Promised land

REALISATION : Gus Van Sant
PRODUCTION : Focus Features, Participant Media, Imagenation Abu Dhabi FZ, Pearl Street Films
AVEC : Matt Damon, Rosemarie DeWitt, Frances McDormand, John Krasinski, Lucas Black
SCENARIO : Matt Damon, John Krasinski
PHOTOGRAPHIE : Linus Sandgren
MONTAGE : Billy Rich
BANDE ORIGINALE : Danny Elfman
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 17 avril 2013
DUREE : 1h46
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Steve Butler, représentant d’un grand groupe énergétique, se rend avec Sue Thomason dans une petite ville de campagne. Les deux collègues sont convaincus qu’à cause de la crise économique qui sévit, les habitants ne pourront pas refuser leur lucrative proposition de forer leurs terres pour exploiter les ressources énergétiques qu’elles renferment. Ce qui s’annonçait comme un jeu d’enfant va pourtant se compliquer lorsqu’un enseignant respecté critique le projet, soutenu par un activiste écologiste qui affronte Steve aussi bien sur le plan professionnel que personnel…

Faut-il regretter le « grand style » de Gus Van Sant, le temps où il scénarisait voire même montait ses films, à ses débuts au milieu des années 1980 puis de Gerry (2002) à Paranoid Park (2007) ? Rien ne sert d’être nostalgique, nous semble-t-il, lorsque la boucle paraissait si bien bouclée concernant l’évocation d’une jeunesse coupée du monde par une bulle de spleen et d’illusions. Le cinéaste trouve depuis dans l’écriture des autres matière suffisamment proche de lui pour déboucher sur des œuvres sincères et touchantes. Après Harvey Milk (2008) dont il partageait l’homosexualité et Restless (2011) qui lui permettait d’évoluer dans son approche de la jeunesse, Promised Land est un scénario qui lui est livré par son fidèle collaborateur Matt Damon et l’acteur John Krasinski. Le personnage central lui rappelle son père, vendeur itinérant, et la thématique du gaz de schiste touche l’écologiste qu’il est. Et puis, le tout est si bien écrit que l’on comprend sans mal qu’il ait rejoint le projet sans la moindre hésitation. Car ce classicisme dont certains trouvent regrettable qu’il reprenne le dessus dans l’oeuvre vansantienne a au moins ceci de bon qu’il replace l’écriture au cœur du processus de création, ré-offrant au cinéma américain potentiellement grand-public (au final, le film a été un échec au box-office étasunien) les sujets sociopolitiques contemporains dont on peut considérer – un peu à l’emporte-pièce – que la fin du Nouvel Hollywood avait marqué leur net recul.

Ce qui séduit d’emblée ici, c’est la qualité du script, l’écriture réjouissante des dialogues. Dès la séquence d’ouverture où le personnage de Matt Damon est félicité pour son travail passé et envoyé vers une nouvelle zone où convaincre les paysans de laisser forer leurs terrains par la compagnie pour laquelle il officie, les échanges ne renferment pas seulement les informations à même de jeter les bases du scénario. Ils ont ce supplément d’authenticité, cette habileté à saupoudrer çà et là quelques éléments apparemment accessoires mais qui éclairent les tempéraments des personnages. C’est grâce à eux que le tandem de démarcheurs nous semblera très vite si proche. Les personnages de Damon et Frances McDormand ont de fait une relation protéiforme dans laquelle interviennent leurs écarts d’âge, d’expérience et de grade professionnel mais aussi leurs longues années de collaboration. Pour autant, le niveau du jeu des acteurs (non maquillés, c’est suffisamment rare pour mériter d’être souligné) et la véracité de leurs conversations préservent les liens entre les protagonistes de toute théorisation. Les personnages paraissent si entiers que leur écriture devient presque « invisible ». C’est là sa grandeur.

Logiquement, les séquences où les deux représentants convainquent différentes familles de signer l’autorisation de forage sont particulièrement saisissantes : le jeu d’acteur s’y trouve mis en abyme et la science du discours mise en lumière. On voit alors où Steve veut en venir en se disant intéressé plus par l’acte de vendre que par l’objet de la vente. En jouant la proximité à ses interlocuteurs et en ménageant ses effets de discours, il crée du rêve pur par les seuls mots. Sa récompense, ce sont pour ainsi dire les étoiles qui envahissent les yeux de ceux à qui il fait miroiter des millions. Le plus intéressant concernant ces passages-là du film, c’est que ce sont elles qui réussissent à nous faire accepter moralement les comportements de Steve et de sa collègue Sue. Ne serait-ce que provisoirement, la magie opère. La raison à cela est simple : sur le moment, lorsqu’ils vendent leur rêve en liasses, les personnages semblent sincèrement altruistes et convaincus par les bienfaits du forage d’un puits de gaz de schiste. L’opération rendrait meilleure la vie des propriétaires sans pour autant nuire à leur environnement direct et possiblement à des ressources aussi basiques que l’eau qui les abreuve eux et leur bétail. On sait tous qu’il peut très bien en être tout autrement.

