Shocker

1989. L’Enfant Du Cauchemar, cinquième épisode des « aventures » de Freddy Krueger, sort sur les écrans. Malgré les efforts du réalisateur Stephen Hopkins pour offrir un spectacle gothique un peu plus sérieux que ses prédécesseurs, ce nouvel opus ne fait qu’entériner la voie initiée par la franchise depuis le troisième film. Elevé au rang de superstar par le public, Freddy tend de plus en plus à oublier son rôle de croquemitaine pour celui de clown cruel et sadique. Si ce bon Freddy faisait preuve d’un certain humour dès le premier épisode, la connotation assez malsaine de celui-ci s’est depuis envolée. La série tend donc de plus en plus vers la comédie. La logique de ce détournement arrivera à son terme deux ans plus tard avec l’opus suivant La Fin de Freddy où l’exercice d’humour à la Twin Peaks voulu par la réalisatrice Rachel Talalay aboutit à une sorte de parodie façon Scary Movie avant l’heure. Face à cette reprise en main de sa création, Wes Craven tire la gueule. Rien que devant le principe même de décliner son concept en suite, Craven se montrait déjà sceptique. Selon lui, seule la méthode de la multiplication des composantes initiales semblait opportune et c’est ce qu’il fit sur Les Griffes Du Cauchemar pour lequel il participa à l’écriture. Le reste passe par une refonte du personnage principal qui ne lui plaît guère. En attendant de pouvoir reprendre en main sa création avec le sympathique Freddy Sort De La Nuit (où le croquemitaine y retrouvera toute son aura terrifiante), Craven tente la contre-attaque avec Shocker.

Il faut dire qu’entre Les Griffes De La Nuit et Shocker, la carrière de Wes Craven n’a pas bien brillé. Au milieu de travaux télévisuels, il signera deux long-métrages considérés parmi ses pires réalisations (La Colline A Des Yeux II et L’Amie Mortelle) et une œuvre intéressante mais inaboutie (L’Emprise Des Ténèbres). Les effets combinés d’une reconnaissance déclinante et du détournement de sa création sont probablement à l’origine de la création de Shocker. Ce dernier nous introduit donc un nouveau croquemitaine en la personne d’Horace Pinker, assassin de famille en masse (oui parce que séparer les familles, ça y faut pas faire hein). Toutefois, plutôt que de répéter les solides mécanismes posés par Les Griffes De La Nuit, Craven opte pour une structure différente. Si le film n’aura pas la même popularité que l’entrée en scène de Freddy, c’est en partie à cause d’elle. C’est pourtant cette structure qui assure également le cachet de sympathie du film.

Lorsqu’on évoque Shocker, le défaut immédiatement avancé tient à un récit semblant contenir trois films en un. En effet, pour chaque acte, la menace représentée par Horace Pinker va changer de forme. Shocker jouit ainsi d’un récit évolutif changeant ses propres règles en cours de route. On est donc loin des Griffes De La Nuit où les règles sont posées avec attention et conditionnent tout le fonctionnement du film. En soit, il pourrait très bien s’agir là du contrepied de Craven vis-à-vis de la saga Freddy où la même histoire se répète encore et toujours à quelques variations près. Shocker, lui, cherche à surprendre par ses inattendus revirements d’optique. Il commence ainsi de manière conventionnelle par un générique renvoyant à celui des Griffes De La Nuit. Dans ce dernier, on voyait Krueger farfouiller dans son fatras de pièces et d’ustensiles pour créer son célèbre gant. Ici, on verra Pinker s’atteler à quelques bidouillages sur une télévision, élément distinctif du personnage mais qui prendra son sens bien plus tard. Pour l’heure, on suit Jonathan (Peter Berg, le futur réal de Hancock et Battleship) dont les rêves semblent connectés avec l’esprit du psychopathe. Ce pouvoir médiumnique et sa révélation à travers le sommeil rappellent là encore les films avec Krueger. Néanmoins, tout change lorsque le tueur est arrêté et passe sur la chaise électrique. Grâce à un rituel de magie noire, son esprit acquière alors le pouvoir de passer de corps en corps. Le film tend alors vers le Hidden de Jack Sholder. Tout ne s’arrête pas là puisqu’après s’être fait expulser de plusieurs enveloppes charnelles, Pinker finit par se téléporter sur les ondes télévisuelles par lesquelles il jouit d’une liberté totale. Bref, un récit gavé de rebondissements suffisamment étonnants pour captiver… en tout cas un temps.

