Sound Of Noise

On dit souvent que le cinéma, c’est avant tout des images et du son. Seulement, aussi évidente soit-elle, cette définition n’est plus forcément à l’ordre du jour : depuis qu’un grand nombre de cinéastes ont choisi d’aborder le 7ème Art en langage formaté où le consensuel prime sur le conceptuel, force est de constater qu’il est de plus en plus difficile de trouver des œuvres cinématographiques qui travaillent le langage filmique comme un gosse en train de redessiner le monde en jouant avec de la pâte à modeler. Car oui, l’heure est désormais au lissage, au verbiage, au message, voire à la simple illustration de scénario ou à la prétention masturbatoire en ce qui concerne nos Cerbères de la culture. Alors, ces derniers temps, il est vrai que la résistance s’organise par le biais d’artistes libres et/ou artisanaux (Michel Gondry, pour ne citer que le plus emblématique), mais on constate que c’est essentiellement sur le terrain visuel que l’on peut encore dénicher quelques audaces, quelques approches nouvelles sur l’impact provoqué par le média cinématographique. En cela, l’expérience proposée par Sound of noise n’est pas seulement originale, elle est avant tout un sacré tic-tac à retardement qui continue de résonner dans la tête du spectateur après visionnage. Car, après coup, combien de films ont su expérimenter la matière sonore comme élément expérimental à part entière ? Très peu, si l’on y réfléchit bien, même si certaines bandes sonores originales ont souvent pu faire leur apparition dans un certain nombre d’œuvres tout aussi originales (malheureusement trop rares). Heureusement que dans les pays nordiques, il existe encore des artistes fous qui n’ont pas peur de s’affranchir des conventions et des dogmes artistiques. Séance de rattrapage pour cet ovni déjanté et inclassable, énorme surprise du festival de Cannes 2010 (où il fut nommé pour la Caméra d’Or) et grosse bouffée d’air frais hautement revigorante.

Comme tout concept audacieux qui se respecte, celui de Sound of noise doit son existence à trois sensibilités paradoxalement rapprochées : celles de ses deux réalisateurs (l’un graphiste, l’autre musicien), désireux de développer un style filmique original à travers la réalisation de plusieurs courts-métrages, et celle d’un groupe de musiciens décalés, les « Six Drummers », dont la particularité est de concevoir du happening musical avec tout ce qui leur tombe sous la main. Trois sensibilités qui ont fusionné le temps d’un court-métrage anthologique, Music for one apartment and six drummers, déjà récompensé un peu partout sur la planète et devenu culte sur Internet (on estime à neuf millions le nombre de visionnages sur YouTube) où les six zigotos investissaient un appartement (en l’absence de leurs occupants) pour concevoir quatre morceaux musicaux à partir des ustensiles de cuisine, des bouquins du salon, des disques vinyles, des clics sur un bouton de lampe, des froissements de pantoufles sur la moquette, etc… Pur délire arty sur l’expression artistique ? On serait bien tenté de le croire, mais la transformation de ce court-métrage en œuvre de cinéma abolit toutes les appréhensions : sous ses allures apparentes de manifeste anarchiste prêchant l’anticonformisme par une nouvelle forme de terrorisme musical, Sound of noise s’impose comme l’un des premiers films (si ce n’est le premier) à opérer la fusion tant fantasmée entre le cinéma et le clip. En effet, si les deux supports n’ont finalement jamais su bien s’entendre, c’est en raison d’un gros malentendu autour de la facture spécifique de ces deux médias, l’un étant trop souvent réduit à une matière signifiante (laquelle s’exprimerait par le dialogue) et l’autre étant trop souvent associé à un montage syncopé (lequel s’exprimerait avant tout par le visuel). Avec, au final, aucune place accordée à la seule ligne médiane qui relie ces deux supports, à savoir l’élaboration d’un rythme par la musicalité du montage. La faute est désormais réparée.

