Scream 4

Sur pas mal de points, analyser la saga Scream tiendrait presque de l’exercice de funambule. Non pas en raison de la place importante qu’elle aura pu laisser dans l’histoire du cinéma d’horreur, encore moins de l’influence (surtout néfaste, on y reviendra) qu’elle aura pu avoir sur tout ce qui a suivi, mais avant tout pour ce qui la parcourt en terme d’analyse et de réflexion. Et comme un malheur n’arrive jamais sans raison précise, il est parfois nécessaire de revenir aux origines, ce qui s’avère être d’ailleurs la démarche adoptée pour ce quatrième volet. Pour débuter, un constat s’impose, et tant pis s’il doit faire le même effet qu’un coup de couteau de Ghostface : Wes Craven n’est pas, n’a jamais été et ne sera sans doute jamais un grand cinéaste. En témoigne une longue carrière assez inhabituelle, débutant par un statut de professeur en sciences humaines pour dériver vers la réalisation de films d’horreur au potentiel dérangeant assez surestimé (La dernière maison sur la gauche et La colline a des yeux, aujourd’hui ridiculisés par les réussites fulgurantes de leurs remakes respectifs), et qui s’est concrétisé ensuite par la mise en place de deux sagas emblématiques du cinéma d’horreur. D’une part, la saga Freddy, renouvelant le genre par une approche audacieuse du croquemitaine sanguinaire (ce qui n’excluait pas l’humour et les ruptures de ton), et d’autre part, la saga Scream, dont la dimension réflexive reste encore aujourd’hui un grand sujet de controverse.

A sa sortie, Scream fut un choc semi-générationnel pour deux raisons : d’abord, le film marqua le retour tant attendu du « slasher » (genre initié par Halloween et Black Christmas), et ensuite, la présence de Craven derrière la caméra marquait l’apparition d’une idée assez neuve dans le cinéma d’horreur, à savoir l’auto-analyse du genre horrifique et de ses codes. Un exercice que le bonhomme connaissait déjà pour l’avoir abordé dans Freddy sort de la nuit, septième (et meilleur) épisode de la saga Freddy où Craven se livrait à une mise en abyme jubilatoire sur l’immixtion du mythe fictif dans la réalité, donnant au genre une dimension métatextuelle assez vertigineuse et osant une mise à nu gonflée des codes du genre. Scream applique la même règle, à savoir une bande d’ados théorisant sur les films d’horreur au point d’en faire réellement partie, mais avec un cynisme sous-jacent qui, sous couvert de mettre en perspective la structure convenue des films de serial-killer, s’acharnait finalement à se payer la tête du genre lui-même. C’est ainsi que, derrière les motivations de ce tueur cinéphile, au masque coulant comme une montre de Dali, Craven se payait la tête des codes du genre au point de transformer ses personnages en clichés ambulants. Certains y auront vu un jeu de massacre jouissif et métatextuel, d’autres n’auront pas manqué de stigmatiser la stupidité d’une telle entreprise, pour laquelle renouveler et transcender un genre consisterait à imposer un regard condescendant sur tout ce qui le compose. On connait la suite : au vu de l’immense foirage du minable Cursed (renaissance ratée du film de loup-garou par Craven) et des innombrables slashers qui ont pollué les salles obscures au cours des années 90, nul doute que, pour les studios hollywoodiens, un bon film d’horreur, c’est juste une tranche de cynisme pré-pubère entre deux portions de barbaque, arrosé d’un zeste de clichés cons, ce qui donne, au final, un sous-produit prêt à être dégusté dans les salles comme n’importe quel hamburger réchauffé. Ça ne met pas en appétit…