Si le film se montre très attachant par ce côté foisonnant lors de la découverte, une deuxième vision en montre les limites et fait aisément comprendre pourquoi Pinker n’est pas rentré au panthéon des méchants. C’est que par ses choix narratifs, Craven va lui enlever une part de sa puissance de fascination. Dans Les Griffes De La Nuit, Freddy Krueger nous est présenté d’office sous sa forme finale. Qui est-il ? D’où vient-il ? Pourquoi a-t-il cet aspect ? Tout ceci est un mystère et ne sera dévoilé partiellement que plus tard. Shocker, lui, dévoile Pinker sous sa forme initiale de serial-killer. Malgré la prestation déchaînée de Mitch Pillegi, le personnage apparaît pour le moins banal. Il le restera d’ailleurs sous sa forme surnaturelle, le personnage ne bénéficiant pas d’un modus operandi aussi frappant que le gant de Freddy. Qui plus est, là où l’univers onirique de Freddy permettait de brillants tours de passe-passe artisanaux, Shocker illustre le pouvoir électrique de son personnage par une série d’effets optiques forts datés. Ceux-ci ruinent d’ailleurs le final barjo constitué par une course poursuite à travers toute une série de programmes télévisuels. Une séquence qui soulève également le fonctionnement un brin incohérent (ou tout du moins douteux) de l’univers. Il s’agit là encore d’un dommage collatéral lié à la structure. Dans le commentaire audio des Griffes De La Nuit, Craven et son équipe ne niaient pas qu’un examen attentif du film suffirait à détecter le caractère alambiqué de certains passages. Le spectateur l’accepte néanmoins au regard d’une logique générale semblant tenir la route. De par sa logique en constante évolution en raison de ses nombreux revirements de règle, Shocker invite naturellement à être plus attentif sur le fonctionnement de l’univers. En l’état, cela pousse à remettre régulièrement en cause la cohérence des règles.

Pourtant, en dépit de ses anicroches, le film reste hermétique au défaut précédemment énoncé. Si les trois actes peuvent être distingués, ils ne sont en aucun cas déconnectés. Craven arrive à faire évoluer son récit avec un certain tact. Il exploite en ce sens un fil rouge autour de la relation entre le tueur et le héros. En les faisant père et fils, Craven retrouve là un thème phare de sa filmographie : la corruption de l’innocence. Par ses provocations, Pinker ne semble avoir d’autre souhait que de pousser son fils à éveiller l’instinct de tueur qu’il lui aurait transmis. Liquidant sa petite amie et ses amis proches ou prenant possession de son père adoptif pour le rendre détestable, Pinker provoque sans cesse le jeune homme afin que celui-ci accumule assez de rage pour se décider à le tuer. Au-delà de la folie, sa seule motivation est d’obliger son engeance d’être à son image. Le scénario dépeint là une relation ambiguë et malsaine, malheureusement contrebalancée par le choix de la résolution. Si en bon héros, Jonathan refuse de céder à la tentation, son salut viendra de l’aide providentielle du fantôme de sa copine. Voir le héros triomphé grâce au collier du pouvoir de l’amour est un tantinet embarrassant. Ecart de naïveté peu indispensable mais après tout pas forcément incohérent par rapport à l’idée d’un film conçu avant tout en réaction aux évènements de l’époque.

Si on creuse son fond, Shocker s’apparente véritablement à un billet d’humeur, soit quelque chose de pas très fin et de foncièrement rentre dedans. Cela se voit clairement dans son regard sur la télévision. Dans ses discours habituels sur l’horreur, Craven revient sans cesse sur la stupidité de critiquer la violence de ses fictions alors que la télévision soumet continuellement des images bien plus choquantes et biens réelles elles. Le générique de Shocker se compose ainsi de quelques-unes de ces images chocs qui ont fait le « bonheur » du petit écran et enfonce le clou lors du climax par rapport à la nature des shows investis. Dans le dernier acte, la télévision devient carrément la porte d’entrée du mal qui investit le foyer sans crier gare. En tuant le bad guy, le héros détruit d’ailleurs par la même occasion la télévision et laisse toutes les familles de la ville sortir dehors pour savourer les joies simples mais véritables d’une douce nuit d’été étoilée.

Le propos pachydermique n’en demeure pas moins excusable au regard du caractère roller coaster de l’expérience. Solidement réalisé et rythmé par une alléchante BO rock, Shocker n’arrive peut-être pas à se poser comme un mètre-étalon du genre mais constitue un agréable divertissement.

Réalisation : Wes Craven
Scénario : Wes Craven
Production : Carolco Pictures
Bande originale : William Goldstein
Photographie : Jacques Haitkin
Origine : USA
Titre original : Shocker
Année de production : 1989

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