Savages

Ce n’est pas qu’on en avait un peu marre d’Oliver Stone, mais depuis quelques années, on sentait bien que ça n’allait pas très fort. Reconnu par les cinéphiles comme l’un des cinéastes frondeurs les plus marquants des années 80-90, et appliqué depuis la sortie de Platoon à expédier de violents coups dans les cojones d’une Amérique frappadingue, le bonhomme semblait avoir troqué son jus d’acide pour une tasse de camomille pas toujours délicieuse. Car, après avoir signé son plus grand film avec l’épique Alexandre, où était passée sa hargne ? Visiblement engluée dans un patriotisme douteux avec World Trade Center (l’impression était fausse, le film est à reconsidérer d’urgence), définitivement évaporée dans le politiquement correct avec son portrait lénifiant du pire président que l’Oncle Sam ait jamais connu (pas un désastre, mais on pouvait attendre mieux) et tombée dans les oubliettes avec la suite superflue de Wall Street (là, chacun son opinion). Stone, toujours incompris ? Pas sûr que Savages, visiblement conçu comme une recréation décontractée au sein de sa filmographie, puisse apporter une réponse claire et nette. Mais là, au moins, on gardait une totale confiance dans le projet, au vu des premières images annonçant un thriller sous acide, renouant avec les écarts de conduite d’un cinéaste qui, de temps en temps, s’est amusé à jouer les sales gosses dans des projets conçus pour ne pas plaire à tout le monde. Comment ne pas oublier la violence satirique de Tueurs-nés, la peinture pince-sans-rire du Texas bouseux dans l’hilarant U-Turn ? Donc, après avoir lâché la cocaïne pendant plus de vingt ans, le réalisateur est-il enfin revenu à ses joyeuses et mauvaises habitudes ? Ne tournons pas autour du pot, on peut se réjouir sur ce point, c’est bel et bien le cas. Mais le résultat final est-il vraiment à la hauteur de nos espérances les plus folles ? Etant donné qu’on se permet de poser la question avec insistance, la réponse est facilement décelable si on prend la peine de lire entre les lignes. Le plus énervant réside simplement dans le fait qu’on en attendait beaucoup, peut-être même trop, et qu’on récolte si peu au final, bien que l’échec ou la déception restent quand même aux abonnés absents.

A l’image de ce que laissait suggérer son affiche ultra colorée (qui rappelle étrangement celle de Babel, d’ailleurs…), Savages s’invite avant tout comme un défilé de stars célébrées et de tronches bigger than life qui vont s’éclater (dans tous les sens du terme) au sein d’une histoire somme toute assez basique, pour ne pas dire un peu trop balisée. Adaptation d’un roman visiblement percutant de Don Winslow, le film prend en effet place au cœur du trafic de marijuana entre la patrie du burrito et les livreurs de Big Mac, avec, au centre de l’intrigue, un trio de jeunes idéalistes (deux hommes et leur girlfriend commune) devenus millionnaires à force de cultiver et de vendre la meilleure herbe au monde. Une herbe si parfaite que les cartels mexicains ne prennent pas de gants pour leur lancer un partenariat sans aucune possibilité de négocier. Et lorsque les deux hommes refusent l’offre, c’est leur copine qui paie les pots cassés de ce rejet en se faisant kidnapper par le cartel à la sortie du supermarché. Malheureusement, si les méchants ont su trouver le point faible de ces deux génies (une fille dont ils sont fous amoureux et qui « équilibre » leur relation), ils ont surtout sous-estimé leur incroyable faculté à utiliser la méthode brutale en guise de réaction vengeresse. Vous pouvez deviner la suite… Ou peut-être pas, en fait.

