La Planète des Singes – Suprématie

REALISATION : Matt Reeves
PRODUCTION : Chernin Entertainment, Twentieth Century Fox
AVEC : Andy Serkis, Woody Harrelson, Steve Zahn, Terry Notary, Karin Konoval, Amiah Miller, Judy Greer, Michael Adamthwaite, Aleks Paunovic, Ty Olsson, Devyn Dalton, Toby Kebbell
SCENARIO : Mark Bomback, Matt Reeves
PHOTOGRAPHIE : Michael Seresin
MONTAGE : William Hoy, Stan Salfas
BANDE ORIGINALE : Michael Giacchino
ORIGINE : Etats-Unis
TITRE ORIGINAL : War for the Planet of the Apes
GENRE : Action, Drame, Science-fiction
DATE DE SORTIE : 2 août 2017
DUREE : 2h20
BANDE-ANNONCE

Synopsis : César, à la tête des Singes, doit défendre les siens contre une armée humaine prônant leur destruction. L’issue du combat déterminera non seulement le destin de chaque espèce, mais aussi l’avenir de la planète…

Qui aurait cru il y a dix ans qu’un reboot de La Planète des Singes se serait imposé avec le temps comme la meilleure opération commerciale et artistique du côté des blockbusters hollywoodiens et estivaux ? Clairement pas nous, même si, depuis le film mythique de Franklin J. Schaffner sorti en 1968 et les quatre suites inégales qui auront suivi, la Fox avait déjà remis le couvert durant l’été 2001 avec l’inattendu Tim Burton aux commandes d’un premier reboot. Et le résultat, bien que polémique sur de nombreux points, fut un succès. Sans doute parce qu’au travers d’un sujet d’anticipation mettant sur un pied d’égalité la quête du spectaculaire et la richesse des thèmes abordés, cette peinture d’un monde inversé telle qu’imaginée par le romancier Pierre Boulle est vouée à viser toujours juste sur le terrain de l’universalité. Ni propension au fun facile ni parangon de sarcasme rigolard, mais au contraire une vraie ambition de cinéma dans le sens où le 7ème Art se veut celui de tous les possibles, bons comme mauvais. Et dans ce cas-là, quoi de mieux qu’un pur projet allégorique, mettant en abîme notre propre condition d’êtres humains à travers un miroir simiesque déformant ?

L’équation semble parfaite. Elle l’aura plus ou moins été au vu du parcours de cet ambitieux reboot entamé en 2011 avec Les Origines puis poursuivi en 2014 avec L’Affrontement, mais avec un petit effet pervers à la clé : célébrer jusqu’à l’excès deux épisodes certes honorables mais tout de même inaboutis, dont les qualités de mise en scène devaient se coltiner des enjeux mécaniques et (pré)visibles qui ruinaient de facto toute possibilité de crescendo émotionnel, était peut-être un peu précipité. L’arrivée de Matt Reeves en remplacement de Rupert Wyatt à la réalisation aura certes élevé d’un cran le curseur d’ambition de la franchise en lui offrant ses plus belles qualités : une mythologie dessinée dans une première demi-heure quasi-muette, une réalisation sensitive qui décalait la caractérisation humaine du côté de singes plus vrais que nature, et un duel assez shakespearien entre deux singes (le leader pacifiste César et le vengeur rancunier Koba) comme épicentre des enjeux du récit. Mais les quelques ratés du projet n’avaient pas encore été déracinés : la performance capture continuait de révéler de grosses limites (surtout dans un duel final qui puait le fond vert deux plans sur trois), le choix du format 1.85 au détriment du Scope limitait considérablement le lyrisme des images, le récit s’enfermait dans une mécanique narrative cousue de fil blanc, et l’émotion se retrouvait ainsi réduite au point mort. Manque de radicalité ou preuve de timidité, on hésitait encore. En évitant cette fois-ci de faire alterner le point de vue entre les humains et les singes, Matt Reeves fait enfin avec Suprématie un vrai (bon) choix de mise en scène et répare toutes les erreurs précitées par un souffle épique démesuré.