A première vue, la musicalité est en effet ce qui manque cruellement au cadre de Sound of noise, décalque à peine déguisé de nos sociétés contemporaines où le quotidien n’est plus qu’un ectoplasme uniforme, où les citadins ne prêtent plus attention aux bruits qui les entourent, où des haut-parleurs crachent des mélodies aseptisées, où le silence est devenu une denrée de plus en plus rare. C’est dans ce contexte tout sauf optimiste qu’un groupe de six musiciens un peu déjantés (cinq hommes et une femme) décide de se lancer dans un projet complètement fou : utiliser les sonorités de la ville pour les transcender au travers de quatre happenings musicaux. Et en choisissant des lieux stratégiques (hôpital, banque, opéra, centrale électrique), cette bande d’iconoclastes bouleverse l’ordre public et inflige une série d’électrochocs salvateurs à la population, tandis qu’une enquête policière s’organise pour mettre fin à ces agissements considérés comme terroristes. L’idée gonflée des deux réalisateurs sera alors d’imaginer un polar centré sur l’investigation d’un policier allergique aux battements de la musique (il s’appelle pourtant Amadeus !), ici confronté à six personnes en guerre contre la vulgarisation de la musique. Ce qui, en soi, suffit à construire un scénario parfaitement millimétré où l’intervention brutale du son et de ses distorsions est autant un foudroyant ressort comique que la « remise en marche » du monde, progressivement libéré de son immobilisme et désormais pris d’une jouissance rythmique hors du commun. Et c’est cette jouissance que le film nous invite à épouser.

Des expérimentations techno de Kraftwerk jusqu’aux trances sensorielles de Robert Miles, en passant par les plages proto-immersives de Jean-Michel Jarre, on aura pu constater que le sampling de plusieurs sonorités peut suffire à créer un rythme, une musicalité. Bâti sur le même principe, le programme rythmique élaboré par les deux cinéastes a néanmoins ici une fonction quasi primitive : revenir aux origines du langage cinématographique (l’association image/son comme générateur d’émotions diverses) et redimensionner le rôle du son dans le cinéma. A chaque nouvelle tentative de happening musical (on retiendra surtout la séquence de l’hôpital, absolument tordante), le film use du son comme d’un contrepoint, lui donnant un rôle à la fois comique, symbolique et métafilmique : dès qu’il surgit dans le plan (par un détail isolé par la caméra) ou dans la bande-son, un étrange tempo se met alors en place, la rythmique du clip trouvant un écho favorable à la mise en place d’un décalage propre au 7ème Art. C’est un cinéma de pure dynamique qui s’organise là, où la mise en scène, alternant les plans fixes (idéal pour exploiter l’immobilisme du monde moderne) et le montage ultra-cut (entièrement connecté aux pulsions musicales travaillés par les protagonistes), dégage une musicalité qui suscite aussi bien le rythme que le gag. Ce n’est donc pas un hasard si l’on pense assez fréquemment au cinéma de Roy Andersson, dont la matière burlesque et décalée s’avère très proche de celle déployée par les deux réalisateurs du film. Et si le film suscite au final une incroyable sensation de fraîcheur, c’est surtout parce qu’il prouve à quel point le cinéma n’est plus capable de s’amuser avec ses propres matériaux. De leurs essais fracassants jusqu’au déchaînement lumineux final, les héros de Sound of noise foutent en l’air le système en le forçant à renouer avec sa dynamique originelle, tout comme ses réalisateurs parviennent à ouvrir de nouvelles perspectives. Et après un bon concert, la cacophonie disparait, le calme revient, ici symbolisé par un délicieux morceau de bossanova qui achève le film. Ne restent alors que la douceur, le plaisir de la mélodie et les sentiments qui se faufilent à travers les notes de musique. Oh yeah, you are electric love

Réalisation : Ola Simonsson & Johannes Stjarne Nilsson
Scénario : Ola Simonsson & Johannes Stjarne Nilsson
Production : Jim Birmant, Guy Pechard, Christophe Audeguis & Olivier Guerpillon
Bande originale : Mangus Nörjeson
Photographie : Charlotta Tengroth
Montage : Nicolas Sarkissian
Origine : Stefn Sundlöf
Date de sortie : 29 décembre 2010

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