Pour autant, Wes Craven n’a pas à être tenu pour seul responsable de cette entreprise de démolition : outre la présence des sécateurs Weinstein (qui, d’après les rumeurs, sont des génies pour trancher dans les bobines de pellicule), le jeune scénariste Kevin Williamson aura marqué de son empreinte indélébile toute cette période bénie du film d’horreur décomplexé, délaissant la puissance dérangeante et thématique des films d’horreurs des années 70 pour transformer le genre en énorme pompe à fric sans âme (de The faculty à Souviens-toi l’été dernier en passant par plein d’autres navets qu’il serait inutile de citer), avec pour axiome de départ de rameuter les djeun’s dans les salles obscures et d’anesthésier la portée transgressive du genre. Et comme le citron finit par ne plus avoir de jus à force d’être pressé à outrance, les idées manquent pour ne pas menacer le genre d’extinction programmée. C’est ainsi qu’avec les deux suites de Scream, Craven & Williamson auront opté pour l’idée maîtresse : mettre en perspective l’impact du slasher sur les jeunes générations et rejouer l’autoanalyse sur les mises en chantier de plus en plus récurrentes des séquelles de films d’horreur. Si la moulinette fonctionnait toujours aussi bien pour théoriser sur les codes et les clichés, on voyait bien que le slasher, désormais aseptisé et essoré sous tous ses aspects, vivait ses dernières heures. Et même en osant planter la caméra du troisième épisode à Hollywood, histoire de corser davantage la mise en abyme (notons une incroyable scène sur un décor de cinéma recréant le premier film : clin d’œil avoué du cinéaste à La nuit américaine de Truffaut), Wes Craven se mordait sa propre queue, ses réflexions cynico-métafilmiques se retournant contre lui-même et la saga devenant en définitive sa propre parodie.

Dix ans après la fin d’une saga que l’on pensait désormais achevée, que pouvait-on réellement attendre de Scream 4 sans se voiler la face ? D’abord, une série de craintes légitimes, évidemment : le genre a désormais bien évolué, la tendance du cinéma d’horreur hollywoodien semblait vouloir dépasser les limites du genre en terme de gore et de violence (Saw, Hostel, Captivity…), ou se rabattre, faute d’idées, sur la remise en chantier de franchises cultes de l’horreur (Les griffes de la nuit, Vendredi 13, Halloween…), ce qui n’aura pas forcément contribué à donner au genre une vraie identité. Sans compter que la démarche des exécutifs des studios n’en finit plus de ne plus être logique, limitant ou accentuant les excès d’hémoglobine sans raison valable, limitant les nouveautés au profit de formules consacrées d’avance. Et que dire de la désormais fameuse technique du « first person shooting », passée de gadget sensitif au statut « nouvelle dimension de l’horreur » dans des œuvres tour à tour magistrales (Rec) ou ringardes (Diary of the dead). Sans surprise, Wes Craven passe au shaker tout ce que le genre horrifique aura su proposer comme « nouveautés » et renouvelle sa stratégie classique : un foutage de gueule des dérives du genre et de la routine qui semble s’être installée depuis belle lurette. Et une fois de plus, c’est le serpent à sonnette qui se mord sa propre queue, avec une jolie gamelle à la clé.

« Nouvelle décennie, nouvelles règles », comme le scandent l’affiche et la bande-annonce… Mouais, faut voir… Le cinéaste ne se fait pas prier pour installer, dès sa scène d’ouverture, une filiation évidente avec le premier Scream : deux perruches aux allures de biatches californiennes, forcément enfermées chez elles un soir alors que les parents sont sortis (sortez la pancarte « Attention cliché ! » avec rage), blablatent sur la connerie de la vague récente des torture-porn (Saw IV s’en prend plein les canines), reçoivent des coups de fil menaçants et des menaces de mort sur Facebook (parce que, hein, on n’est plus en l’an 2000), et se font éventrer fissa par Ghostface. Sauf que non : le massacre de ces deux clichés montés sur fessiers rebondis n’était qu’un énième épisode de Stab, adaptation sanguinaire des meurtres de Woodsboro, que regardaient deux adolescentes du même acabit, lesquelles vont quasiment subir le même sort, sauf qu’il s’agissait là encore d’un film dans le film, et ainsi de suite… Décidément increvable dans son utilisation de la mise en abyme, Craven ne fait décidément plus aucune illusion sur ses ambitions : au lieu de concevoir une intéressante réflexion sur le concept, le bonhomme se prend littéralement les pieds dans le tapis, faisant lorgner son propre style vers le ridicule le plus absolu, un peu à la manière d’un magicien qui, au lieu de sortir un lapin débile de son chapeau magique, poserait un lapin au spectateur en faisant exprès de rater son numéro, histoire d’avoir l’air très con. En dix minutes de film, l’affaire Scream 4 est d’ores et déjà classée au rayon « poubelle », et c’est avec inquiétude que l’on s’aperçoit qu’il reste encore 90 minutes de métrage à se farcir.