D’entrée, ne prenons pas de gants vis-à-vis de l’éternelle réserve des fins de trilogie, qu’il convient enfin de tacler d’un revers de la main. Même si la règle veut que l’épisode central soit généralement le plus abouti parce que le plus clairvoyant sur les enjeux et la logique interne du récit, reconnaissons que les conclusions d’une trilogie sont parfois – voire même souvent – celles où l’excroissance des enjeux dramatiques et thématiques atteint un degré si élevé que leur perspective de s’incarner en bilan (mieux : en requiem) d’un parcours et/ou d’une destinée prend le pas sur la façon dont ces enjeux ont pu être amenés. Les preuves ne manquent pas à l’appui, de la noirceur inhabituelle de Star Wars Episode III jusqu’au chemin de croix mythologique de The Dark Knight Rises en passant par l’ampleur phénoménale du Retour du Roi et la tragédie opératique du Parrain III – opus injustement conspué que l’auteur de ces lignes persiste à juger plus réussi que ses deux prédécesseurs. En l’état, que l’on s’en tienne à comparer Suprématie à ses deux jeunes ancêtres ou au tout-venant du blockbuster américain, le constat se passe de commentaires exégètes : à part peut-être sur la trilogie chauve-souris de Christopher Nolan, rarement un blockbuster au budget aussi élevé n’avait révélé tant de noirceur, tant de douleur, tant de propension à viser la destinée funéraire de son héros et de ses enjeux. Cela n’a pratiquement rien d’une surprise dans la mesure où la franchise Planète des Singes elle-même – on inclut aussi les films de la première saga – se veut noire et pessimiste par définition. Mais au vu des souhaits originaux de Matt Reeves, l’évolution graduelle du récit vers l’épopée biblique et darwinienne visait haut. Très haut. Mais jamais trop haut, au final.

Dès les premiers plans du film, posés et composés avec une minutie diabolique et une force évocatrice immédiate, tout semble couler de source pour amorcer une descente optimale sur les pentes du chef-d’œuvre. En lorgnant d’emblée du côté du western sauvage dans des paysages nord-californiens de toute beauté où se déroule un affrontement brutal entre humains et singes, Matt Reeves met surtout cartes sur table à propos d’une vérité évidente : si les singes tentent ici de résister aux derniers survivants de l’humanité, leur nature numérique leur a bel et bien permis de prendre le pouvoir sur le film lui-même. La suprématie prophétisée par le titre n’est pas seulement celle qui découle du récit – l’issue du combat homme/singe déterminera le futur de la planète. Elle est surtout celle d’une performance capture qui ne se remarque même plus comme telle, abattant de plein fouet la différenciation entre chair humaine et chair digitale. De quoi donner enfin vie à cette utopie que James Cameron semblait vouloir concrétiser à l’époque de la mise en chantier d’Avatar : faire se rejoindre deux extrémités de récit (une pupille humaine au début, une pupille de Na’vi à la fin) pour mieux refléter ce moment où percevoir l’humain se fait au détriment de la distinction de telle ou telle surface organique. Il n’en restait pas moins que, sur Avatar, la démarche était encore perfectible, sans parler des tentatives antérieures de Robert Zemeckis sur Le Pôle Express ou La Légende Beowulf.

