Suicide Squad

REALISATION : David Ayer
PRODUCTION : DC Entertainement, Warner Bros
AVEC : Will Smith, Joel Kinnaman, Margot Robbie, Viola Davis, Jai Courtney, Cara Delevingne, Jay Hernandez, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Karen Fukuhara, Jared Leto, Adam Beach
SCENARIO : David Ayer
PHOTOGRAPHIE : Roman Vasyanov
MONTAGE : John Gilroy
BANDE ORIGINALE : Steven Price
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Fantastique
DATE DE SORTIE : 3 août 2016
DUREE : 2h03 (version cinéma) – 2h16 (Extended Cut)
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Face à une menace aussi énigmatique qu’invincible, l’agent secret Amanda Waller réunit une armada de crapules de la pire espèce. Armés jusqu’aux dents par le gouvernement, ces Super-Méchants s’embarquent alors pour une mission-suicide. Jusqu’au moment où ils comprennent qu’ils ont été sacrifiés. Vont-ils accepter leur sort ou se rebeller ?

En ce qui concerne l’actualité cinéma, comment devrait-on finir l’année 2016 ? Sur un air de fête ou sur une tronche défaite ? Dans un cas, on se voilerait la face (le nombre de purges a encore explosé le plafond cette année), et dans l’autre, on en viendrait presque à négliger quelques précieuses pépites qui ont su pour la plupart se montrer dignes des espérances placées en elles. Mais les attentes sont aussi faites pour être brisées, et le film dont il va être ici question ne manquera pas de rester un cas d’école en la matière pour les décennies à venir. D’autant que les décennies ne vont sans doute pas aller en s’arrangeant si l’on en juge par l’état d’un Hollywood qui, obnubilé par sa quête de la rentabilité facile et ses méga-giga-blockbusters censés rapporter le triple de ce qu’ils ont coûté, semble avoir été la victime d’une OPA menée par le Joker en personne. Et comme la matière des comics est désormais devenue une nouvelle pompe à fric destinée à faire augmenter le nombre de zéros sur les chèques à la fin du mois, qui plus est au prix d’une compétition acharnée entre deux studios antagonistes (Marvel d’un côté, DC de l’autre), on peut sérieusement s’alarmer. La raison pour laquelle on s’autorise à revenir sur le foutage de gueule Suicide Squad est à chercher là-dedans, tant le projet concentre en son sein toutes les tares de ce système, parfois au point de l’incarner lui-même par le fruit du hasard.

Ce n’est un secret pour personne : hormis pour une poignée d’inconscients à qui un nettoyage de la rétine au sérum physiologique ferait le plus grand bien, l’échec de Suicide Squad aura tout d’abord eu de lourdes conséquences sur notre capacité à lire un film par le simple biais de l’œil. Trop bête, trop moche, trop rapide, trop bordélique, trop incompréhensible, on en passe et des meilleures… Un peu comme si les responsables du film avaient imposé au spectateur de se repasser en boucle les clichés les plus éculés du blockbuster lambda, en les passant en accéléré, dans n’importe quel ordre et sans direction artistique précise, pourvu qu’il y ait illusion de rythme, de vitesse, de spectacle ou de fun. On en déduit facilement la suite : avec un cerveau largué au milieu d’un charcutage narratif et (dé)lavé par une esthétique fluo hautement radioactive, le spectateur ne savait plus à quoi se rattacher. Sauf qu’en fin de compte, ce nouveau traitement Ludovico était moins une insulte à notre faculté d’assimilation du médium filmique qu’un exemple édifiant d’anti-cinéma. Soit une assimilation absolue du découpage à un vaste zapping où le raccord entre deux plans se digère fissa au lieu d’être vecteur de sens, où une information filtrée par le montage (un gag, un enjeu, un personnage) produit le même effet qu’un flot de pensées éphémères sur Twitter, et où la logique d’une œuvre de cinéma passe avant tout par les décisions variantes (et aberrantes) d’un staff de technocrates chez qui le respect pour la matière cinématographique ne se compte qu’en dividendes.