Hormis la volonté de renouer avec l’énergie du polar hype et poisseux où l’exploration d’une galerie de personnages bien secoués peut suffire à prendre le dessus sur l’intrigue (aux Etats-Unis, c’est presque devenu une habitude du genre), difficile de cerner réellement la patte d’Oliver Stone dans ce thriller trash. C’est sûr, on pouvait se persuader de retrouver un peu de ses délires d’expérimentateur sous acide à la Tueurs-nés, ne serait-ce qu’au détour d’un premier plan utilisant le filmage caméscope et de l’esthétique clinquante qui parcourt la globalité du film. Sauf que le défunt Tony Scott s’est imposé maître en ce domaine depuis tout ce temps, et que Stone se contente ici de faire joujou avec ses plans, usant de superpositions d’images et de plans bourrés de cuts sans grande nécessité qui achèvent de rendre le découpage totalement artificiel. Là où Scott savait abuser des effets avec un vrai point de vue artistique dans un film comme Domino, Stone fait l’inverse en jetant le jaune d’œuf au profit d’une coquille flashy censée refléter la coolitude de l’ensemble. Dans l’idée, on n’est pas forcément contre, mais on attendait mieux qu’une simple virée endiablée sous amphétamines. A noter d’ailleurs que, sur ce point précis, Savages accuse une baisse de rythme assez incompréhensible : en plus de s’étirer sur pas moins de 2h10 sans maintenir la tension et l’intensité au travers de son montage, le récit effectue surtout trop de pauses et s’égare parfois sur des seconds rôles sans grand intérêt qui auraient presque gagné à être sucrés du montage final (surtout Emile Hirsch et sa bande de hackers). Sans compter que la pirouette finale, assez grotesque et anecdotique, achève de nous persuader qu’on avait peut-être raison de ne pas trouver cette intrigue aussi prenante que prévu.

Côté scénario et mise en scène, on l’aura compris, la pilule ne passe pas complètement. Du coup, il n’y a plus que le casting pour espérer ne pas sortir de la projection avec la grimace : un tandem de dealers brutaux qu’il ne faut pas trop chercher (Taylor Kitsch et Aaron Johnson, tous deux parfaits), une bombe sexuelle qui fait figure de lien vital et fusionnel entre les deux (Blake Lively), un flic ripoux qui s’inquiète de la mort imminente de son épouse cancéreuse (John Travolta), une baronne de la drogue qui cache en elle un tempérament de mère possessive (Salma Hayek), son homme de main expert en tortures et intimidations sanglantes (Benicio Del Toro, à fond dans le cabotinage), on en passe et des meilleurs… Des personnages qui, chacun à leur manière, laissent échapper en bout de course un autre aspect de leur personnalité, bon ou mauvais, échappant ainsi au cliché que leurs acteurs, tous habités par leur jeu volontairement outré, auraient pu tenter de conserver intact. C’est dans cette attention apportée à toutes les « ordures » du récit (car, dans le fond, ils le sont tous), qualifiés en définitive de « sauvages » s’agitant ici et là (d’où le titre), que Stone tisse habilement une vraie toile dramaturgique à son récit, qui plus est inscrite dans une époque qui fait parfois écho au monde contemporain : à titre d’exemple, certaines répliques ne manquent pas de mordant comme « On va les attaquer à la mode sunnite ! » ou « Ce cartel a perdu encore plus de fric qu’une plateforme BP ! ». Or, on aura beau trouver là matière à jubiler et à se divertir (le jeu cabotin de Benicio Del Toro et quelques piments d’ultraviolence font toujours un sacré effet), cela ne peut suffire à évacuer la question suivante : à quoi bon, Oliver ? Peut-être serait-il donc temps de se persuader que pour un William Friedkin en guise d’exception, il y a désormais dix grands cinéastes des années 80 qui n’arrivent plus à renouer avec leur fureur d’antan.

Réalisation : Oliver Stone
Scénario : Shane Salermo, Don Winslow, Oliver Stone
Production : Moritz Borman, Eric Kopeloff
Bande originale : Adam Peters
Photographie : Daniel Mindel
Montage : Joe Hutshing
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 26 septembre 2012
NOTE : 3/6

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