Simon Werner A Disparu

Très singulier, ce film. Très réussi, aussi. Très déroutant, également. Très familier et éloigné à la fois, enfin. En fait, à la réflexion, on pourrait presque se dire que les meilleurs premiers films sont souvent ceux qui donnent à découvrir la sensibilité artistique d’un jeune prodige sans pour autant réussir à en extraire un style particulier du premier coup. Libre à chacun d’y voir une tentative, une démarche de « fan-boy » ou une sorte de formalisme arty (le dernier long-métrage de Xavier Dolan en était un peu l’étendard), mais c’est dans ce brouillage perpétuel entre la référence et la singularité qu’il est parfois possible de dénicher un vrai regard de cinéaste, qu’il est désormais envisageable de trouver une certaine forme de relève. Volontairement ou pas, le jeune Fabrice Gobert aura beau donner l’impression de vouloir marcher sur les plates-bandes de ses aînés (Gus Van Sant et David Lynch viennent parfois toquer à notre cortex), force est de constater que son premier essai ne ressemble à rien de connu tout en évoquant pas mal de sensibilités déjà vues ailleurs. Bizarre, bizarre… Que penser donc d’un tel résultat ? Déjà, ne surtout pas y voir l’équivalent hexagonal du magistral Elephant de Gus Van Sant, ce serait une lourde erreur (on y reviendra plus tard), même si les parallèles sont très visibles. Ne pas s’attendre non plus à du Stephen King ou à un thriller dérangeant, même si les amorces du synopsis laissent apparaître un revival des Disparus de Saint-Agil. Ne pas croire, enfin, que le film va emprunter une direction toute tracée pour élucider la fameuse disparition dont il est question : en plus de fonctionner intégralement sur une excellente structure éclatée à la Pulp fiction, ce « vrai-faux » teen-movie crée la surprise en usant d’un habile télescopage des genres, si bien que l’on ne sait jamais si l’intrigue, apparemment plus proche d’une banale sitcom branchée que d’un vrai drame adolescent, cherche à tirer d’un côté ou de l’autre. Que l’on se rassure : au cinéma plus que dans n’importe quelle autre forme d’art propice à l’imprégnation et au mystère, la patience est plus que jamais une vertu…

Il faudra attendre la révélation finale pour saisir où Fabrice Gobert voulait nous emmener, et surtout, quel était le sens de son projet. Sans trop spoiler, on précisera simplement que, sans arriver à une apothéose digne d’un twist de thriller hollywoodien, le film en revient à une réalité banale et brutale qui éloigne toutes les intrigues et les suppositions qui avaient pu naître dans l’histoire jusque-là. Parce qu’avant d’en arriver là, tous les éléments n’arrêteront pas de se dérober. Déjà, difficile de savoir où dénicher un repère temporel : coincé dans une banlieue pavillonnaire qui rappelle les campus des films américains (avec une pointe de Twin Peaks pour cette forêt environnante, source d’une réelle angoisse), le film ne laisse filtrer que quelques éléments sur la jeunesse (dialogues simples, vêtements anachroniques, aucun téléphone portable, etc…) sans jamais mettre en valeur le moindre élément d’époque, comme un monde éthéré aux allures de bulle à part entière. Cet espace-temps incertain semble surtout constitué de diverses réminescences, celles peuplées des souvenirs passés du réalisateur (le film s’ouvre sur le cultissime « Love like blood » de Killing Joke) et celles d’un cinéma américain pour teens qui n’a jamais caché son potentiel subversif, lorgnant parfois aussi bien vers le drame que vers l’épouvante. Pour autant, le réalisme mange sa part du gâteau : le charisme des acteurs est sans faille (mention spéciale à la jeune Ana Girardot, brillante révélation du film), les dialogues sonnent toujours juste, les attitudes ne paraissent jamais décalées ou incohérentes, et la fluidité du montage, couplé à d’excellents choix photographiques (merci à Agnès Godard, chef opérateur de Claire Denis), élabore une atmosphère à la fois familière et étrange. La musique de Sonic Youth, à la fois belle et très travaillée, contribue également à intensifier ce flottement quasi gracieux qui donne tout son sel atmosphérique au film. Sans parler des décors, autre protagoniste du film : une forêt angoissante qui réveille les frustrations sexuelles tout en les cristallisant, un lycée moderne dont les dédales de béton et les baies vitrées lui confèrent l’allure d’un vaste labyrinthe, des lotissements dont l’allure idyllique semble dissimuler des secrets inavouables, etc…

