Sibyl

REALISATION : Justine Triet
PRODUCTION : Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, France 2 Cinéma, Le Pacte, Les Films Pelléas, MK2 Diffusion, Page 114
AVEC : Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel, Sandra Hüller, Laure Calamy, Niels Schneider, Paul Hamy, Arthur Harari, Adrien Bellemare, Lorenzo Lefebvre, Jeane Arra-Bellanger, Liv Harari
SCENARIO : Justine Triet, Arthur Harari
PHOTOGRAPHIE : Simon Beaufils
MONTAGE : Laurent Sénéchal
BANDE ORIGINALE : Thibault Deboaisne
ORIGINE : France
GENRE : Comédie, Drame
DATE DE SORTIE : 24 mai 2019
DUREE : 1h40
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal… qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

Même si vous avez été dérouté, frustré, voire même déçu par le troisième long-métrage de Justine Triet, vous l’apprécierez davantage lors d’un second visionnage. Une différence de jugement qui s’explique…

Justine Triet est décidément la seule réalisatrice du moment qui voit des embouteillages partout. Déjà trois longs-métrages de fiction au compteur, et à chaque fois, il n’est question que de ça. Toujours le même principe de « chaos organisé », le même chevauchement des sphères professionnelles et intimes, la même tendance à relire le quotidien en vaste bordel cyclothymique où mille et une choses contradictoires se superposent les unes sur les autres, le même constat de l’effort fiévreux à donner si l’on veut (essayer de) faire le tri. Trois ans auront toutefois séparé chaque film, révélant ainsi chez Triet un regard d’auteur paradoxalement organisé, en nette progression : sa peinture d’un quotidien en ébullition, d’abord structurée par un regard trop démonstratif dans La bataille de Solférino, aura fini par trouver une brillante incarnation grâce au sprint burlesque de Victoria, comédie existentielle et magistrale où la réalisatrice ne comptait avant tout que sur ses propres forces – une narration et un découpage réglés selon un minutage en or. La troisième étape devait logiquement consister à se libérer de ce regard, tout du moins à le décaler pour laisser le film prendre son envol. On envisageait même que la collaboration entre Triet et sa nouvelle muse Virginie Efira puisse oser le virage à 180°, quand bien même on aurait l’impression de les voir simplement troquer un prénom contre un autre – c’est là l’un des mauvais effets de cette manie des titres-prénoms. Cette attente, bel et bien validée en l’état, peut-elle tout de même expliquer le gros état de frustration dans lequel le film nous avait laissé lors de sa sélection cannoise ? Non. Cela justifie plutôt le fait qu’il ait continué mine de rien à nous trotter dans la tête. En effet, après un sacré tempo comique qui nous calait joyeusement dans les baskets d’une Victoria ballottée dans tous les sens, Triet nous invite cette fois-ci à épouser la psyché fragmentée d’une Sibyl ballottée entre deux extrêmes. Si le film porte son nom, ce n’est pas pour faire joli. Il est comme elle : il a une ambition à atteindre, mais il fait toujours mine d’hésiter sur la marche à suivre – c’est évidemment fait exprès. Y a comme du chaos dans l’air…

