Rabbit Hole

Mine de rien, on attendait avec impatience Rabbit Hole, le nouveau film de John Cameron Mitchell, le réalisateur remarqué de Hedwig and the Angry Inch (2001), sur un travesti autoproclamé rock star qu’il incarnait lui-même, et de Shortbus (2006), fresque new-yorkaise débridée mais avant tout humaine sur le sexe dans tous les sens. La troisième nomination, cet hiver, de Nicole Kidman à l’Oscar – qui lui était passé sous le nez en 2001 pour Moulin Rouge ! mais qu’elle avait remporté en 2004 pour The Hours – nous laissait espérer un nouveau souffle dans une carrière d’actrice qui battait de l’aile depuis déjà quelque temps, ce à quoi même ses retrouvailles australiennes avec Baz Luhrmann en 2008 n’avaient pas su remédier. Enfin, on sait que le thème de la perte d’un enfant peut donner des films intenses (La Chambre du Fils de Moretti en 2001 ou plus récemment Antichrist de Von Trier en 2009, pour n’en citer que deux) mais également être délicat à traiter par un cinéaste dont le style, plutôt percutant, stylisé, ne parait pas se prêter au premier abord à l’évocation d’un drame intimiste. Les enjeux étaient ainsi pluriels, et force est de constater que le film remporte haut la main tous les défis auxquels il semblait faire face. L’ouverture suffit à nous mettre en confiance : Nicole Kidman est occupée à planter des fleurs dans son jardin, avec les yeux graves de celle qui veut oublier ses tourments dans le travail, s’occuper à tout prix, lorsque la voisine vient l’inviter à dîner le soir même avec son mari. Déjà, dans le dialogue embarrassé qui suit, l’actrice principale sait faire s’affronter sur son visage bienséance (le sourire) et colère (les yeux), une colère qui semble tournée vers le monde entier, incapable de comprendre une souffrance dont quiconque a lu le synopsis du film sait qu’elle est celle causée par la perte d’un enfant. Pas de dîner donc. Si Becca (Nicole Kidman) et Howie (Aaron Eckhart) restent en contact (disons en porte-à-faux) avec leur famille et leurs collègues, si lui continue de jouer au squash et si elle décide sur un coup de tête de tenter une réinsertion professionnelle, c’est qu’ils semblent attendre qu’une stimulation extérieure, quelle qu’elle soit, viennent lever le voile sur un avenir pour le moment opaque. Voilà déjà huit mois qu’ils sont en deuil. Huit mois qu’ils n’ont pas fait l’amour.

Qui a vu les précédents films, très « visuels », de John Cameron Mitchell sera certainement surpris par la simplicité du traitement plastique pour lequel il opte ici. Mais l’étonnement n’avait de raison d’être qu’au stade de l’annonce du projet du film. Car il est évident que l’évocation des répercutions sur un couple de la perte d’un enfant n’appelle pas les mêmes fantaisies que celle d’orgies new-yorkaises, toutes tendres qu’elles soient, dans Shortbus. Avec Rabbit Hole – et le cinéaste le revendique lui-même -, le style s’épure, pour laisser la plus grande place possible au jeu des acteurs. Pourtant, les premières séquences suffisent à montrer que ce qui peut apparaître comme un simple effacement de la mise en scène est en réalité très pensé. Etant donné que l’enjeu semble être de mettre le plus tardivement possible des mots sur le malaise que l’on perçoit clairement dans les premières vingt minutes (la mort de l’enfant n’est exprimée explicitement que très tardivement dans le film), il s’agit pour Mitchell de saisir tous les indices de ce malaise. Non seulement les dialogues, que David Lindsay-Abaire adapte de sa propre pièce, savent évoquer avec subtilité le drame familial, mais la caméra ne se disperse jamais, attentive aux moindres signes pouvant exprimer, chez Howie et surtout chez Becca, un émoi. La séquence où la petite sœur de Becca, Izzy, lui annonce tardivement qu’elle est enceinte en ayant l’air de s’excuser est exemplaire : Becca la rassure sur l’impact que la nouvelle a sur elle, et là encore les regards et les sourires ont une importance primordiale en ce qu’ils montrent la retenue du personnage de Kidman, en lutte contre son propre chagrin. Mais la scène se clôt sur une étreinte des deux sœurs au cours de laquelle nous voyons, en plan rapproché, ce qu’Izzy ne peut voir : un sanglot que Becca s’empresse de ravaler… Ce travail du deuil dont Mitchell semble saisir un entre-deux-phases vibrant, cet effort du couple pour aller de l’avant peuvent être des facteurs de destruction partielle ou totale de la cellule familiale – Moretti nous l’avait déjà montré avec sa Chambre du Fils. Cet équilibre instable fonde ce malaise qui sous-tend l’ensemble du film et qui lui donne une grande partie de son intensité, sans qu’il y ait à aucun moment besoin de donner dans l’excès.

