Réalité

REALISATION : Quentin Dupieux
PRODUCTION : Realitism Films, Diaphana Distribution
AVEC : Alain Chabat, Jonathan Lambert, Elodie Bouchez, John Glover, Eric Wareheim, Jon Heder, Patrick Bristow, Roxane Mesquida
SCENARIO : Quentin Dupieux
PHOTOGRAPHIE : Quentin Dupieux
MONTAGE : Quentin Dupieux
BANDE ORIGINALE : Quentin Dupieux
ORIGINE : Belgique, France
GENRE : Comédie
DATE DE SORTIE : 18 février 2015
DUREE : 1h27
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jason Tantra, un cameraman placide, rêve de réaliser son premier film d’horreur. Bob Marshall, un riche producteur, accepte de financer son film à une seule condition : Jason a 48 heures pour trouver le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma…

On en est désormais certain : Quentin Dupieux a une toile de Magritte à la place du cerveau. Ce n’était pourtant pas l’impression à laquelle on s’attendait en sortant de son nouveau long-métrage. L’énigme du plus barré des cinéastes français – parfois assimilable à un cousin hexagonal de Spike Jonze – semblait pourtant levée suite à la sortie de l’hilarant Wrong Cops. Après un quatuor de péloches absurdes et surréalistes allant du pneu tueur jusqu’à un futur dominé par la chirurgie esthétique, Dupieux réussissait alors à éviter de tourner en rond dans son théâtre du portnawak rebouclé sur lui-même, et signait ainsi son film le plus accessible, délesté de toute fluidité narrative au profit d’un récit choral et hurluberlu jusqu’à la moelle. Avec, pour la première fois, un intrus de premier choix dans son cinéma : le réalisme. En effet, l’astuce de Wrong Cops avait été de renverser le système Dupieux, d’abord en inversant la dichotomie réalité/absurde, ensuite en ouvrant une porte rationnelle pour chaque micro-événement, enfin en faisant du retour au « normal » une source d’inquiétude croissante (on se souvient encore d’un Marilyn Manson jouant sans maquillage !). Le retour à la réalité vu comme une anomalie bizarre : qui d’autre que Dupieux aurait pu oser pareille audace ? Du coup, au vu du titre de son nouveau film, on avait affûté notre filtre analytique comme une lame de rasoir. On était loin de se douter de l’impact profondément cérébral de Réalité. Parce qu’il faudrait carrément inventer un nouveau terme pour décrire une œuvre aussi ubuesque et imprévisible.

En même temps, cela ne nous surprendrait qu’à moitié de la part d’un artiste musicien-cinéaste pour qui « il n’y a rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir ». Mais à la réflexion, on aurait très envie de prendre la phrase au pied de la lettre. D’entrée, il est préférable d’oublier le synopsis, parce qu’il ne reflète pas ce qu’est réellement l’intrigue du film. Tout juste peut-on préciser quelques sous-intrigues : un caméraman (Alain Chabat) qui expérimente le cri parfait afin de pouvoir tourner son premier film, sa femme psychologue (Elodie Bouchez) qui reçoit sur son divan un proviseur amateur de travestissement (Eric Wareheim), un jeune producteur (Jonathan Lambert) qui se démène pour aider le film d’un réalisateur branché (John Glover) à se finaliser dans les temps, un présentateur d’émission culinaire (Jon Heder) sujet à des démangeaisons inexpliquées, un médecin au visage recouvert d’eczéma (Patrick Bristow), et en guise de fil directeur, une petite fille nommée Réalité (Kyla Kenedy) qui tente d’expliquer l’origine d’une cassette vidéo extraite des viscères d’un sanglier abattu lors d’une chasse en forêt !

Sur le territoire en général assez figé du film choral, la smala de Réalité promet déjà d’envoyer du lourd. On s’apercevra vite que l’absurde ne s’incarne plus au niveau visuel, mais davantage sur la narration du film lui-même. Comme si les sous-intrigues en question, pourtant raccordées à des espaces-temps bien distincts (le rêve, la réalité, le fantasme, le film dans le film, etc…), s’empilaient les unes sur les autres à la manière d’un jeu de mikado, mais où d’insidieuses transgressions dans les règles de montage et de narration venaient servir de passerelles pour les raccorder en un tout d’une sidérante fluidité, tel un ruban de Möbius redéployé dans la quatrième dimension. De ce processus quasi pirandellien où le rêve s’imbrique dans la réalité et vice versa – les deux ne cessent jamais de se confondre à force d’être spaghettisés – s’extrait peu à peu un vertige narratif inouï, portant le concept de « mise en abyme » à un degré de virtuosité scénaristique jamais vu au cinéma. C’est déjà par ce biais-là que le système Dupieux atteint enfin son apogée : plus question d’exploiter l’absurde et le no reason comme de purs leitmotivs visuels, mais faire au contraire de ces outils de véritables chefs d’orchestre de la narration et du découpage, prompts à (ab)user de l’ellipse, des ruptures, des faux raccords et des traficotages scénographiques (tout y passe !) pour relier les disjonctions narratives à la manière de boucles surréalistes et, ainsi, aboutir à une nouvelle forme de structure. Mais plus que tout, ce mélange frappadingue d’explosion et d’imbrication de tout ce que le 7ème Art peut exploiter pour raccorder les fils d’une intrigue en arrive même à servir la question souterraine du film : où se situe la « réalité » ici ?