Le point culminant de cette entreprise malhonnête fut bien évidemment cette promotion agressive façon Panzerdivision, piège vicieux dans lequel tout le monde – y compris l’auteur de ces lignes – aura plongé tête la première. Entre l’annonce d’un fourre-tout punk censé secouer le cocotier des adaptations de comics, des trailers en mode pop-rock sur fond du Bohemian Rhapsody de Queen, et surtout un battage médiatique sur la prestation borderline de Jared Leto en Joker, on n’hésitait pas à fantasmer Suicide Squad comme la récréation mal élevée qui dézinguerait de l’intérieur la galaxie DC-Marvel, voire même comme un pur film d’antihéros badass et ultraviolent qui renverrait Deadpool et Les Gardiens de la Galaxie au rang de spectacles inoffensifs pour des gamins n’ayant pas encore passé le stade de la puberté. Sauf que le rejet généralisé de la baudruche Batman V Superman aura tout changé : bye-bye la noirceur et la violence (comme si le problème du film de Zack Snyder venait exclusivement de là !), bonjour le fun à gogo en mode PG-13 et les reshoots commandés à la dernière minute par la Warner. En conséquence, le résultat final ne pouvait pas être ce qu’il est convenu d’appeler un « film ». Plutôt une suite d’images qui bougent, opérant la fusion contre-nature entre des exigences narratives et formelles qui n’arrivent jamais à s’accorder. Le squelette d’un film, en somme ? Oui, mais surtout, soyons cash, un gros machin à peu près aussi schizo que Harley Quinn, filant à toute berzingue au mépris du bon sens pour tenter de taire l’outrage dont il fut victime. Ce qui, hélas, ne sert à rien.

Au vu d’un massacre critique aussi imposant, la sortie d’une version « Extended Cut » en Blu-Ray n’a rien de malin. Son contenu l’est encore moins, tant il ne réussit qu’à mettre encore plus en avant les défauts du film : à un montage cinéma qui fonçait les tripes à l’air viennent ici s’ajouter quelques scènes sans queue ni tête qui en freinent le tempo et accentuent son incohérence narrative. Sans parler du fait que le Joker, victime principale d’un montage visiblement exécuté par un boucher, n’y gagne pas non plus au change au vu d’une scène additionnelle qui gomme pour de bon le caractère quasi SM de sa relation « amoureuse » avec Harley Quinn. Le film dont on aurait rêvé n’est donc pas resté sur la table de montage. Il n’existe pas. Ce qui demeure à l’écran n’est que la conséquence d’un projet devenu le contre-exemple de ce qu’il était censé incarner. Avec, comme pire porte d’entrée possible, un relief de bande-annonce qui saucissonne les enjeux et les personnages afin de tout caser en moins d’une demi-heure. Dès le pré-générique, on sait déjà que le film est mort et enterré. Jugez plutôt : deux pauvres saynètes introduisant Deadshot (Will Smith) et Harley Quinn (Margot Robbie), l’affichage du titre qui coupe en deux une séquence centrée sur Amanda Waller (Viola Davis), et surtout la méthode Street Fighter pour introduire la team de freaks, à savoir l’échantillonnage avec fiche de renseignements à l’écran et pioche aléatoire dans une compil Top 50 en guise de nappage sonore.

En moins de dix minutes de pellicule, on a donc déjà entendu plus de tubes pop-rock que dans l’intégralité d’une BO pour film de Scorsese, mais côté intrigue, c’est tout juste si l’on ne croit pas plutôt à un clip avec des silhouettes qui s’agitent à l’intérieur. D’autant qu’à l’exception de Deadshot (moins tueur insensible que papounet sensible qui veut à tout prix la garde de sa fifille : what the fuck ?!?) et Harley Queen (ici iconisée en tassepé borderline avec le slip à ras la foufoune !), les autres personnages ne seront jamais rien d’autre que des vignettes Panini destinées à faire de la figuration dans le cadre. Passe encore que la mythologie qui les entoure ait été simplifiée au détour d’un flashback (à ce titre, le personnage de l’Enchanteresse est clairement le moins gâté), mais que cette chaîne de figures badass ne soit qu’illustrative est une chose bien moins excusable. Ceux qui attendaient de pied ferme la présence du Joker auront vite fait de déchanter : non seulement le personnage n’apparaît que cinq minutes à l’écran, mais Jared Leto n’en tire qu’une caricature gangsta-rap en roue libre. De leur côté, Slipknot n’existe que pour crever dès le début de la mission, Killer Croc passe tout le film à grogner, Katana tape la causette avec son sabre et Flash nous fait un petit coucou pendant trois secondes et demie (sans rire, on a chronométré !). Quant à Jai Courtney, jouant ici l’inénarrable Captain Boomerang avec le charisme d’une sardine mastiquée par un clodo, il continue de porter la poisse à toutes les franchises qu’il investit.

