Sicario 2 : La Guerre des Cartels

REALISATION : Stefano Sollima
PRODUCTION : Lionsgate, Metropolitan FilmExport
AVEC : Benicio Del Toro, Josh Brolin, Isabela Moner, Elijah Rodriguez, Jeffrey Donovan, Catherine Keener, Matthew Modine, Manuel Garcia-Rulfo, Raoul Trujillo, Shea Whigham
SCENARIO : Taylor Sheridan
PHOTOGRAPHIE : Dariusz Wolski
MONTAGE : Matthew Newman
BANDE ORIGINALE : Hildur Guonadottir
ORIGINE : Etats-Unis, Italie
TITRE ORIGINAL : Sicario : Day of the Soldado
GENRE : Action, Thriller, Western
DATE DE SORTIE : 27 juin 2018
DUREE : 2h03
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Les cartels mexicains font régner la terreur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Rien ni personne ne semble pouvoir les contrer. L’agent fédéral Matt Graver fait de nouveau appel au mystérieux Alejandro pour enlever la jeune Isabela Reyes, fille du baron d’un des plus gros cartels afin de déclencher une guerre fratricide entre les gangs. Mais la situation dégénère et la jeune fille devient un risque potentiel dont il faut se débarrasser. Face à ce choix infâme, Alejandro en vient à remettre en question tout ce pour quoi il se bat depuis des années…

Comme les deux films partageaient le même sujet (le trafic de drogue géré par les cartels mexicains), il est important de rappeler que le Sicario de Denis Villeneuve s’achevait grosso modo sur la même scène que le Traffic de Steven Soderbergh : dans un décor extérieur, on y découvrait alors un échantillon de la jeunesse mexicaine qui jouait au base-ball. Happy end ou final désenchanté ? Les deux films avaient fait le choix judicieux de ne rien clarifier, histoire de laisser au spectateur le soin de déceler dans cette « génération future » une vision d’avenir rassurante ou la future cible d’un affreux système arachnéen. Sauf qu’en visionnant les deux scènes côte-à-côte, on avait relevé un détail divergent et pas piqué des hannetons dans leurs derniers plans respectifs : Soderbergh signifiait l’enfermement plus ou moins programmé de cette jeunesse menacée en cadrant le match au travers d’un vaste grillage, tandis que Villeneuve laissait simplement planer une menace à l’horizon par le biais de la bande-son et du hors champ sans pour autant mettre fin au match. Sans conteste, Villeneuve gagnait largement par KO, tant son option, plus subtile car plus insidieuse et moins didactique, fut la plus habile pour nous laisser sortir du récit avec une boule au fond de la gorge et un stress encore palpable. Et voilà que Sicario 2, suite tout sauf justifiée ou attendue (du moins a priori), nous exhibe son cœur scénaristique brûlant avec un sang tordu qui ne réclame qu’à circuler dans tous les sens. Comme pour prendre acte du plan final du film de Villeneuve, ce second opus – le troisième est déjà en préparation – ne perd pas de temps à nous exhiber ce qui le motive : cette fois-ci, les individus – adultes ou pas – ne sont plus les pions d’un système qui trafique de la drogue, mais sont eux-mêmes cette matière interdite qu’il s’agit de trafiquer, de manipuler et de conditionner dans un but profitable.

Le titre original du film (Day of the Soldado) dit bien ce qui va désormais animer les personnages dans un univers codifié dont les pénombres et les ramifications ont été disséquées avec brio par la caméra de Denis Villeneuve. Plus question désormais de développer l’ambiguïté de ces « sicaires » se nichant aussi bien dans les cartels d’Amérique Latine que dans les forces policières chargées de les combattre (deux systèmes qui fonctionnent en miroir), et place désormais à des « soldats » qui vont devoir questionner leur statut, leur mission programmée et le trajet que celle-ci fait mine de leur imposer. D’où le besoin de ne conserver que le duo masculin du premier film (Josh Brolin et Benicio Del Toro, tous deux immensément troubles et habités) et d’éjecter le personnage autrefois joué par Emily Blunt. Un choix assez logique au vu du final désenchanté de Sicario. En effet, ce personnage de flic du FBI achevait alors de recourber son destin de figure indignée en revenant à son point de départ, quitte à devenir l’égal du personnage de Tommy Lee Jones dans No Country for Old Men, témoin passif d’un monde ayant viré au chaos organisé, qui fantasme le retour à des valeurs dépassées avant de comprendre qu’il n’a plus sa place dans cette société inhumaine. A ce titre, on a encore du mal à ne pas hurler de rire devant les remarques passées de certains critiques qui, sans doute trop enchaînés à la lecture idéologique d’un enjeu qui ne la réclamait pas, croyaient voir dans ce personnage féminin le vecteur d’un humanisme de salon censé flatter l’indignation facile et l’auto-justice façon Joel Schumacher. Grosse erreur de lecture, dans la mesure où les choix scénographiques de Villeneuve et une confrontation finale suffocante à souhait (celle entre Blunt et Del Toro) bloquaient au contraire toute possibilité de jugement idéologique.