C’est donc bien un processus moral que peindra le film au travers des rapports de force entre le tandem de démarcheurs, les plus réticents des habitants et l’écologiste ambigu joué par John Krasinski. Ou comment un parcours individuel ayant formé un certain rapport à une réalité ne suffit pas à légitimer l’imposition de ces vues subjectives aux autres. Une donnée intéressante du scénario réside en effet dans les antécédents de Steve : issu d’une famille frappée par les évolutions par à-coups du marché agricole, il déclare avoir vu le mythe de la communauté paysanne s’écrouler bien avant ce passage par une ville de Pennsylvanie sinistrée par la crise de 2008. Pour lui, les personnes qu’il tente de convaincre ont donc un temps de retard sur ce qui serait une échelle de prise de conscience d’un certain ordre économique des choses et qui masque en fait une autre échelle sur laquelle Steve est effectivement plus avancé : celle du renoncement.

Pas étonnant, dès lors, que la mise en scène n’ait de cesse de cadrer le personnage se détachant seul d’un groupe plus ou moins grand. C’est là le processus qu’il a à accomplir : celui d’une rupture avec l’individualisme dans lequel il s’est presque entièrement retranché et dont il paye d’ailleurs les frais à un stade de sa vie où il commence à se demander auprès de qui il va la finir… Le scénario sait là encore très bien modéliser le retour vers le groupe par l’approche initiale d’un seul individu. Ainsi chacun des deux commerciaux a sa possible idylle devant lui : Steve avec la jolie institutrice du coin et Sue avec le propriétaire d’un magasin à l’enseigne surprenante. Le beau personnage de McDormand, justement, servira à nuancer l’optimisme qui se dégagera de la trajectoire principale du scénario et à prolonger donc l’expérience du film de questionnements éthiques et politiques. Ses œillères à elle aussi sembleront tomber et pourtant elle demeurera coincée par des contraintes matérielles et affectives qui peuvent effectivement devenir des alibis pour contribuer à la perpétuation d’un système nuisible…


Damon et Krasinski parviennent ainsi à dépasser l’évocation polémique d’une problématique énergétique très actuelle pour soulever des questions bien plus universelles, de celles qui ramènent l’Amérique (et tout individu?) à ses fondamentaux. Il faut bien reconnaître qu’ils recourent çà et là à quelques astuces scénaristiques un peu grosses, telles que l’incontournable discours face au groupe ou la révélation choquante qui limiterait presque le tout au statut de fiction hargneuse (du type « tous pourris »). Mais ce sont là des outils classiques permettant aux acteurs-scénaristes de placer au cœur de leur histoire la notion de communauté et donc de pouvoir ouvrir directement un questionnement sur le degré supérieur du groupe : la société dans son ensemble. En ce qu’il met en scène non seulement un processus de choix démocratique mais également un parcours moral par lequel un individu s’émancipe progressivement de ce qui l’aliénait et le coupait du groupe qui lui tend les bras, Promised Land est donc déjà un beau film politique. Il a en plus la qualité de faire passer tous les messages que l’on peut en tirer avec une retenue, une pudeur admirable qui fait que jamais l’impression d’une grandiloquence ne l’emporte sur la vraisemblance.

Mais le supplément de beauté de l’oeuvre tient à sa valeur au sein de la production cinématographique étasunienne à visée grand-public. Dans ce qui se dessine de plus en plus outre-Atlantique comme une nouvelle décennie du doute et trouve d’intéressants reflets au cinéma ces derniers temps, Damon et Krasinski ramènent le pays a ce qu’il a de plus concrètement fondamental (au-delà des valeurs sociales et politiques que l’on évoquait) : sa terre. Une terre de pionniers mise en friche par les excès d’une économie de marché. Pas étonnant que l’on pense très fort aux Raisins de la Colère de John Ford (1940), autre film « de crise » sur l’attachement à la terre. Ici, la mise en scène classique de Van Sant semble être surtout là pour saisir la grandeur du paysage naturel comme un trésor auquel les individus ne doivent renoncer sous aucun prétexte, au risque de finir dans la même errance que les Joad du roman de Steinbeck. Chacun de ces plans aériens majestueux paraît nous dire que l’enjeu est de voir à nouveau dans l’Amérique une Terre Promise, une étendue des possibles, un territoire à inventer. La condition d’un nouveau départ, nous disent Damon et Krasinski, réside dans un lien social assaini, remède à la morosité et aux pragmatisme ambiants. Le terreau est là : même lorsque tout semble perdu, il reste un patrimoine chargé d’histoire comme réservoir de fierté et d’espoir, un peu de matière pour permettre aux Américains de rêver à nouveau d’eux-mêmes.

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