Q

REALISATION : Laurent Bouhnik
PRODUCTION : Acajou Films, Albany Films Distribution, Climax Films
AVEC : Déborah Révy, Hélène Zimmer, Christelle Benoît, Gowan Didi, Johnny Amaro, Johan Libéreau, Jean-François Gallotte, Brice Fournier, Patrick Hautier, Léticia Belliccini
SCENARIO : Laurent Bouhnik
PHOTOGRAPHIE : Dominique Colin
MONTAGE : Valérie Pico
BANDE ORIGINALE : Ernest Saint Laurent
ORIGINE : France
GENRE : Comédie, Drame, Erotique, Pornographie
DATE DE SORTIE : 14 septembre 2011
DUREE : 1h47
BANDE-ANNONCE

Synopsis : À la mort de son père, Cécile 20 ans, quelque peu désemparée, cherche un réconfort auprès de ses amies. Ses amours, au hasard de rencontres, ont parfois un goût amer… Alice, incomprise par sa mère, rêve d’une grande histoire d’amour. Mais Matt, le garçon qu’elle voit en cachette, est plutôt volage… Virginie aime profondément son mari mais sa vie intime semble perturbée… 3 histoires et 3 destins qui ne devaient pas se rejoindre…

Il est des prétentions qui, à défaut de faire peur, ont au moins le mérite de faire rire. Et lorsqu’elles sont immédiates, l’effet devient hautement dévastateur pour la suite du programme. Ici, Laurent Bouhnik frappe très fort d’entrée de jeu : l’apparition du titre à l’écran s’accompagne de celle d’un sous-titre avec un nombre de lettres déjà plus élevé, sous forme de dédicace. Ainsi donc, son Q (rires) est dédié « à Cyril Collard, et à tous ceux qui pensent qu’aimer veut encore dire quelque chose ». Rien que ça ! Chercher un lien thématique ou stylistique entre ce film et Les nuits fauves aurait déjà de quoi créer de jolies torsions neuronales chez des cinéphiles un tantinet exégètes (on a vite rendu les armes), mais ce n’est pas tout. Si Bouhnik voulait avant tout parler d’amour là-dedans, alors il y a un problème quelque part. Dès l’ouverture – édifiante – du film, l’argument du film osé, blindé de scènes de sexe non simulées et potentiellement destiné à une interdiction aux mineurs (ce ne fut pas le cas), semble assumé tout en allant malgré tout à contre-courant du thème précédemment évoqué. Le tout sans préliminaires ni mise en bouche… Ah oui, désolé, il risque d’y avoir plein de mots à double sens dans cette critique…

Cette ouverture, parlons-en… D’entrée, voilà que des femmes nues filmées sans tête, au ras des hanches et des fesses, blablatent sur le cul et la culbute dans des douches collectives. On devine l’idée : même s’il ne joue pas dans la même cour que Claude Mulot (clin d’œil aux connaisseurs…), Bouhnik veut nous montrer « le sexe qui parle ». Mais il n’a hélas rien à dire sur le sexe. Et ce qu’il nous montre, ce serait plutôt « le cul qui pense ». Déjà, les dialogues sont si effarants de bêtise et énoncés avec un naturel inexistant qu’ils ne transpirent jamais l’authenticité : une femme veut se faire tatouer « You’re welcome » au-dessus du pubis, une autre nous raconte que le mec avec qui elle a couché la nuit précédente ne sait même pas ce qu’est un clitoris, une troisième évoque des jeux de domination consentie qui l’ont fait monter au plafond, etc… Ensuite, les plans sont trop quelconques – en dépit d’un filtre légèrement bleuâtre pour faire joli – pour que cette frontalité graphique puisse évoquer quoi que ce soit. Enfin, où Bouhnik veut-il réellement en venir avec un tel concept ?