Osons le dire, le plan d’ouverture est juste dingue, pour ne pas dire vertigineux. Par un très léger zoom avant sur Sibyl et son éditeur qui déjeunent dans un restaurant japonais, le dialogue fuse à toute vitesse autant que les sushis défilent par centaines sur un tapis roulant – on ne sait que choisir ! Le sujet de la discussion ? L’état on ne peut plus démoralisant de la littéraire contemporaine qui, face à des réseaux sociaux saturés d’informations diverses et guidés par la quête d’immédiateté, ne peut espérer de quelqu’un qu’il se pose pendant quelques heures pour lire un bouquin – le constat doit sûrement être le même pour le cinéma d’auteur. L’homme s’exprime à débit survolté, s’emballe dans ses mots, passe du coq à l’âne comme un geek survolté masturberait son iPhone pour twitter sur les mille pensées irréfléchies qui lui viendraient en tête. Et en même temps, même si la joie n’est pas au beau fixe vu le sujet, on sent que sa stimulation est corollaire du fait de savoir Sibyl désireuse de se replonger dans l’écriture. Sibyl, elle, a l’air perdue ou ailleurs : elle écoute sans écouter, ne sait pas quels mots dire, ne sait pas quel plat choisir. Scène d’ouverture monumentale, où le sujet et l’image se lancent dans un dialogue commun à échelle variable, à la fois harmonisés et mal ordonnés. Et comme son héroïne hérite sur le champ du statut de tête chercheuse larguée dans un tourbillon d’idées et de pensées (ce que ses deux activités sociales ne font qu’encourager), on est déjà sûr d’une chose : si le film a pour ambition de parler d’un « sujet », il ne faut pas voir dans ce mot un « truc » à raconter, mais plutôt un objet d’étude dont il s’agirait de révéler les infinies possibilités. En même temps, cette scène d’ouverture a déjà pris soin de ne rien cacher de ce parti pris, allant ainsi jusqu’à le synthétiser en une phrase très théorique : « La fiction, ce n’est pas un sujet, c’est la rencontre d’une ou deux choses qui vont mettre en route un processus ». Jacques Audiard lui-même n’aurait pas dit mieux. Ainsi donc, dans ce film qui assume fièrement la simplicité et la limpidité de son titre, le centre de gravité s’impose tout de suite : une femme, une actrice, un périple intérieur. Avec tous les soubresauts qui vont avec, bien entendu.

Le point de départ est donc très simple : Sibyl est une psychanalyste qui décide un jour d’abandonner le divan afin de reprendre son ancienne activité de romancière. On devine déjà que ces deux métiers ont bien plus de points communs qu’ils n’en ont l’air, délimitant de ce fait un faux dilemme chez l’héroïne – faut-il être actrice de soi-même ou spectatrice de l’Autre ? Le film n’y répondra jamais, si ce n’est au travers de sa magnifique affiche qui appuie la division hémisphérique entre la psy Sibyl et son ultime patiente – une actrice jouée par Adèle Exarchopoulos qui va lui servir de projection et de sujet d’étude pour son nouveau livre. Alors, certes, le passé chahuté de Sibyl (conflit maternel, passion amoureuse, passage par la case alcoolo) nous est révélé avec assez de précision pour conférer vécu et densité au personnage, mais en même temps, le film ne cesse de zigzaguer du passé au présent sans signe annonciateur, au gré des variations intérieures de son héroïne, comme si celle-ci allait au-delà de son statut de sujet d’étude. On ne peut donc plus lire Sibyl comme on lisait Victoria : autrefois, ce soleil féminin autour duquel tournaient en orbite des astres émotionnellement dépendants d’elle avait tout d’une actrice qui se révélait à mesure qu’elle se laissait brinquebaler par le récit. Cette fois-ci, elle est autant la scénariste d’un récit que la spectatrice de ce même récit – celui de sa patiente qui installe forcément un écho avec son propre vécu. Tout, dans Sibyl, est affaire d’ambivalence, de désordre partagé, d’entités humaines qui se muent en chairs à fiction. Et qui dit « fiction » dit forcément « illusion », ce que Sibyl valide à son corps défendant en qualifiant d’entrée son retour à l’écriture d’« ivresse sans danger ». Brassant en toute liberté des vues éparses sur le théâtre de la fausseté et le vertige de la crise (de nerfs, mais pas que), Justine Triet met donc la barre très haut sans en avoir l’air, parce que consciente d’avoir cette fois-ci entre les mains une héroïne capable de prendre le dessus sur elle. Sibyl est davantage le film de Sibyl que le sien. Et quand le personnage se trompe dans ses actes et/ou s’égare dans sa tête, le film fait de même, avec un art consommé de la cassure et de l’arythmie. Il n’y a aucune raison de l’encenser ou de le conchier pour ça. Il faut simplement l’accepter.