Et pourtant, la suite des festivités vaut le détour : outre un décalque souvent méthodique des scènes-clé du premier film, hésitant entre le clin d’œil mal assumé et une étrange allure de remake modernisé, bon courage pour ne pas deviner au bout de vingt minutes où Wes Craven veut nous emmener. Sans être réellement une suite directe des trois premiers films au sens le plus littéral du terme, Scream 4 est presque une œuvre de pure nostalgie, ouvertement conçue pour les fans de la saga, lesquels se voient une fois de plus mis à contribution pour devenir les acteurs d’un décodage minutieux du genre horrifique. Qu’ils ne s’inquiètent pas, ils auront leurs représentants : quelques ados cinéphiles qui s’éclatent à citer dix références à la seconde (dont un qui fait joujou avec sa webcam portative) ou à prédire ce qui arrivera dans la scène suivante (et on devine donc ce qui va arriver), sans oublier le quota irremplaçable de filles sexy et alléchantes (mention spéciale à Hayden Panettiere, belle à se damner) tout juste bonnes à s’arracher les cordes vocales lorsque Ghostface surgit avec son couteau de boucher. D’ailleurs, lorsque ce dernier surgit, aucune surprise de constater que les jump-scares n’ont pas varié d’un iota, qu’ils se devinent comme le nez au milieu de la figure, que les meurtres sont toujours plus violents que dans les opus précédents et que l’on doit se taper quelques moments drôles entre deux attaques sanglantes. Le reste, twist final surpuissant et clins d’œil à chaque ligne de dialogue, est au diapason de ce slasher finalement très lambda dans sa facture comme dans son traitement.

On l’aura deviné, la nouveauté réside globalement dans l’époque et le cadre, avec une jeunesse avide de sensationnalisme et de célébrité, désormais habituée aux films d’horreur et plus apte à en décoder les mécanismes pour mieux les transcender. Là encore, Wes Craven rate son objectif : hormis lors d’un final surprenant qui conserve peut-être en son sein la seule innovation pour une éventuelle poursuite de la saga, sa volonté de perpétuer un cinéma d’horreur mainstream et nostalgique ne laisse aucune place à la moindre tentative d’ironie corrosive, aussi bien dans la verve (assez molle) des dialogues que dans une mise en scène finalement aussi plate que celle d’un épisode correct de Cold Case. Même la présence des trois éternels survivants de la saga est édifiante de vacuité, tant elle souligne à quel point le temps n’aura pas arrangé leurs personnages : Sidney Prescott est si insignifiante qu’on fait à peine attention à ses faits et gestes pendant tout le film (en y repensant, son geste le plus mémorable sera de verser du café dans une tasse), Dewey Riley n’a pas attendu dix ans pour ne plus être le shérif maladroit et légèrement empoté des trois précédents films (aucune surprise de ce côté-là) et Gale Weathers ressort ses griffes de journaliste rapace derrière un faciès de cougar bousillé par les injections de Botox (pauvre Courteney Cox). Des icônes du genre qui, in fine, deviennent des reliques sans pour autant ne plus représenter l’âme d’une saga plus ou moins mythique. Difficile alors de ne pas voir dans Scream 4 la mise à l’épreuve de figures digérées et confrontées à leurs copies virtuelles, comme un classique du cinéma d’horreur se confronterait à son remake réactualisé pour finalement lui rappeler les règles d’antan (« Ne jamais déconner avec l’original », sans doute LA réplique culte du film).

