Spectre

REALISATION : Sam Mendes
PRODUCTION : Eon Productions, Metro-Goldwyn-Mayer, Columbia Pictures
AVEC : Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz, Ben Whishaw, Monica Bellucci, Ralph Fiennes
SCENARIO : John Logan, Neal Purvis, Robert Wade, Jez Butterworth
PHOTOGRAPHIE : Hoyte Van Hoytema
MONTAGE : Lee Smith
BANDE ORIGINALE : Thomas Newman
ORIGINE : Etats-Unis, Royaume-Uni
GENRE : Action
DATE DE SORTIE : 11 novembre 1985
DUREE : 2h28
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Un message cryptique surgi du passé entraîne James Bond dans une mission très personnelle à Mexico puis à Rome, où il rencontre Lucia Sciarra, la très belle veuve d’un célèbre criminel. Bond réussit à infiltrer une réunion secrète révélant une redoutable organisation baptisée Spectre. Pendant ce temps, à Londres, Max Denbigh, le nouveau directeur du Centre pour la Sécurité Nationale, remet en cause les actions de Bond et l’existence même du MI6, dirigé par M. Bond persuade Moneypenny et Q de l’aider secrètement à localiser Madeleine Swann, la fille de son vieil ennemi, Mr White, qui pourrait détenir le moyen de détruire Spectre. Fille de tueur, Madeleine comprend Bond mieux que personne… En s’approchant du cœur de Spectre, Bond va découvrir qu’il existe peut-être un terrible lien entre lui et le mystérieux ennemi qu’il traque…

Du haut de ses cinquante ans, la franchise James Bond semble n’avoir plus rien à prouver. Modèle de pérennité, la série aura su attirer les foules durant plusieurs décennies et relancer son intérêt dès qu’elles s’en écarteraient un peu trop. Ce succès tient précisément au fait que ses instigateurs considèrent avoir toujours tout à prouver. S’il y a une formule Bond, une attention perpétuelle a été portée sur les effets de mode et ce que le public voudrait voir. C’est cette vigilance qui a fait du personnage une icône pop encore vivace aujourd’hui… quand bien même les films n’ont pas été constamment à la mesure de leurs intentions. S’adapter à la demande réclame de savoir muter avec perspicacité. Or, même avec toute la bonne volonté du monde, les évolutions se heurtent forcément à l’obstacle de l’habitude. La nécessité de se diriger vers autre chose rentre en conflit avec le confort de ce que l’on connaît et maîtrise. Lorsque l’adaptation doit se faire avec rapidité, le problème ne fait que s’accentuer. Cette configuration, la franchise Bond l’aura souvent rencontré. Par exemple, en sortant du délicieusement délirant Moonraker, Albert Broccoli perçoit que la série est allée jusqu’au bout de ses extravagantes fantaisies. L’opus suivant Rien Que Pour Vos Yeux incarne en conséquence un retour à une histoire d’espionnage plus terre-à-terre et empreinte d’une certaine noirceur. Pour autant, l’épisode est marqué par des scènes d’action aussi rocambolesques que dans les films précédents. Pareillement, la trop courte période Timothy Dalton voulait offrir une version plus sombre et brutale de l’espion mais comportait pourtant de disgracieuses touches comiques toutes droit sorties de l’ère Roger Moore. Le nouveau se dispute donc avec l’ancien et cette lutte intestine fait souffrir les longs-métrages. Spectre est une nouvelle illustration de ce conflit interne. Signe du temps qui passe, il se place à l’inverse des exemples cités puisqu’il s’agit de réinjecter de la désinvolture à des productions se révélant beaucoup trop crispées.