Le titre du film n’est d’ailleurs pas qu’un prénom, et on ne met pas bien longtemps à lui dénicher une double signification. Au sens propre, une « sibylle » est une figure féminine de la Rome antique à qui l’on attribuait autrefois un savoir encyclopédique et un statut d’oracle capable de prédire l’avenir. Au sens figuré, il s’agit d’une femme vieille et méchante, caractérisée par une laideur aussi bien extérieure qu’intérieure. Où se situe la Sibyl du film, du coup ? Ni à gauche, ni à droite, et même pas entre les deux, à vrai dire. Le choix de ce prénom est à lire plutôt comme une preuve d’ambivalence, traduite en l’occurrence sous l’angle de la métaphore, ce que la seconde moitié du récit va incarner de la meilleure façon possible. Imprévisible à l’avance, l’excursion de Sibyl sur le tournage d’un mélodrame du côté de l’île volcanique de Stromboli lui offre le rôle le plus délicat qui soit : rassurer en temps réel sa patiente afin de la convaincre de poursuivre un travail d’actrice rendu difficile par un imprévu (elle est tombée enceinte de son partenaire, également compagnon de la réalisatrice !). Mais c’est surtout à ce moment-là que notre âme de cinéphile est interpellée. Il y a d’abord le décor allégorique de Stromboli, qui renvoie bien évidemment à celui du film éponyme tourné en 1950 par Roberto Rossellini, et dans lequel la malheureuse Ingrid Bergman subissait autant l’âpreté d’une géographie éruptive que celle d’une microsociété superstitieuse. Il y a cette peinture d’un plateau de cinéma ancré sur un rivage méditerranéen, peu à peu gagné par l’anarchie, la suspicion et la manipulation intime – de quoi nous renvoyer aux cadrages imbriqués et aux scènes les plus tendues du Mépris de Jean-Luc Godard. Il y a enfin ce personnage de réalisatrice stressée et dégingandée, génialement incarnée par Sandra Hüller (la working-girl égotique de Toni Erdmann), qui montre à quel point tourner un film trop intimiste dans un décor trop introspectif (ça marche aussi en inversant les adjectifs) aboutit moins à un film pensé en amont qu’à son propre making-of imposé en aval – on y pense fort après avoir épuisé tant de bonus de DVD axés sur la douleur du processus créatif.

Ce sont là des fictions – ou des souvenirs de fictions – qui nous ont marqué et qui, en se superposant à l’expérience du film lui-même (la nôtre ou celle de Sibyl ?), invitent à un basculement de l’autre côté du miroir. Le personnage de Sibyl en aura fait elle-même l’expérience durant cette phase tellurique à Stromboli : sans s’y attendre ni s’y préparer, elle aura enfilé tour à tour les costumes respectifs de l’acteur et de la réalisatrice avant de finalement redevenir simple spectatrice de cette histoire, lors d’une projection du film dans une salle de cinéma. C’est là une façon parfaite de boucler la boucle, d’asseoir la force d’un individu/personnage/acteur à se réinventer par la prise de pouvoir fictionnelle et à dérouler tout son champ des possibles. Opus métatextuel autant que parangon d’intelligence narrative, Sibyl est ainsi de ces films à double visage qui se révèlent par à-coups et qui réclament de leur spectateur une disponibilité totale. Qu’importe, donc, que la première vision du film ait été concluante ou frustrante. Une seconde approche s’impose sans hésiter. Pour valider des acquis déjà digérés ou creuser ceux que l’on aurait laissés de côté sans faire exprès. Pour prendre le pouls de l’intelligence d’écriture et de mise en scène de Justine Triet, dont on se demande bien ce que la suite de sa carrière va pouvoir nous réserver comme surprises. Et surtout pour Virginie Efira, actrice prodigieuse qui égalerait presque Gena Rowlands dans cette création d’un portrait féminin bouillant de densité et d’instabilité. Sibyl, si belle… C’est elle, et très clairement, ça ne pouvait pas être quelqu’un d’autre.

Photos : © Les Films Pélléas. Tous droits réservés

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