Pusher, la trilogie

REALISATION : Nicolas Winding Refn
PRODUCTION : Balboa Entertainment, Les Acacias, Nordisk Film
AVEC : Kim Bodnia, Mads Mikkelsen, Zlatko Buric, Laura Drasbaek, Anne Sorensen, Leif Sylvester, Marinela Dekic, Slavko Labovic
SCENARIO : Nicolas Winding Refn
PHOTOGRAPHIE : Morten Soborg
MONTAGE : Anne Osterud
BANDE ORIGINALE : Peter Peter, Povl Kristian
ORIGINE : Danemark
GENRE : Drame, Policier, Thriller
DATE DE SORTIE : 26 juillet 2006
DUREE : 1h45 / 1h36 / 1h42
BANDE-ANNONCE

Synopsis : A Copenhague, Frank vend de l’héroïne et fréquente le milieu de la petite criminalité. Sa dette envers le trafiquant serbe Milo l’incite à tenter un gros coup. Mais la police fait irruption pendant la transaction, et au cours de la poursuite qui s’ensuit, Frank perd à la fois la marchandise et l’argent. De rage, Frank expédie à l’hôpital son acolyte Tonny. Mais Milo commence à s’impatienter et se fait menaçant… Longtemps après, Tonny sort de prison et retourne au garage qui sert de couverture à son père, « Le Duc », qui règne avec brutalité sur un gang. En même temps qu’il subit les humiliations paternelles, Tonny apprend qu’il a eu un fils… Bien plus longtemps après, Milo suit une thérapie de groupe pour soigner sa toxicomanie. Le jour où sa fille fête ses 25 ans, il doit simultanément préparer un banquet pour une quarantaine d’invités et attendre une livraison d’héroïne…

Tout voyage nécessite une première étape. Toute overdose nécessite une première dose. Le cinéma, une drogue ? Facile de faire le rapprochement pour ceux qui ne pensent et ne vivent qu’à travers lui. Les drogués sont précisément le sujet du premier film d’un autre drogué, à ceci près que l’addiction de ce dernier se limite à tout ce qui peut créer des images. Avouons-le, revoir Pusher à l’occasion de son vingtième anniversaire fait aujourd’hui un drôle d’effet. La sensation d’avoir moins affaire aux débuts d’un cinéaste majeur qu’au premier stade d’une cellule ne demandant qu’à se transformer pour enfin trouver sa forme idéale. Si l’on s’en tient par exemple à un comparatif rapide avec ce qui forme la richesse narrative, stylistique et thématique de The Neon Demon, le fossé se transforme en canyon. Qu’est-il donc arrivé au cinéaste danois Nicolas Winding Refn durant tout ce temps ? A peu près ce qui ne peut qu’arriver à un artiste qui fonce tête baissée sans savoir ce qu’il cherche, qui se mange parfois le mur de la réalité par excès d’arrogance, mais qui se rattache à ce qui le constitue en tant qu’être humain afin de remonter la pente à chaque fois. Pas moins de huit années séparent le premier Pusher de ses deux – excellentes – suites, et cette période délimite en tant que telle une phase évolutive où la déchéance aura fait place à la renaissance. D’où le sentiment, en finissant le (re)visionnage de cette exceptionnelle trilogie, de voir un jeune cinéaste obstiné trouver petit à petit sa personnalité et finir par pouvoir pleinement embraser son art. Il fallait bien trois films pour en arriver là. Et quand on voit à quel point leur taux de réussite était déjà si élevé…

Nicolas Winding Refn n’aura certes pas attendu de découvrir à 14 ans Massacre à la tronçonneuse – son film préféré – pour avoir le cinéma dans le sang, mais on peut supposer que l’énergie interne du chef-d’œuvre de Tobe Hooper aura conditionné une large partie du tournage de Pusher, surtout si l’on s’en tient à la pure mise en scène. En 1993, Pusher n’était encore qu’un petit court-métrage amateur dans lequel Refn jouait le rôle principal. Il faudra attendre trois ans pour qu’au moment même où une école de cinéma lui ouvrait enfin les bras, Refn se retrouve soudain avec suffisamment d’argent pour réaliser un premier film. Entre la théorie et la pratique, il fallait donc choisir. Le choix sera rapide : quitte à rentrer dans la grande maison du 7ème Art, autant défoncer la porte avant même de savoir ce qu’est une serrure. Et comme Refn ne savait pas clairement ce que « réaliser un film » voulait dire, le résultat aura été improvisé dans l’urgence, enchaînant les séquences caméra à l’épaule au fil d’un tournage ultra-speed et en prenant soin de suivre la chronologie de l’intrigue. Une intrigue qui prend intégralement place dans le milieu du trafic de drogue à Copenhague, et qui s’accroche aux déboires d’un petit dealer nommé Frank (Kim Bodnia), forcé par un destin tragique à voir une dette se grossir de plus en plus au fil de sa virée dans les quartiers les plus glauques de la ville.