En règle générale, il convient toujours de se méfier des intrigues charpentées à la manière des poupées russes, surtout quand le motif de l’écran de télévision est placé au centre du dispositif. Mais là, la façon qu’a Dupieux de faire se rejoindre des motifs au travers d’écrans imbriqués dans d’autres écrans en appelle à un autre point de vue : celui du spectateur confronté au leurre des images. Le cinéma et la télévision sont ici conviés avec une puissance satirique infusée en silence, sans faire trop de bruit. Il suffit de voir le concept bien dégueulasse du film d’horreur proposé par le personnage joué par Alain Chabat : des écrans de télévision envoient des ondes qui rendent les gens stupides avant de les faire saigner par tous les orifices du corps. Ce genre d’effet mortel sur le public d’un film était déjà au centre de Rubber, dans lequel Dupieux s’amusait à redéployer le motif très 70’s d’un spectateur menacé d’empoisonnement à force de rester attaché aux mêmes conventions voyeuristes. De là à imaginer le cinéaste en guerre contre un cinéma hiérarchisé qui vérole autant le public que l’artiste, il n’y a qu’un pas, déjà franchi depuis plusieurs années. Pour en prendre le pouls, il suffit d’ailleurs d’admirer ce cauchemar de cérémonie où Chabat n’arrive pas à se lever de son fauteuil, se révélant aussi figé que les mannequins en costards qui l’entourent – un plan repris sur l’affiche du film. Perdre sa créativité et rester collé à la norme, quoi de pire pour un artiste ?

Cela dit, dans son optique de n’en faire qu’à sa tête, quitte à viser le doigt d’honneur ou la perte totale de repères, Dupieux joue clairement dans une autre cour de récréation. Réalité n’a rien d’un puits à gimmicks cintrés, tout juste bon à mouliner de la situation surréaliste ad vitam aeternam jusqu’à se mordre lui-même la queue. Il est avant tout une sorte de miroir imbriqué de notre propre condition d’animal social soumis au largage perpétuel, confronté en boucle à des trous noirs existentiels et cérébraux – est-ce un hasard si le bouquin que lit ici Elodie Bouchez s’appelle Endless mirrors ? Ce que l’on voit ici semble éclater les frontières du portnawak, mais ne cesse jamais de renvoyer à du contemporain : un présentateur maniaque qui s’imagine couvert de boutons (alors que non, « c’est juste une crise d’eczéma, mais à l’intérieur de la tête ! »), un film qui existe déjà sur l’écran alors qu’il n’est même pas encore tourné (à l’époque des plagiats bâclés et des remakes tous azimuts, c’est à peine étonnant), une gamine déterminée à voir le contenu de la fameuse vidéo bleue qui lance et referme l’intrigue (une sorte de boîte de Pandore similaire à celle de Mulholland Drive), un cinéaste qui étire ses plans pour capturer le moment où une actrice s’endort (faut-il filmer le « rien » pour atteindre le « vrai » ?), un réalisateur cherchant l’émotion ultime dans l’expérimentation du cri parfait (et là-dessus, Chabat reste le plus sobre des distributeurs à fous rires), ou encore, tout bêtement, des animaux empaillés qui semblent encore plus vrais que les vivants (question de regard).

On en revient donc à la question centrale : quelle est la réalité dans cet univers totalement barré, où l’on présente une émission télévisée sanglé dans un costume de carnaval, où l’on conduit une jeep militaire habillé en femme, où Alain Chabat se retrouve face à lui-même et où l’on shoote des surfeurs comme on chasse le sanglier ? C’est là tout l’enjeu de la chose, mais doit-on s’y fier ? Pas sûr. Dupieux aura beau raccorder ses lignes de récit avec un brio que peu de cinéastes peuvent lui envier, le coup de théâtre final qu’il nous inflige sans crier gare est presque en soi un doigt d’honneur jubilatoire, signe d’une touche cintrée encore vivace. Mais sous l’impertinence nonsensique se révèle désormais la vraie nature d’un cinéaste définitivement fou et inclassable, enfin capable de transcender son art et de clouer le bec à ses détracteurs en les égarant dans le labyrinthe de leur propre système de pensée. Du coup, qui est qui ? Qui est quoi ? Qui raconte quoi sur qui ? Qui rêve de qui et pourquoi ? Et qu’est-ce que c’est que ce film ? Avoir le cortex en surchauffe est ici la seule réalité possible. La preuve ? Cette critique.

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