T2 Trainspotting

REALISATION : Danny Boyle
PRODUCTION : Cloud Eight Films, DNA Films, Decibel Films, TriStar Pictures
AVEC : Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Ewen Bremner, Robert Carlyle, Anjela Nedyalkova, Shirley Henderson, Kelly Macdonald, Irvine Welsh
SCENARIO : John Hodge
PHOTOGRAPHIE : Anthony Dod Mantle
MONTAGE : Jon Harris
BANDE ORIGINALE : Rick Smith
ORIGINE : Royaume-Uni
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 1er mars 2017
DUREE : 1h57
BANDE-ANNONCE

Synopsis : D’abord, une bonne occasion s’est présentée. Puis vint la trahison. Vingt ans plus tard, certaines choses ont changé, d’autres non. Mark Renton revient au seul endroit qu’il ait jamais considéré comme son foyer. Spud, Sick Boy et Begbie l’attendent. Mais d’autres vieilles connaissances le guettent elles aussi : la tristesse, le deuil, la joie, la vengeance, la haine, l’amitié, le désir, la peur, les regrets, l’héroïne, l’autodestruction, le danger et la mort. Toutes sont là pour l’accueillir, prêtes à entrer dans la danse…

Une phrase, une seule, qui résume tous les enjeux : « D’abord arrive l’opportunité, ensuite survient la trahison ». Il y a 20 ans, on quittait Mark Renton (Ewan McGregor) sur une trahison. Oh, rien de bien méchant, juste seize patates volées à trois potes pendant leur sommeil. Saisir l’opportunité, celle de décrocher de l’engrenage de la drogue et de la connerie au sens large, et au final, choisir la vie. Oser une suite vingt ans après cette fin a priori cristalline avait-il un intérêt autre que de trahir cette promesse ? Avant même de rentrer dans la salle, cette question suffit à rendre ce T2 extrêmement problématique. Sans parler du fait qu’en deux décennies, chacun a fait son chemin, et c’est peu dire. Danny Boyle n’est plus ce metteur en scène focalisé sur les excès en tous genres de la jeunesse anglaise, et son cinéma, de plus en plus expérimental, se dessine désormais à la manière d’un TGV qui transcenderait les genres par une recherche formelle de plus en plus space et effervescente. Le voir revenir à la case départ après Steve Jobs était à double tranchant : nostalgie bouillante ou régression glaçante ? Sans surprise, c’est la première option qui domine : T2 est hélas moins un retour en force qu’une suite de madeleines de Proust déguisée en tournée d’adieu. Et si l’on espérait un soleil de révolution visuelle pour mieux stopper cette nouvelle averse de films sociaux post-Ken Loach, on ne récoltera rien d’autre qu’un joli parapluie.

Les temps ont changé, le territoire urbain s’est modernisé, la crise économique a laissé des traces de son passage, les idées d’avant se sont desséchées, le numérique a envahit nos vies… et la jeunesse écossaise de 1996, elle, est restée la même ? C’est un peu plus compliqué que ça… Revenons en arrière. Quels souvenirs a-t-on réellement conservé de Trainspotting ? Outre le statut mérité de film culte et générationnel qui aura soudainement piqué les veines d’un cinéma anglais ramollo, ce que l’on gardait en tête était surtout la sensation d’un voyage sous speed, tel un train qui défoncerait les mirages de la « normalité » à chaque station. Dépourvu de tout curseur idéologique et à rebours d’une hypothétique apologie de la drogue (souvenez-vous de la scène du bébé…), le second film de Boyle n’était rien d’autre que ça : l’expression d’une fuite éperdue de la réalité sociale, quitte à embrasser les moyens les plus destructeurs pour ne pas finir sur le bord de la rame de métro, sans boulot et en faisant (à jamais) dodo. Cinq grands ados se partageaient alors de purs segments de vie sans prendre conscience du futur : Renton le drogué rebelle, donc, mais aussi Spud le benêt aux grandes oreilles, Sick Boy le cinéphile oxygéné, Begbie le beauf psycho à faire passer un hooligan de Chelsea pour une ballerine, et Tommy l’ange blond bercé d’illusions – accessoirement le seul de la bande à avoir trouvé la mort.

Comme pour mieux appuyer son désir obsessionnel de citation, le premier plan du film cadre les pieds de Mark Renton qui courent sur une surface, en réalité le tapis roulant d’une salle de gym. L’idée de départ est là : les personnages de T2 ne sont plus ces jeunes adultes qui couraient sans savoir où, mais plutôt des vieux modèles fatigués qui avancent sans avancer. De retour à Edimbourg pour un deuil familial, Renton a tout de l’adulte assagi et ridé qui aurait subi plein pot la crise de la quarantaine. Autour de lui, ce n’est pas mieux : Spud (Ewen Bremner) a viré junkie suicidaire et rejeté par sa famille, Sick Boy (Jonny Lee Miller) subsiste tant bien que mal au travers de multiples chantages à la sextape et Begbie (Robert Carlyle) n’a pas profité de son séjour en prison pour freiner ses pulsions ultraviolentes. De ce fait, les retrouvailles de la bande ont valeur de cocotte-minute, surtout quand Sick Boy se met en tête d’exploiter Renton pour concrétiser son projet de création d’un « sauna » (oui, en réalité un bordel…) et quand ce taré de Begbie s’évade de prison pour se venger de Renton… Rien qu’avec ces enjeux-là, on le sent tout de suite, le scénario sera à l’image de ses personnages : il ne va pas avancer bien loin.