La radicalité de ce parti pris d’introduction – décaler le curseur d’expressivité sur le sexe et non sur les visages – crée de ce fait une interrogation assez délicate : si les personnages de ce film sont tous résumés à leur sexe, à quoi bon nous montrer tout le reste ? Si l’on garde en mémoire ce fallacieux système de censure qui vise à utiliser des caches pour dissimuler les zones jugées trop explicites à l’écran, on aurait presque envie de dire à Bouhnik qu’il aurait eu tout à gagner à reprendre ce parti pris pour en inverser l’intention initiale. En somme, l’astuce aurait été très simple : des seins et des sexes comme seuls éléments visuels, des paroles crues et détachées du moindre enjeu comme seuls éléments sonores, et de gros caches sombres pour évacuer tout le reste (enjeux, scénario, décors, jeux d’acteurs…). Comme pied de nez poilant à la censure – celle-là même que le film semble vouloir tacler – et comme amplificateur d’un concept très osé et radical en soi, on n’aurait sans doute pas trouvé mieux. Mais non : Q est un vrai film de cinéma avec des choses à raconter, des acteurs à faire jouer et à faire parler, ainsi que des velléités sociales et thématiques qu’il ne cherche surtout pas à esquiver. Et c’est là que toutes ses belles promesses – à supposer qu’elles aient réellement existé au départ – s’écroulent sans tarder comme un château de cartes…

Côté fausses promesses, on invite déjà les inconditionnels du slip qui frétille à débander fissa. Comme l’affiche le suggère bien, soyons clairs : oui, le sexe est ici cru et explicite, les scènes n’ont pas été simulées, et la plupart des acteurs – dont certains issus du cinéma d’auteur professionnel – n’ont visiblement pas eu froid aux yeux. Cela dit, ne pas s’attendre à du porno au sens strict du terme. On sent que Bouhnik s’est lancé dans une démarche assez commune à de multiples cinéastes : de Jean-Claude Brisseau à Gaspar Noé en passant par Catherine Breillat, Patrice Chéreau, Michael Winterbottom ou Virginie Despentes, nombreux sont ceux à avoir utilisé la représentation frontale du sexe comme alternative à la pornographie, comme quête de l’essentiel et de l’authentique dans leur autopsie des rapports humains et amoureux. En cela, réussie ou pas, la tentative de Bouhnik aurait tout pour être défendable en tant que telle. Sauf qu’il lui manque un élément capital dans la mise en pratique : le goût de la transgression.

Que ce soit dans le discours ou dans l’image, rien dans Q ne laisse transparaître une quelconque audace conceptuelle : à l’heure où Internet a considérablement propagé et banalisé le contenu des vidéos X, qu’y a-t-il d’osé à montrer plein cadre une fellation ou à faire péter le plafond des dialogues crus ? Et même si le résultat fait quand même plus Marc Dorcel que Jacquie & Michel en termes de pure tenue visuelle (on a ici une photo un minimum travaillée avec de vrais et beaux éclairages), ce qu’il montre de l’acte sexuel apparait plus banal et démodé qu’autre chose. La seule autre audace possible – et clairement la moins appréciable au demeurant – aurait pu consister à foncer tête baissée dans un pur racolage de film porno-trash, mais là-dessus, inutile d’espérer voir Johan Libéreau – jeune acteur remarqué chez André Téchiné – se lancer dans un threesome avec deux MILF, ou Hélène Zimmer – désormais jeune réalisatrice et scénariste pour Benoît Jacquot – recevoir un bukkake de cinq shemales. A ce stade-là, vu qu’il n’a strictement rien d’autre à filmer que du banal à l’état pur, Bouhnik n’aurait donc plus que l’émotion – celle infusée par ses enjeux et véhiculée par ses comédiens – comme bouée de sauvetage. Et là… comment dire…

Histoire de rester poli, on pourrait tout simplement dire que le résultat relève davantage de la sitcom que du mélodrame. La forme chorale du scénario, d’abord intéressante, ne met pas longtemps à révéler le leurre que dissimule son double fond faussement sociologique. Trois femmes font ici se dessiner trois trajectoires narratives : Cécile (Déborah Révy) se réfugie dans la nymphomanie après la mort de son père, Alice (Hélène Zimmer) rêve du grand amour avec un garçon hélas très volage, et Virginie (Christelle Benoit) aime un mari qui peine à la satisfaire sur le plan intime. Le tout entrecoupé de personnages masculins satellites qui circulent dans chaque sous-intrigue, et circonscrit à un décor de petite ville côtière qui se limite à un appartement, une entreprise, un port et un bistrot. Grosso modo, on est dans Plus belle la vie avec des scènes de cul sensées pimenter un peu les relations humaines. Et comme il n’y a pas de piment dans le plat, cet amas d’amourettes sans relief, de problèmes de travail et de discussions stériles au bistrot ne suscite qu’une profonde indifférence. La schématisation des personnages, tous incarnés par des acteurs ni dirigés ni crédibles, est en outre très problématique dans la mesure où la scénographie se cale sur celle d’un porno lambda. Règle n°1 : si un garçon et une fille sont ensemble dans une pièce, la scène démarre par des paroles creuses et se finit par une fellation, une pénétration ou un cunnilingus, avec encore plein de blabla pseudo-stimulant par-dessus. Règle n°2 : si deux garçons sont ensemble dans une pièce, ils bavardent, en focalisant 75% de leurs conversations sur la sexualité de leurs conjointes respectives. Règle n°3 : si deux filles sont ensemble dans une pièce, c’est comme la règle n°2, à la seule différence qu’elles finissent quand même par baiser ensemble à la fin de la scène.