De là à croire que David Ayer, jusqu’ici capable du meilleur (Fury, Sabotage) comme du pire (End of watch, Bad Times), ne savait pas quoi faire de cette belle bande de bras cassés, il n’y a qu’un pas. Le scénario qu’il a pondu ne fait d’ailleurs aucun effort pour nous ôter cette pensée de la tête, vu la folle quantité d’ellipses et d’incohérences grossières qui en sabordent perpétuellement la logique. Question n°1 : quelle utilité réelle y avait-il à créer la Suicide Squad au début du film, surtout quand on sait que la menace future va venir précisément de l’un d’eux ? Question n°2 : pourquoi ce club de psychopathes dégénérés devient-il soudain une famille soudée à la suite d’une scène proto-Sundance (une discussion dans un bar où chacun chouine sur sa part d’ombre) ? Question n°3 : pourquoi leur mission consiste-t-elle à récupérer Amanda Waller au lieu d’aller exterminer les vilains ? Question n°4 : pourquoi les vilains ressemblent-ils à des méchants de super sentaï ? Question n°5 : pourquoi avoir repris le concept de New York 1997 alors que les personnages n’ont pas le quart du tiers de la moitié de la fuck you attitude qui caractérisait cette tête brûlée de Snake Plissken ? Question n°6 : en quoi le fait de montrer Harley Quinn se battre dans un ascenseur avec deux monstres fait-il avancer l’intrigue ? Question n°7 : pourquoi avoir casé des plans de destruction de porte-avions qui ne durent qu’une seconde et qui ne servent à rien ? Question n°8 : pourquoi le fait d’apprendre que sa fille a bien reçu ses lettres pousse-t-il Deadshot à accepter de sauver le monde ? Question n°9 : pourquoi El Diablo a-t-il tout à coup le même pouvoir télépathique que l’Enchanteresse en plein milieu du climax final ? Question n°10 : à quoi bon continuer à se poser les neuf questions précédentes ? Euh… joker ?

Côté mise en scène, c’est la bérézina. Comme pour accepter son statut de tâcheron soumis aux diktats aberrants du studio, Ayer surcharge sa photo d’une myriade d’effets de style prétendument cool. A la seule différence que l’effet produit est radicalement différent : l’humour est inexistant (aucune punchline ne fonctionne), l’abus d’éclairages fluo nous renvoie à la grande époque des deux films Batman de Joel Schumacher, les transitions à base de couleurs baveuses qui font trembler l’image rendent le montage aussi illisible qu’épileptique, la subversion n’est ici qu’une vue de l’esprit (à moins que voir une Harley Quinn rouler des hanches comme dans le clip Ma Benz de NTM vous semble suffisant ?), et chaque scène d’action renvoie aux chiottes toute notion de chorégraphie et de spatialisation. Et comme le montage met sans cesse en évidence l’implication virale de la Warner dans le processus créatif, on se retrouve avec des raccords incompréhensibles qui placent le spectateur sur un siège éjectable (exemple : on passe brutalement de l’Enchanteresse qui forme son armée de monstres à Harley Quinn qui brise une vitrine de magasin d’un coup de batte de base-ball). Même la révérence (inavouée) envers les codes de Marvel en devient grossière lorsqu’Ayer nous refait le coup du rayon laser qui perce le ciel en faisant des ravages dans une mégalopole (décidément, quel cliché…). A ce stade, on n’a même pas énuméré la moitié des gaffes qui peuplent ce film-marshmallow, mais autant arrêter là le massacre. Même vainqueurs au box-office, ces « toxic avengers » tutoient le zéro pointé en matière d’honneur. Suicide tout court.

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