Swiss Army Man

REALISATION : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
PRODUCTION : Blackbird Films, Cold Iron Pictures, Condor Distribution, Tadmor
AVEC : Paul Dano, Daniel Radcliffe, Mary Elizabeth Winstead, Antonia Ribero, Timothy Eulich, Richard Gross, Marika Casteel, Andy Hull, Shane Carruth, Aaron Marshall
SCENARIO : Daniel Kwan, Daniel Scheinert
PHOTOGRAPHIE : Larkin Seiple
MONTAGE : Matthew Hannam
BANDE ORIGINALE : Andy Hull, Robert McDowell
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 29 mai 2018 (DTV)
DUREE : 1h37
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Hank, un homme désespéré errant dans la nature, découvre un mystérieux cadavre. Ils vont tous les deux embarquer dans un voyage épique afin de retrouver leur foyer. Lorsque Hank réalise que ce corps abandonné est la clé de sa survie, le suicidaire d’autrefois est forcé de convaincre un cadavre que la vie vaut la peine d’être vécue…

Le piège dans lequel le spectateur – et plus encore le critique de cinéma – ne manque jamais de tomber quand il s’agit de juger un film est bel et bien celui du ressenti. La fabrication, elle, reste une donnée acquise : on la voit, on la repère, on peut ensuite l’encenser ou la rejeter pour mille paramètres. Mais dès que le ressenti rentre dans l’équation, il paraît toujours plus fort au point de fausser parfois le jugement sur la fabrication. Notons qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, le festival de Cannes bat son plein, et on parie déjà que les jugements – extatiques ou haineux – de la frange critique ne manqueront pas de se confronter à quelques virages à 180° au moment de la sortie en salles des films concernés. Aucune prétention dans cette remarque : les cas de revirement de la presse sur des films reçus de façon expéditive à Cannes (ou ailleurs) sont légion chaque année, et votre serviteur a même pu en faire l’expérience à deux ou trois reprises. Le cas de Swiss Army Man est plus délicat : d’entrée, les esprits vierges s’empresseront de conspuer la chose tandis que les âmes averties oscilleront entre le rire et les larmes, mais pas sûr que la seconde vision sera plus apte à apaiser les uns et les autres. En même temps, comment tutoyer le consensus avec un pitch aussi barjo, que l’on croirait sorti de l’esprit d’un jeune cinéphile défoncé à la ganja, et qui imagine un naufragé suicidaire en train de chevaucher un mystérieux cadavre transformé malgré lui en jet-ski grâce à ses pétaradants gaz naturels ? Le clivage est garanti, le statut culte encore plus. Mais là encore, il faudra voir au-delà des apparences.

Dès son avant-première au festival de Sundance en 2016, le buzz entourant Swiss Army Man fut dévastateur. Pour faire simple, la moitié de la salle se vida en cours de film (selon les rumeurs), la presse se déchira violemment pour juger le résultat (grosse farce nauséabonde ou « bromance » déglinguée ?), et même James Franco – toujours là pour faire son malin – s’empressa cinq mois plus tard d’en faire l’éloge sous la forme d’un dialogue ni drôle ni inspiré entre lui et son alter-ego. Inutile de se cacher : découvrir ce film pour la première fois fut pour nous un exercice douloureux, de son ouverture décrite plus haut jusqu’à la façon dont son scénario enchaînait les chemins de traverse. Et pour se délester de cette sensation d’avoir vu un gros nanar débile, il aura fallu en passer par une lente macération de la chose et de ses drôles d’effets secondaires. Pas simple en l’état, surtout quand il s’agit de digérer cette vision d’un Harry Péteur blafard et cadavérique (oui, c’est Daniel Radcliffe qui l’incarne !), largué en pleine nature comme compagnon d’infortune d’un jeune acteur déjà célébré chez Paolo Sorrentino et Paul Thomas Anderson (oui, c’est Paul Dano qui l’incarne !). Un « cadavre » qui, à première vue, n’est pas si « décédé » que ça : il lâche des caisses qui font le bruit d’un moteur à réaction, il peut servir de douche ou de lance-projectiles grâce à sa bouche, il bande à la simple vue d’un magazine cochon et son pénis peut faire l’effet d’un GPS. Vous avez bien lu. Un vrai « couteau suisse humain » (traduction du titre), partenaire idéal de celui qu’il a malgré lui sauvé du suicide et qui souhaite plus que tout retrouver la civilisation. Vous trouvez ça déjà très con et très fou ? Ce n’est pourtant que le premier quart d’heure du film. Et il est capital de ne pas s’arrêter là.

Avec un tel pitch, on jurerait que les deux réalisateurs auraient décidé d’intégrer tout ce qu’il ne faut pas mettre dans un long-métrage s’ils veulent espérer travailler un jour à Hollywood. Sauf que leur film a du cœur à revendre là où d’aucuns n’y verront au premier abord que de la blague pipi-caca débitée au kilomètre dans dix hectares d’une forêt de séquoias. On a pu le constater au vu de bon nombre de films récents : la pérennité d’un high-concept réside moins dans sa fiche de présentation que dans la façon dont il peut ensuite évoluer. Ce distinguo suffit en soi à conférer à Swiss Army Man le relief d’une expérience de cinéma assez unique en son genre, dont la véritable substance est à contre-courant de son concept absurde et prout-prout pour fans déviants de Dumb & Dumber. Signalons d’entrée que le film, sous ses dehors peu reluisants de grosse blague vulgos, coche à peu près toutes les cases du drame humain poignant. A mesure que l’étrange relation entre le héros et son ami cadavre prend place dans une forêt cadrée autant comme un éden que comme un purgatoire, le spectre narratif du film multiplie les déviations narratives, brasse dix hypothèses de récit dans une même scène, et pousse son spectateur à lire chaque échange avec des degrés de lecture potentiellement divergents.