Malgré les intentions initiales de Bouhnik, Q laisse donc échapper une profonde connexion avec les diktats du porno amateur. Cette impression se voit même souvent renforcée par des choix de montage désastreux (on se croirait chez Bruno Mattei quand un ado se fait renverser par une voiture !) et une esthétique relevée au néon qui caractérisait déjà le très zarbi Exes de Martin Cognito (lequel empruntait au porno son système de tournage-guérilla). Mais elle va même jusqu’à prendre un autre relief lorsque le fond de l’intrigue met cartes sur table. Ancré dans un cadre très concret et actuel, le scénario de Q ne tente de s’enrichir qu’au travers d’une source inépuisable de problèmes du quotidien (surtout le chômage et la frustration) dont la seule et unique porte de sortie serait à chercher du côté du sexe. Rien qu’avec ce constat-là, le sort du film est réglé : s’il gère tant bien que mal sa narration chorale (on notera une jolie succession de coups de téléphone dans un périmètre urbain très réduit), Bouhnik ne cuisine ici qu’une rengaine éculée alimentant le fossé entre le sexe et l’amour, là où son film prétend vouloir le réduire considérablement. Ici, la sexualité n’est pas un mode d’épanouissement, mais une fuite en avant, un symptôme pseudo-freudien dont l’origine est toujours à dénicher sur le versant psychologique. Et lorsque le cinéaste tente de se la jouer Brisseau en illustrant de petits jeux de transgression sexuelle (un peu à la manière de Choses secrètes ou des Anges exterminateurs), le choix d’un espace exigu et d’une jouissance avortée ne fait que rendre plus tangible sa lecture réac des rapports sexuels.

En guise d’épicentre parmi des personnages confinés dans leur espace et incapables de sortir de leur bulle, Bouhnik mise ici tous ses jetons sur Déborah Révy, actrice ultra-exhibitionniste que l’on reverra par la suite – toujours très aguicheuse et très nue – dans Love et la série mort-née Xanadu. Le centre de gravité de Q, c’est elle : un pur personnage à la Théorème dont la propension au soufre cache in fine une vraie souffrance intérieure – d’ailleurs grillée dès les dix premières minutes. Sans parler des deux points les plus gênants liés à son personnage : d’abord un petit graffiti que l’on peut lire très clairement sur un mur de toilettes (« Déborah aime Laurent ») ; ensuite un vague projet de prostitution féminine en fin de bobine, conçu en vue d’alimenter une sorte de « caisse d’entraide » pour les grévistes (ah, c’est donc un « porno gauchiste » ?). D’un côté, cette forme d’autopromotion chez Bouhnik frise carrément l’auto-fellation (il va même jusqu’à citer Select Hotel au détour d’une réplique !), et de l’autre, cette vision de la femme libérée aurait même de quoi susciter l’ire de Catherine Breillat – pourtant pas la dernière quand il s’agit de faire hurler les féministes. Le fond du problème (ou le problème de fond) est là : juste une banale histoire de sexe avec de jeunes adultes, mais fantasmée par un vieux qui, à défaut de connaître vraiment son sujet d’étude (surtout les femmes), s’est contenté de considérer la crudité du rapport sexuel comme un gros attrape-nigaud. Mieux vaut revoir Intimité de Patrice Chéreau ou Love de Gaspar Noé pour y dénicher une crudité vectrice d’intérêt, de relief, de beauté et d’émotion. Parce que dans ces deux films, il était vraiment question d’amour. Alors que là, face à un pensum gavé de scènes X où l’on filme le Q de A à Z et au K par K sans jamais nous amener au point G, la réponse est claire : on n’M pas.

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