Or, même avec une idée de scénario aussi audacieuse confrontant deux incarnations du cinéma d’horreur contemporain, l’effet de surprise est anéanti depuis longtemps. Tout se devine trop facilement, parce que cette nouvelle génération, gavée aux images violentes et aux codes du cinéma d’horreur, est désormais un peu la nôtre, et en grande partie à cause de ce déballage cynique imposé par Scream au cours des années 90. Dire que Wes Craven ne réussit désormais plus à rebondir sur un terrain qu’il aura lui-même contribué à abîmer serait un doux euphémisme. Mais son association pataude avec Kevin Williamson atteint encore un stade supplémentaire lors du twist final : sans rien déflorer de la surprise, précisons simplement que le scénario tente de se focaliser sur la course à la célébrité qui tend à transformer les adolescents en machines à tuer, désireuses d’en remettre une couche grâce aux nouvelles technologies. Sauf qu’en plus de ressortir le traditionnel discours alarmiste sur la nocivité des images violentes sur les ados (grosse facilité pour se dédouaner sans pour autant ne pas se viser soi-même), le film frise parfois l’anachronisme : à l’heure où n’importe quelle info croustillante fait le tour de la planète en un temps record, où les chats sur réseaux sociaux ont supplanté les discussions face-à-face, où n’importe qui peut mettre sa propre vie sur YouTube (même les détails les plus glauques !) et où la célébrité peut s’obtenir en poireautant pour rien dans n’importe quelle émission de télé-réalité, le discours de Scream 4 sur la création d’ados meurtriers usant de nouvelles techniques de filmage pour accéder au star-system semble avoir plus de dix ans de retard. Un peu à l’image de ce film, sans doute l’épisode de trop, coincé dans une époque qui n’est plus la sienne et qui, pour s’en sortir, ne trouve rien de mieux à faire que de tout envoyer promener. Là encore, aucune surprise : on s’y attendait.

Réalisation : Wes Craven
Scénario : Kevin Williamson
Production : Wes Craven, Iya Labunka et Marianne Maddalena
Bande originale : Marco Beltrami
Photographie : Peter Deming
Montage : Peter McNulty
Origine : Etats-Unis
Date de sortie :13 avril 2011
NOTE : 1/6

2 Comments

  • J'ai personnellement beaucoup aimé ce quatrième épisode, sûrement le meilleur après le premier opus. Si Wes Craven ne prend pas de risque niveau réalisation, j'ai trouvé le scénario de Williamson très bien construit et réjouissant. C'est avec plaisir que j'ai retrouvé le bon vieux trio de tête, ainsi que nouvelles têtes (Hayden Panettiere en tête)même s'ils auraient gagnés à être plus fouillés. Les meurtres ne font pas forcément preuves d'originalité mais sont brillamment exécutés et la révélation finale m'a également beaucoup plu. Quand à l'introduction, je l'ai personnellement trouvé réjouissante, même si largement moins réussie que celle des deux premiers volets ;)

    Une bonne surprise donc en ce qui me concerne

  • Lanou Says

    "évidente avec le premier Scream : deux perruches aux allures de biatches californiennes"

    Ah non, shanea Grimes est loin d'être une biatche mais une actrice convenable (faut la voir dans le 90210 New genration).. ! inon, je te trouve un peu dur avec le film. Il n'est certes pas excellent mais il reste meilleur que les opus 2 et 3. Alors, oui, il n'y a aucune prise de risque mais ça reste fun et divertissant.

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