La montée de l’émotion sera même délicate et progressive au point d’être résumable à un grand crescendo allant jusqu’à cette séquence bouleversante où les deux personnages paraissent « céder » chacun à leur manière. A la crise de larmes de Becca répond alors le geste symbolique de Howie (il jette le siège-bébé dont Becca avait déjà voulu se séparer), et tous deux se laissent envelopper dans l’obscurité d’un fondu au noir qui ne marque qu’une ellipse de quelques heures mais certainement – Mitchell nous laisse oser l’espérer par un discret ravivement des tons de l’image après coup – un tournant décisif vers une nouvelle phase du deuil, moins difficile… Parce que ses personnages sont moins nombreux et que sa structure narrative s’en trouve simplifiée, Rabbit Hole a plus de clarté encore que Shortbus, où là aussi l’apaisement de la fin tenait peut-être moins à la résolution des problèmes des protagonistes – elle n’était pas plus totale qu’elle ne l’est ici – qu’à la maîtrise remarquable que le cinéaste avait de son récit. La ligne narrative ascendante qui nous mène ici vers l’accalmie finale se marie à une autre forme simple, géométrique, que l’on devine plus subtilement à plusieurs moments du film : le cercle. Si la notion de « cercle familial » est mise à l’épreuve ici, et si le cercle des parents endeuillés du groupe thérapeutique auquel participent Becca et Howie est en quelque sorte rompu lorsque Becca décourage sans pitié les participants de se réfugier dans une foi illusoire, cette forme est bel et bien prégnante dans ce resserrement « en cercle » d’un ensemble disparate de personnages mus par un besoin de contact physique ou simplement affectif (on parle bien de « cercle de deuil » en français et de « circle of grief » en français), dans ce retour sur eux-mêmes qu’entreprennent des personnages hagards, ou plus simplement et explicitement dans ces cercles que trace au feutre le personnage de Jason (dont on se gardera de révéler le rôle dans l’histoire) et dans lesquels il niche à chaque fois trois visages : ceux de parents et de leur enfant, toujours ensemble même lorsque l’absence de l’un des trois est figurée par des pointillés… La gageure du film est ainsi de faire émaner une impression de clarté du traitement qu’il propose d’un thème éminemment complexe et délicat. Magnifiquement entouré par des acteurs tous excellents, John Cameron Mitchell a raison de demeurer simple et modeste dans sa mise en scène : il est ainsi au diapason d’un bijou de scénario au sein duquel chaque élément trouve son écho à un moment ou à un autre et où les pics d’émotion (l’indignation de Becca au groupe thérapeutique, la dispute au bowling, les pleurs de Howie, la conversation de Becca avec sa mère au sous-sol) ne sont jamais que locaux, inscrits dans une structure globale dont la finesse nous touche durablement après la projection.

Réalisation : John Cameron Mitchell
Scénario : David Lindsay-Abaire d’après sa pièce
Production : Nicole Kidman et Per Saari
Bande originale : Anton Sanko
Photographie : Frank G. DeMarco
Montage : Joe Klotz
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 13 avril 2011
NOTE : 4/6

1 Comment

  • Tout à fait d'accord, Rabbit Hole est un drame intense, où tout sonne juste. J'ai été séduit par la réalisation de Mitchell, très classique (mais comment en faire autrement avec un tel sujet ?) et par l'interprétation tout en justesse des acteurs, tous brillants. Ils m'ont réellement fait croire à leur malheur, leur douleur est présente à chaque plan, c'est comme s'ils avaient vraiment perdu leur enfant. Les dialogues ont ainsi une importance capitale, brillamment écrits, ils reste peu nombreux mais tous, sans exception, excellents. Le film dégage d'ailleurs un malaise incroyable, une sensation de mal être qui va crescendo, pour ensuite diminuer petit à petit pour nous offrir un final plus léger qui, on l'espère, et la première scène d'un avenir heureux, avec peut-être, un nouvel enfant. J'ai vraiment été touché au coeur par Rabbit Hole.

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