Source Code

Un peu plus d’un an après la sortie française de Moon, son premier film, Duncan Jones voit enfin son travail récompensé par une distribution dans nos salles. Si cela s’avère peu étonnant compte tenu de l’envergure (toute relative) du projet, Source Code est enfin l’occasion pour le cinéaste britannique de dévoiler ses talents au plus grand nombre, et ce en dépit du statut de commande du long-métrage. Source Code constitue en effet une étape dans la carrière de Duncan Jones, passant de la série B confidentielle mais personnelle parcourant les festivals, à la tête d’une production de trente millions de dollars servant à la mise en images d’un scénario sur lequel il n’a pas eu son mot à dire. Qu’à cela ne tienne, Duncan Jones aura sans doute suffisamment bien cerné le terrain où il mettait les pieds, les deux œuvres entretenant suffisamment de similitudes, à la fois thématiques et narratives, pour négocier avec succès le virage du second film. En résulte un spectacle ambitieux et sans prétention qui, si il ne réussit pas toujours à transcender les codes et références qu’il convoque, s’inscrit dans la tradition d’un entertainment de qualité respectueux de son spectateur.

En narrant l’histoire de Colter Stevens, ancien pilote d’hélicoptère en Afghanistan contraint de revivre dans un train les huit minutes précédant son explosion, Source Code impose dés son postulat de départ sa volonté de ne pas révolutionner la thématique du voyage temporel, sujet au moins aussi exploité que le genre qu’il investit ici. Ce que l’on pourrait apparenter à un manque d’ambition se mue très vite en une plaisante humilité, et Source Code de se voir en premier lieu comme un pur film de SF intelligent qui, à défaut d’avoir totalement digéré ses influences, les fusionne en un tout homogène. Le scénariste Ben Ripley emprunte ainsi autant du côté d’Un jour sans fin et de son héros condamné à revivre la même unité temporelle, que de l’Armée des douze singes, dans l’utilisation qui est faite de cette possibilité (à savoir dans le cas présent, retrouver l’auteur de l’attentat). Sauf qu’a contrario de ces deux chefs-d’œuvre, Source Code fait des huit minutes qu’il impose à ses personnages un réel facteur de tension, potentiellement aussi jouissif que dangereusement rébarbatif de par sa faible durée. La clé du script se trouvait donc sa capacité à déjouer les attentes du spectateur au sein des escapades temporelles, tout en donnant par ailleurs assez de matière à ce dernier pour rendre sa mythologie crédible et cohérente. Bref, trouver un juste équilibre entre minimalisme laxiste et didactisme pour neuneus (remember Déjà vu et ses interminables séquences explicatives, dessins à l’appui) pour renforcer la suspension d’incrédulité.

Les premières minutes sont d’une limpidité réconfortante en ce qui concerne les craintes liées au scénario. Comme pourront l’être par la suite les personnages interprétés par Jake Gyllenhaal et Vera Farmiga, les passagers du train et donc seconds couteaux du film sont caractérisés en un geste, une parole, une apparence ou une fonction. Femme qui renverse son café ou humoriste narcissique, contrôleur ou étudiant, tous nous seront désormais familiers, et par extension suspects potentiels. En cela rien de bien révolutionnaire certes, mais on apprécie que Source Code se laisse à embrasser le thriller paranoïaque sans digressions inutiles. Colter Stevens bénéficiera du même traitement, homme que l’on devine d’une rare capacité d’observation et d’intelligence à la suite de tests, auxquels peu d’entre nous auraient pu satisfaire en totalité. Cette rapidité dans l’écriture psychologique enthousiasme de par sa qualité, et agira même tout au long du film dans une utilité que l’on aurait su prévoir, celle de justifier des ellipses (l’obtention de l’arme) résolument brillantes dans le rythme qu’elles entretiennent. Impossible hélas d’approfondir en détail sans spoiler bêtement, la réussite du long-métrage étant également conditionnée par les multiples rebondissements qu’il orchestre. On en revient à cette fameuse obligation de prendre les acquis du spectateur à revers, chose dont Source Code ne peut malheureusement pas réellement se targuer. Car s’il installe sans trop de mal un cadre diégétique concret et scientifiquement cohérent, propice à quelques pistes de réflexion thématiques passionnantes bien que peu développées (là aussi en parler impliquerait de trop en dévoiler, sachez juste qu’il est question d’éthique ou de libre arbitre), le film ne transgresse jamais une structure narrative codée basée sur l’élément perturbateur (l’amour naissant) et les faux-semblants.

Préfère-t-on finalement un récit novateur et écrit avec les pieds, ou le plaisir ressenti devant une histoire sans prétention mais suffisamment bien rythmée et structurée ? Vous l’aurez compris, Source Code fait partie de la deuxième catégorie. Mais comme tout scénario, celui-ci ne devient bon qu’entre les mains d’un bon réalisateur : cela tombe bien, Duncan Jones en est un. Contraint à des partis-pris de découpage évidents, nécessaires pour orienter le spectateur vers un autre champ des possibles à chaque voyage temporel, le cinéaste semble conscient des limites de ce qu’il raconte. Aussi ne cherche-t-il jamais à traiter les résolutions de ses arcs narratifs pour ce qu’elles ne sont pas : ellipses et ruptures de ton sont là pour privilégier la force de l’instant et la progression des séquences. Duncan Jones ne perd jamais l’attention du public en route, quitte à ce qu’il soit frustré à l’arrivée. Bien aidé par un montage qui opère avec une certaine aisance l’ascension émotionnelle liée à la résolution des enjeux, le réalisateur réussit, une nouvelle fois après Moon, à susciter l’empathie grâce à sa seule mise en images. On serait curieux de voir ce que serait devenu un instant un peu lourdingue tel que les dernières secondes dans le train (à l’échelle du film), sans la magnifique idée visuelle de Jones, qui décidément en dit long sur ses capacités à s’approprier une diégèse pour la transcender à l’aune de ses talents de conteur. Pas de quoi pour autant avoir toute confiance dans sa potentielle future réalisation, à savoir la suite d’un X-Men Origins : Wolverine tout pourri. Le cinéaste britannique a prouvé une deuxième fois avec Source Code son amour de la science-fiction et ses aptitudes à l’investir intelligemment : on préfère jubiler d’avance sur l’annonce prochaine d’un projet plus personnel.

Réalisation : Duncan Jones
Scénario : Ben Ripley
Production : Philippe Rousselet, Mark Gordon et Jordan Wynn
Bande originale : Chris Bacon
Photographie : Don Burgess
Montage : Paul Hirsch
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 20 avril 2011
NOTE : 4/6

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