S’il aura valu à son cinéaste d’être surnommé le « Scorsese danois », Pusher doit pourtant tout son impact visuel et émotionnel à un regard anthropologique dépourvu du moindre lyrisme, qui colle aux basques de ses personnages paumés afin que la furie survoltée du découpage puisse à elle seule incarner leur éthique vacillante et questionner leurs plus profondes contradictions. Dès son mythique générique à base de visages plongés dans la pénombre sur fond de musique ultra-rock, on sait que l’on pénètre un univers violent et glauque au possible, où la caméra se colle aux individus en niant toute forme de hors-champ (la violence y est crue, réaliste et sans concessions), où la bande-son semble se connecter aux pulsations d’un drogué en manque, et où le découpage narratif en jours installe une progression toujours plus infernale. A croire que Refn, tel un Abel Ferrara moins effrayé que fasciné par ce microcosme hardcore, s’excite lui-même à sauter dans chacun des cercles de Dante qu’il investit. L’hypothèse se vérifie même à la simple écoute d’une des premières phrases du film (« On est en route pour l’enfer »), que Refn reprendra d’ailleurs des années plus tard pour inaugurer le sombre dédale narratif d’Only God forgives.

Le triomphe de Pusher en 1996 ne sera pas tombé dans l’oreille d’un sourd, laissant ainsi le champ libre à Refn pour passer à la vitesse supérieure et pour fonder sa propre boîte de production. Mais son obsession trop forte à se rêver en grand cinéaste célébré par tout le monde n’aura pas manqué de freiner la machine, et pour cause : après un second film très personnel dont la gestation fut assez conflictuelle (Bleeder), Refn aura fait le choix de partir au Canada pour réaliser Inside Job, projet de thriller obsessionnel coécrit avec le romancier Hubert Selby Jr et centré sur un personnage maladif incarné par John Turturro. Impressionnant en l’état, le résultat aura enchaîné les galères de production pour s’achever par un terrible échec commercial, plaçant fatalement la boîte de Refn en faillite. Afin de subvenir aux besoins de sa famille (il venait tout juste d’avoir son premier enfant), de rembourser ses dettes et de sortir d’une abominable déprime, le bonhomme n’avait hélas pas trente-six solutions. Mis le dos au mur, Refn se vit contraint d’envisager des suites à Pusher par pur souci de rentabilité rapide. Or, pour un cinéaste aussi intègre et engagé dans une voie exclusivement artistique, le simple fait de revenir en arrière ne pouvait forcément qu’être synonyme de torture intérieure.

Ce besoin de se transcender en permanence et de tirer sa force de chaque contrainte rencontrée (qu’elle soit financière ou personnelle) explique en soi pourquoi les deux suites de Pusher n’ont strictement aucune difficulté à surpasser leur prédécesseur. Partant du principe que chaque épisode doit se centrer sur un personnage présenté dans les épisodes précédents, Pusher 2 s’intéresse à la rédemption de Tonny (Mads Mikkelsen), jeune dealer aperçu dans Pusher, qui tente désespérément de renouer avec son père gangster et d’apprivoiser le fait d’être devenu lui-même père d’un enfant. Quant à Pusher 3, il accroît cette sensation d’entonnoir narratif en se recentrant sur la grande figure mafieuse des deux précédents opus, à savoir le vieux gangster serbe Milo (Zlatko Buric), qui tente de jongler entre ses racines familiales (il doit préparer l’anniversaire de sa fille) et un milieu criminel de plus en plus convoité par de jeunes loups ambitieux. D’un côté comme de l’autre, le principe de Pusher est dupliqué : il s’agit là encore de suivre un personnage embarqué dans une mécanique de renoncement, dans une tentative de fuite impossible, dans un engrenage psychologique propice au dérapage impulsif. Sauf que Refn, empêtré de son côté dans ses problèmes personnels, n’a pas manqué de faire déborder son propre vécu sur ces deux récits.

Une intégrité artistique en béton face à l’argent-roi, une conscience absolue dans le fait d’être désormais à la tête d’une cellule familiale qu’il s’agit de protéger et d’entretenir : ces deux questionnements intimes suffisent à élever Pusher 2 et Pusher 3 vers de hautes cimes cathartiques. Au-delà d’une connaissance précise du milieu criminel – laquelle découle d’un travail de recherche et d’audition en amont – se croisent ici de puissantes réflexions intimes sur la paternité, la filiation, le meurtre symbolique du père, le besoin de dominer sa peur face à la violence du monde extérieur. Avec, en plus de cela, une place plus large accordée aux sentiments : là où le premier film se clôturait sur une impasse fatale, ses deux successeurs guettent l’espoir et la lumière dans cet univers urbain d’une noirceur sans compromis, un peu à l’image de ce qu’Hubert Selby Jr avait su refléter dans ses romans (il n’est donc pas étonnant que Pusher 2 lui soit dédié). On sent aussi chez le cinéaste l’envie de pousser le bouchon toujours plus loin, allant même jusqu’à conclure Pusher 3 sous forme d’opéra macabre et incandescent où l’homme et l’animal n’ont plus lieu d’être discernés (scène ultra-gore d’un cadavre suspendu, étripé et découpé comme une carcasse de bœuf) et où le pire des malfrats peut cacher malgré tout une âme sensible (autrefois craint et menaçant dans Pusher, Milo paraît ici plus tendre et émouvant dans la relation qui l’unit à sa fille). Nul besoin de théoriser davantage sur les trois Pusher : parti d’un ovni accouché dans l’urgence, Refn aura fini par élaborer une trilogie psychanalytique, fondamentale, ouvrant grand les portes de son âme d’être humain torturé pour qui réaliser un film revient à s’interroger sur lui-même. Un génie venait de naître.

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