Après Quantum Of Solace, où Bond marchait ouvertement sur les plates-bandes de Jason Bourne, Skyfall amorçait un désir de revenir aux sources. Une optique très clairement signifiée par la fin. Moneypenny retrouvait son poste de secrétaire et introduisait Bond dans le bureau de M qui lui confiait sa nouvelle mission. La conclusion reproduisait dans le moindre détail ce passage typique de la franchise depuis longtemps délaissé (ou lointainement réinventé). En acceptant sa charge avec grand plaisir, Bond ne masque pas ce que sera son futur. Fini le travail d’introspection, place à cette formule à l’ancienne où seules valent les émotions fortes. Malheureusement, il n’en sera rien dans Spectre. Au contraire, il consolide la cohabitation de ses deux approches antithétiques. Certes, le défi n’avait rien d’impossible. L’objectif est assurément difficile et le travail qu’il engendre n’a rien d’une sinécure mais rien ne le rendait inenvisageable. Toutefois, il ne s’agit point d’une véritable ambition. Bien que prétendant faire de cette schizophrénie la thématique centrale de l’histoire, celle-ci est avant tout gouvernée par la peur de s’écarter de ses confortables habitudes et l’espoir de contenter tout le monde. Une crainte qui s’est de toute évidence renforcée par le succès monumental remporté par Skyfall.

Cependant, on ne se douterait nullement de l’entourloupe au départ. La scène d’ouverture propose exactement ce que Skyfall annonçait. Le choix de planter l’action durant la fête des morts à Mexico offre un dépaysement sensationnel doublé d’une impressionnante démesure. Ce contexte est taillé pour Bond qui y évolue avec une euphorisante aisance. Daniel Craig démontre d’ailleurs la parfaite maîtrise du personnage qu’il a acquise après trois productions. Profitant du peu de dialogues de la scène, il déploie une gestuelle traduisant parfaitement l’essence du personnage. Que ce soit lorsqu’il flirte avec une charmante demoiselle ou qu’il marche sur les toits arme au poing en froid professionnel, l’acteur présente l’image idéale de son personnage. Sam Mendes ne s’est pas trompé en choisissant de débuter l’action par un plan-séquence qui en capte tous les détails. Comme sur Skyfall, on pourra également saluer les efforts du réalisateur dans la construction de l’action. L’introduction fonctionne ainsi autour d’un enchaînement de situations variées et excitantes (fusillade, destruction d’immeuble, filature, combat à main nue). Si le générique et ses relents hentaï fait tiquer, on est en droit de se dire que Spectre sera une affaire qui roule. Ce qui n’est pas le cas.

Novice dans Casino Royale et Quantum Of Solace, Bond s’était vu bombarder vieux dinosaure en bout de course dans Skyfall. Spectre entend pousser plus loin cette réflexion sur la place du personnage dans le monde actuel de l’espionnage. Pendant que Bond fait donc ses galipettes à travers le monde, M doit quant à lui défendre son service face aux bureaucrates. Du point de vu de ces derniers, ordinateurs et drones formeraient une bien meilleure ligne de défense qu’une bande de rigolos brandissant leurs permis de tuer. Tous ces atermoiements entre l’obligation de se moderniser et la volonté de respecter son héritage traduit les préoccupations de la franchise et surtout se télescope dans la personnalité de Bond. Toujours pas prêt à redevenir une pure figure iconographique, l’espion se retrouve à nouveau l’objet d’exploration psychologique d’un goût douteux. Histoire d’enfoncer le clou, il est carrément cette fois-ci entre les mains d’une psychologue (Léa Seydoux, le miscast de l’année) qui compte percer sa nature profonde. Car il était temps d’aborder la question : en son for intérieur, Bond veut-il vraiment être cet héros dur à cuire traversant le monde pour tuer plein de vilains et sauter tout ce qui porte un jupon ? Sous cette carapace, ne se cache-t-il pas en réalité un petit garçon sensible ? N’est-ce pas ce petit garçon qui l’a poussé à pleurer à chaudes larmes lorsque sa maman est morte dans ses bras ?