On le rappelle, tenir un scénario entier sur la simple nostalgie envers une poignée de personnages cultes n’a jamais fait long feu. Partiellement adapté du roman Porno d’Irvine Welsh, T2 en fait hélas les frais à force de ne jamais savoir quel chemin emprunter. Choisir l’hommage appuyé au film d’origine, bombardé de clins d’œil à foison qui ne parleront qu’aux initiés en plus de paraître creux pour tous les autres – en particulier le sourire de Renton après s’être fait renverser par une voiture. Choisir la nostalgie directe, à base d’extraits du premier Trainspotting ici mêlés à des vieilles vidéos d’archives censées illustrer l’enfance de nos quatre héros. Choisir une intrigue nouvelle où Renton et Sick Boy se lancent dans un projet financier commun. Choisir d’abandonner cette intrigue en cours de route pour revenir à un enjeu très pauvre – la vengeance de Begbie vis-à-vis de Renton. Choisir de faire d’une jolie hit-girl hongroise nommé Nikki (Anjela Nedyalkova) le véritable personnage-pivot du film, capable de manipuler la bande dans une pure optique de survie. Choisir enfin une conclusion cohérente en conférant au personnage de Spud un statut de témoin objectif et mélancolique d’une époque bel et bien éteinte, le tout dans un effet de mise en abyme qui boucle la boucle de la plus subtile des manières – rappelons que le roman Trainspotting retraçait le vécu de son auteur Irvine Welsh… Choisir ceci, choisir cela… Mais au final, que choisir réellement ?

Trainspotting était un film où les personnages se cherchaient eux-mêmes une porte de sortie tout en étant incapables de suivre une voie précise, légitimant ainsi une hésitation permanente de leur part et une fluidité narrative sans chichis de la part de Danny Boyle. On l’avoue, il est difficile d’adopter le même jugement avec T2, d’autant qu’un junkie ayant dépassé la quarantaine a bien moins d’impact qu’un teen sous ecstasy (revoir le génial Human Traffic pour s’en rendre compte). Le fait que le seul personnage capable d’élever le récit soit précisément une jeune femme d’Europe de l’Est qui privilégie l’ambition à la paresse est un indice qui ne trompe pas. On sent que Danny Boyle se raccroche à l’esprit d’époque comme pour s’excuser de ne pas être capable de proposer une vraie ouverture sur le contemporain. De là ne naissent alors que des scènes sans grand intérêt (un Begbie sous Viagra par-ci, un hommage au défunt Tommy par-là), créant une illusion de rythme en utilisant le montage sous acide comme un lapin qu’il faudrait faire sortir du chapeau. Et au rayon des gimmicks appuyant lourdement la révérence au premier film, la relecture par Renton du fameux « Choose Life » a ici moins valeur de pépite nostalgique envers une époque révolue que d’esquive cynique visant avant tout à draguer une fille dans un bar – la pilule a du mal à passer.

Après, ne nous y trompons pas, Danny Boyle n’a rien perdu de son effervescence visuelle, et sa mise en scène propose ici assez d’énergie pour maintenir l’attention pendant deux heures. Si son expérimentation formelle se casse parfois les dents à force de multiplier sans raison les formats d’image (quid de ces plans cadrés à travers des caméras de surveillance ?), son usage de la courte focale, ses décadrages outranciers, ses effets de style insensés et ses éclairages acidifiés aident à retranscrire une sorte de réalité déformée, même si les scènes en question se comptent ici sur les doigts d’une main. Bizarrement, on le sent en pleine possession de ses moyens lorsqu’il renoue avec ce léger poil à gratter politique qui faisait parfois le sel de Trainspotting, lequel explose ici dans une scène de karaoké subversif sur la bataille de la Boyne. On le sent en revanche moins inspiré lorsqu’il utilise la BO – pourtant l’une de ses plus grandes forces – pour tracer le trait d’union entre deux époques antagonistes, en particulier lorsqu’il s’agit pour lui de décliner sans grande utilité les deux morceaux formant les extrémités du film d’origine (Lust for life d’Iggy Pop et Born slippy d’Underworld). Même lorsqu’il taquine cinq secondes le versant cinéphile en incarnant les illusions scorsesiennes d’un Spud apprenti boxeur, le gag s’écroule fissa sur le sol. De quoi faire passer le film entier pour un effet de style ? Pas loin…

Quel bilan tirer de T2 ? Une suite épineuse à défaut d’être réellement décevante, c’est évident, mais surtout une opportunité que Danny Boyle et sa bande ont visiblement voulu saisir pour ressasser le passé au lieu de regarder vers l’avenir – ce qui est en soi une trahison vis-à-vis de la conclusion du premier film. On a beau dire que la nostalgie est une chose qui ne se discute pas, jouer cette carte dans une suite fondamentalement inutile, et ce dans le seul et unique but de capter la non-évolution d’une génération et les regrets qui les accompagnent, ne sert désormais qu’à enchaîner des lapalissades. Sans s’en rendre compte, Danny Boyle a commis la même erreur que Joseph Kosinski (Tron l’héritage), le Splendid (Les Bronzés 3) ou les Inconnus (Les trois frères, le retour) : révérences et références ne sont utiles que si elles servent une continuité réelle et assumée de l’univers d’origine au lieu de chercher à le déterrer tel quel des années plus tard. On en arrive à se persuader que T2 aurait davantage fonctionné s’il avait fait table rase du passé en s’attachant à une nouvelle génération de junkies. Peut-être était-elle là, la seule trahison à commettre… Choose new life…

Laisser un commentaire

Lire les articles précédents :
Coffret_Borowczyk_0
B… Comme Boro

« Boro ? L’imagination fulgurante. » André Breton Tout cinéphile que l’on soit, on se sent un peu riquiqui devant...

Fermer