Notons également que la disparition de ce personnage ajoute un « plus » non négligeable : comme pour asseoir cette idée d’un second volet qui entérine le constat désenchanté du premier afin de fouiller d’autres sources d’ambiguïté, Sicario 2 impose une destruction sèche de cette notion de « passerelle émotionnelle » entre le spectateur et l’intrigue, entraînant de ce fait le récit vers des pentes moins évidentes et plus déstabilisantes. C’est là où le choix de Stefano Sollima, brillant cinéaste d’A.C.A.B et de l’éblouissant Suburra, crève le plafond de l’évidence : aujourd’hui, après deux longs-métrages aussi maîtrisés, il n’est plus permis de douter de la faculté de ce cinéaste italien à autopsier la violence des forces mafieuses et policières pour mieux les confondre et dessiner les contours imprévisibles d’un système über-chaotique. Ce que Villeneuve gagnait en aftershocks et en perspectives stratégiques vis-à-vis de son univers et de sa ligne narrative, Sollima le perd pour mieux le rattraper sur un autre versant tant malaxé et retravaillé par son pays d’origine : celui du western. Autrement dit un genre codifié qui, au-delà de l’exploration d’une « nouvelle frontière » sans cesse repoussée, a toujours fait de son horizon infini une sorte de décor mental et dépourvu de lois dans lequel un personnage pouvait se (dé)construire et se (re)définir. Et cela tombe bien : Sicario 2 prend acte d’une situation que l’on imagine propice à un énième actionner bourrin (une équipe de la CIA enlève la fille du baron d’un cartel en faisant croire à une action menée par le cartel ennemi, espérant ainsi les laisser s’entre-tuer) pour creuser une triple quête d’humanité dans un néo-western radical et assumé avec tout ce que cela suppose, y compris les « attaques de diligence » et les « hurlements de colts ».

Si l’on doit d’abord expliquer ce léger sentiment déceptif qui nous prend à la découverte de cette suite, c’est sans doute dans le fait que Sollima et le scénariste Taylor Sheridan (à qui l’on doit depuis les scripts dorés de Comancheria et de Wind River) ont tenté ici de dupliquer le système d’intrigues parallèles du premier Sicario avec deux trames narratives dont on croit percevoir à l’avance le(s) point(s) de convergence et ce qu’ils impliquent. D’un côté, deux agents de la CIA (dont l’un est bien plus trouble que l’autre) tentent de mener à bien leur mission en terrain miné, et de l’autre, un jeune adolescent mexicain recruté par les cartels semble sur le point d’embrasser un futur destin de sicario. Avec, d’un côté comme de l’autre, une attention extrême portée aux ramifications sociales (tout est ici topographié avec un soin maniaque) et à l’actualité géopolitique (le djihadisme fait son entrée dès les cinq premières minutes via une scène d’attentat-suicide en plan-séquence qui glace le sang). Les deux trames se croisent ici à deux reprises, avec cette idée – désormais actée par tout un pan de la série B d’action – que la première intersection est celle qui rendra la seconde intersection fatale et explosive. Sauf que cette dernière n’est ni une issue ni le point final du récit, mais au contraire la promesse de nouvelles lignes, tracées en zigzag sur des routes tantôt linéaires tantôt circulaires, et ouvrant ainsi la porte à un troisième opus dont on peine déjà à déceler clairement le futur enjeu. Ce parti pris impose ainsi dans Sicario 2 une quête de redéfinition chez tout un chacun dans un chaos général : un agent de la CIA arrimé à ses règles qui décide finalement de s’en écarter pour sauver un associé, un tueur impitoyable qui finit par se la jouer rédempteur en tentant d’extraire une gamine de l’enfer des cartels, un gamin qui choisit in fine de fuir l’engrenage criminel dans lequel il s’était embourbé. Et au beau milieu de tout cela, une jeune fille (pas si) innocente, trimballée non-stop sur des trajets à la destination floue avec des individus aux identités floues, et qui semble toujours se poser la question « Où est-ce que je vais ? ».

Le but n’est pas de déterminer à quel point un choix et ses conséquences peuvent peser lourd chez un être humain, mais de saisir ce qui, au sein même d’une suite de conséquences tragiques et d’événements imprévisibles, peut l’amener à faire dévier sa propre route au lieu de suivre celle qu’il voit devant lui – on en prend le pouls lors d’une des dernières scènes où un Benicio Del Toro particulièrement esquinté trace tant bien que mal sa route en plein désert. Il est donc logique qu’en lieu et place du réseau arachnéen tissé par Denis Villeneuve, la démarche de Sollima ait été de jouer la carte de l’imprévisibilité narrative à fond les ballons, renouant ainsi – mais d’une autre façon – avec la montée de stress permanente et graduelle de Sicario. Et ce jusqu’à un dernier quart de récit qui lézarde soudain la progression initiale, laissant ainsi les deux protagonistes mettre en perspective leur humanité en s’engouffrant de leur plein gré dans une zone de non-droit où tout devient hors-la-loi et dont la porte de sortie, une fois de plus, semble bel et bien bloquée. Continuité parfaite pour une suite parfaite, qui se coule à merveille dans la tonalité formelle et sonore du film de Villeneuve : les plans astraux retrouvent ici leur usage topographique, les cadres épurés font preuve d’une dimension fordienne très appuyée, le montage joue avec la lenteur apparente d’une scène pour mieux y greffer de soudaines et violentes ruptures situationnelles, et la bande-son, là encore constituée de bourdonnements stressants, continue de donner l’impression qu’une menace toujours plus sourde gronde sous cette géographie originelle. Passé du thriller tex-mex graduel à la franchise exponentielle, l’univers de Sicario n’a sans doute pas fini de nous faire emprunter ses dédales souterrains…

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