Là est le fourvoiement ultime de la période Craig. C’était un projet acceptable que la série veuille s’attarder sur l’homme derrière l’objet de fantasme. Or, peu à l’aise avec une telle direction, elle se perdra dans un décryptage psychologique digne d’une dissertation lycéenne et un sentimentalisme à deux sous. Il ne suffira pas de napper ces artifices misérables d’un sérieux pontifiant pour les transformer en prestigieuses analyses. À l’inverse, cette solennité ne fait qu’aggraver les choses. D’un certain point de vue, amener directement le constat que Bond est un gosse immature pouvait être bénéfique. La réinvention de sa relation avec Blofeld irait en ce sens. Ce génie machiavélique, grand orchestrateur d’une organisation criminelle d’envergure mondiale, commanditaire de tous les événements des précédents films s’avère être… ben un gamin frustré que son papa s’amuse plus avec Bond qu’avec lui. L’idée saugrenue aurait pu servir à alimenter ce retour à une forme de plaisir primaire. Derrière un apparat de complexité, Spectre assumerait que ses protagonistes ne sont que des enfants se chamaillant avec des jouets grandioses (le numéro de Christoph Waltz serait en accord avec cela). Néanmoins, l’ensemble est délivré avec un pur premier degré et se réclame comme un monument de tragédie humaine. Etant donné sa teneur, il est bien difficile de réprimer ses rires.

Ce qui nous ramène à la problématique de vouloir faire cohabiter des séquences d’une profonde gravité et des moments de pur divertissement. Spectre échoue parce qu’il ne cherche pas finalement la bonne tonalité. Obtenir le précieux dosage entre le sérieux et le déjanté réclame de porter une attention quasi-chirurgicale sur le fonctionnement de chaque seconde du long-métrage. Or Spectre ne se lancera jamais dans cette quête. Il privilégiera une logique poids-lourd plutôt que le doigté et la finesse. La narration fonctionnera par couches successives : une séquence pour les fans de la première heure, une séquence pour le public contemporain, une séquence d’introspection, une séquence d’action détendue du slip… Avec un rythme métronomique, ces deux préoccupations s’alternent. Il n’y a aucune cohésion là-dedans, juste un empilement de scène les unes sur les autres. La durée imposante pour un Bond (pratiquement 2H30) provient intégralement de cette mécanique et nuit naturellement à l’efficacité du spectacle. Lorsque les personnages arrivent à la base secrète du méchant, la tradition bondienne nous fera penser que nous avons atteint la dernière ligne droite du récit et que la destruction de ce repère marquera sa fin. Sauf que le film ne peut plus se satisfaire de ce seul cliché et doit également conclure son versant plus sérieux. Le dernier acte repart alors dans un second climax à Londres. Il y appuiera lourdement sa symbolique sur le passé et le présent en partageant l’action entre les deux rives de la Tamise. D’un côté se trouveront les ruines de l’ancien MI6 et de l’autre le tout neuf bâtiment du renseignement. Bond subira un traitement similaire puisque, isolé au milieu d’un pont, il devra choisir entre le devoir et l’amour.

Au final, le plat baigne dans des indécisions qui collent l’indigestion. À une époque où tout un chacun peut s’amuser à remonter ses œuvres préférées, on pourrait s’imaginer voir apparaître une copie de Spectre ne conservant que ses passages à la délectable décontraction. À l’image de la scène d’ouverture, le film n’est clairement pas déplaisant lorsqu’il est totalement centré sur ce registre. L’irrésistible prestance de Craig dans ses moments les plus physiques, une technique au point (la facile mais non moins impressionnante explosion de la base), des scènes d’action savamment emballées (le formidable combat dans le train), quelques charmants instants d’humour (la scène suivant ledit combat)… Et sans élaborer des éclairages aussi riches que ceux de Roger Deakins, la photographie d’Hoyte Van Hoyteman fait preuve de talent. Elle participe activement à l’iconographie de moments mémorables (la réunion du spectre dominée par la silhouette de Blofeld). Autant de branches auxquelles se rattraper. L’ère Craig s’achèvera bientôt, le prochain volet allant être le dernier pour l’acteur. Il faut espérer que la franchise saura se rappeler que c’est par le biais de ces qualités qu’il faudra tourner la page.

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