Le cinéaste sait intriguer, donner vie à une ambiance, et susciter une peur souterraine qui se mixe à l’excitation du néophyte. A se demander presque si on ne va pas finir par croiser l’oreille coupée qui introduisait l’intrigue tortueuse du Blue velvet de David Lynch. Tout se dérobe dans ce film, y compris le regard du spectateur et sa propension à participer à ce « jeu des sept références » auquel il est parfois amusant de s’adonner devant les premiers films. Au bout d’un quart d’heure, il apparait clairement que Gobert a digéré ses références au point de les évaporer. Par exemple, s’il semble absurde de comparer un film pareil à Elephant, c’est pour deux raisons précises : d’une part, les adolescents ne sont pas suivis et montrés comme des demi-dieux flottant au cœur d’un labyrinthe de mystères (le réalisateur ne prétend pas vouloir capter quoi que ce soit d’abstrait), et d’autre part, les boucles spatio-temporelles en milieu lycéen s’attachent moins à capter le mystère des teens qu’à triturer leur psychologie fluctuante. Qui plus est, là où les mauvaises langues pourraient ne voir dans ce premier essai que le déplacement d’une Amérique fantasmée au sein d’un paysage européen, il sera sans doute intéressant de s’interroger sur la supposée recherche d’authenticité dont le film de Gus Van Sant se faisait plus ou moins l’écho (rappelons que beaucoup y auront vu une peinture trop idyllique du monde de l’adolescence). De façon plus générale, si l’on tenait vraiment à extraire une thématique précise de cet univers sous cloche, on pourrait y voir un portrait anxiogène de l’adolescence, égarée dans son appréhension du futur et dévorée par une quête intérieure qui se dérobe sans cesse. Mais ce n’est là qu’une sensation diffuse parmi tant d’autres, le récit n’a pas pour prétention d’accoucher d’une montagne alors qu’il n’est qu’une souris, par ailleurs très maline.

Dès lors que la disparition s’amorce, c’est surtout la mise en place d’un système de non-dits et de rumeurs qui s’enclenche, faisant durer le frisson de l’incertitude jusqu’à la surprise finale, laissant le spectateur face à une succession de pistes incertaines (pédophilie, trafic de drogue, homosexualité, solitude, fugue…) qui finiront par s’évanouir une par une. Les points de suspension du titre ont donc toute leur importance : tout comme il semble dérouler sa narration comme une boucle sans cesse renouvelée, Simon Werner a disparu donne l’impression de se construire au gré des suppositions de ses protagonistes, ceux-ci jouant ainsi le rôle des acteurs comme ceux des réalisateurs. Le film serait donc un polar, à sa façon. Sauf que ce n’est jamais vraiment sûr, vu que le film met avant tout à jour les chimères de l’adolescence sous la forme de fausses pistes narratives élaborées par le réalisateur (et imaginées par les protagonistes). En cela, la déconstruction du scénario produit un trouble en même temps qu’une certaine forme d’exaltation : dans cette intrigue, démêler le vrai du faux revient aussi bien à résoudre une enquête qu’à guetter les diverses bascules d’un genre vers un autre (sans doute l’un des exercices favoris du cinéphile). Parfaitement maîtrisé dans son brouillage des genres, le premier film de Fabrice Gobert n’est pas un film de petit malin. Juste un film malin. Comme celui qui aura réussi à deviner le pot aux roses avant la fin…

Réalisation : Fabrice Gobert
Scénario : Fabrice Gobert
Production : Marc-Antoine Robert, Xavier Rigault
Bande originale : Sonic Youth
Photographie : Agnès Godard
Montage : Peggy Koretzky
Origine : France
Date de sortie : 22 septembre 2010

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