Sur le thème du survival en milieu sauvage, l’originalité consiste d’abord à revisiter de façon hyper-décalée le thème du bon sauvage confronté aux repères civilisés – le cadavre embrasse ici le rôle du candide à qui il faut tout réapprendre. Mais l’idée évolue vite vers un registre psy beaucoup plus tordu. Face à un être réduit à un corps sans souvenirs ni réflexes autres que physiologiques (donc un « mort-vivant » définissable par de simples considérations organiques et excrémentielles), il y a ici et avant tout un personnage de trentenaire paumé qui semble avoir perdu goût à la vie. Un personnage-pivot déchirant, devenu malgré lui le reflet d’une génération dépourvue de repères et d’utopies, de cette génération qui, écrasée par une culture geek trop prégnante et une image du père trop aliénante, ne se nourrit plus que de la peur d’être jugée trop marginale et de ne jamais recevoir l’amour de son prochain. Et le film de s’imposer soudain en psychanalyse hardcore, fouillant la psyché malade d’un jeune homme névrotique jusqu’à lui offrir un vrai-faux cadavre en guise d’antidépresseur multifonctions (le miroir de lui-même ? le meilleur ami qu’il n’a jamais eu ? le confident qui lui manquait ?). Un peu comme si le ballon Wilson du fameux Seul au monde de Robert Zemeckis avait soudain revêtu une incarnation à la fois humaine et disruptive, forçant le « naufragé de l’existence » – parce qu’il est bel et bien question de ça – à fouiller tout ce qu’il s’échine à refouler, de sa lâcheté jusqu’à sa timidité en passant par sa frustration sexuelle et un potentiel complexe d’Œdipe.

Tout ceci a de quoi rendre le film douloureux à regarder, et c’est vrai qu’il l’est. Entre la tristesse qui tend à nous submerger et le rire gras que l’on essaie d’utiliser comme paravent, Swiss Army Man sait jouer au yo-yo avec notre cervelle et nos tripes. Le tout est de faire en sorte de percer sa bizarrerie pour en extraire un vrai parti pris narratif et émotionnel. En effet, confronter un vivant presque mort et un mort presque vivant en insistant à ce point sur leurs fonctions organiques les plus primaires (le pet et la baise) permet aux deux réalisateurs-scénaristes Daniel Kwan et Daniel Scheinert d’accomplir le chemin inverse de celui emprunté par Marco Ferreri dans La Grande Bouffe il y a plus de quarante ans. Ce qui se joue ici vise à organiser un retour du corps physique moribond vers un corps social redéfini et transcendé, le tout détaché d’un quelconque jeu de survie dans une nature hostile. D’où la nécessité d’en passer au préalable par des réflexes triviaux et scatologiques en pleine nature, un peu à la manière d’hommes préhistoriques qui cogiteraient non-stop sur ce qui fait d’eux des êtres vivants. Le concept est à double effet Kiss Cool, visant tantôt le clin d’œil bien trouvé, tantôt la réplique bien creuse. Dans un cas, ça peut donner une réinterprétation assez gonflée (et sexuelle !) de Jurassic Park, et dans l’autre, ça peut engendrer une explication supra-conne de la différence entre le cinéma et Netflix (« Quand tu as un rendez-vous avec une fille, tu l’emmènes au cinéma voir un film. Mais quand tu es vraiment bien avec quelqu’un, tu regardes Netflix ! »). Dans les deux cas, cela aide à définir un personnage paumé qui cherche lui-même à se (re)définir, qui plus est dans une forêt-décharge où sont rejoués les enjeux du quotidien social à la manière d’une pièce d’Eugène Ionesco.

Entre ces deux morts en sursis s’active peu à peu une vraie et déchirante mélancolie. Celle du jeune Hank qui fait le deuil de son enfance en utilisant son ami cadavre comme projection – le film semble parfois dupliquer en pleine nature les images d’Epinal d’une génération hippie passée trop vite de la joie à la désillusion. Celle du cadavre Manny qui peine à admettre tant d’illogismes et de contradictions au sein d’un monde aussi vaste. La façon dont le récit évolue vers une consolidation de la candeur à mesure que l’on se rapproche du corps social éclaire très bien sur ce qui constituera leur porte de sortie à tous les deux : rester fidèle à son propre désir de liberté, d’innocence et de singularité. Swiss Army Man ne tendait finalement que vers cette idée infiniment pure. Et sur ce point-là, au vu d’un passé glorieux en matière de clips visuellement travaillés (celui de Turn Down for What de DJ Snake, c’était eux !), on pouvait clairement compter sur Daniel Kwan et Daniel Scheinert pour embellir cette démarche salutaire par une parfaite sensorialité du cadre et du montage. Leur mise en scène hallucinante de beauté (primée à Sundance !), où les idées visuelles les plus folles pullulent presque autant que les jeux de lumières et les perspectives oniriques, met notre ressenti sur un pied d’égalité avec les qualités de fabrication. Bref, ni plus ni moins que la condition sine qua non pour faire de leur film-ovni une belle invitation à repenser le monde et le regard que l’on pose trop souvent sur lui. Quitte à redevenir soi-même ce petit enfant naïf et candide, qui posait autrefois des questions gênantes sur tout et n’importe quoi (la vie, l’amour, la mort… et même le caca !), qui demandait sans cesse « Pourquoi ? » à chaque affirmation, et qui, ainsi, commençait déjà à cultiver son jardin.

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