Suprématie, à ce titre, est une date : le travail des studios Weta sur cette technologie se révèle désormais si effarant de réalisme et de maîtrise que les 2h20 du film nous libèrent en permanence d’un tel effet de distinguo. Pour la première fois dans un blockbuster, jamais la visibilité de la prouesse visuelle en tant que telle ne saute aux yeux. Elle semble normale, logique, harmonieuse vis-à-vis de tous les autres critères de fabrication d’une œuvre de cinéma, y compris lorsqu’un humain et un singe – tous deux ici armés du même rapport d’identification et de familiarité – se retrouvent face à face dans un même plan. On touche enfin du doigt cette révolution longtemps fantasmée par Cameron, tout en restent persuadés qu’un tel tour de force n’est possible que si la réalisation et l’écriture suivent le même degré d’exigence. Or, au vu d’un scénario qui fait du singe autant le relief d’un miroir déformant (histoire de rester dans la logique du livre de Pierre Boulle) que le vecteur d’un humanisme progressiste (histoire d’élargir la progression thématique de la trilogie), Matt Reeves fait se rejoindre les deux audaces (technologique et scénaristique) de son film en un tout cohérent, ample et spectaculaire, où la forme et le fond fusionnent pour ne plus laisser le spectateur en état de distanciation par rapport à ce qu’il voit ou à ce qu’il croit. Cela se ressent ici à la puissance mille dans l’un des plans inauguraux du film, cadré dans une perspective astrale, où singes et bidasses se confrontent et se confondent au cœur d’un chaos de fureur et de sang en pleine forêt.

Visiblement pensé comme amont commun du livre et du film original de 1968, Suprématie n’hésite pas à partir dans plusieurs directions pour mieux dessiner le chaos intérieur de son héros César. D’aucuns ne manqueront pas de reprocher au film un léger sentiment d’éparpillement, comme si Matt Reeves tentait plusieurs approches narratives sans être capable d’en retenir une. Sauf que le récit lui-même nécessitait d’en passer par là : il se cherche parce que les singes dont il raconte le parcours se cherchent eux-mêmes. Et lorsque le cinéaste embraye sur une hybridation à haut risque à partir de plusieurs influences, ce n’est pas pour combler les trous de la dramaturgie, mais au contraire pour trouver des apports adéquats à la création d’une vraie atmosphère de grand spectacle à l’ancienne. Le fait de savoir que Reeves et son coscénariste Mark Bomback ont passé un an sur l’écriture du film en discutant du cinéma américain qui les a tant marqués ne surprend pas : cette conclusion de la trilogie n’est pas un film qui s’autoalimente par l’influence, mais qui s’en imprègne pour trouver sa propre singularité. Et les références adoptées sont clairement celles qui roulent à contre-courant des superproductions à gros budget que Hollywood nous pond à la chaîne depuis deux décennies.

En vrac sont ici cités John Ford, Franklin J. Schaffner, Cecil B. DeMille, Clint Eastwood, David Lean, Sergio Leone et Francis Ford Coppola. On pourrait même rajouter à la liste Stanley Kubrick au vu d’un premier plan très intelligent qui intègre un effet très connu à la Full Metal Jacket dont il reproduit ironiquement le même effet subversif : une inscription « Monkey Killer » sur un casque de bidasse envoyé pour tuer du singe dans une forêt aussi touffue que la jungle du Vietnam, c’est sûr, ça fait effet et sens sur le champ sans avoir besoin d’y caser une ligne de dialogue. De même qu’une autre inscription – plus décalée celle-là – sur un autre casque évoque de façon assez délirante un nanar éponyme des années 50 (Bedtime for Bonzo, réalisé par Frederick De Cordova en 1951) dans lequel Ronald Reagan – pas encore président des Etats-Unis – jouait un professeur pratiquant des expériences secrètes sur des chimpanzés, dont un très gaffeur sur les bords. Le reste, entre un Scope aussi millimétré que chez Leone et de superbes cadres à la David Lean où la spatialisation de l’action frise la perfection, démontre une imprégnation totale du cinéaste par un certain classicisme hollywoodien qui l’a marqué au fer rouge et dont il souhaite reproduire ici le même effet sensitif.

Lorsque le récit quitte les rives du sensitif immédiat pour lorgner sur les rives de la réflexion philosophique, les choses changent quelque peu. D’abord en quittant le western pour une combinaison puissante de revenge-movie et de film d’évasion, où l’horizon narratif se voit dessiné par la proximité du conflit entre l’humain (de plus en plus monstrueux) et le singe (de plus en plus humain). Ensuite en cristallisant violemment les doutes de César par rapport à son antagonisme passé avec Koba : armé d’un foudroyant désir de vengeance suite au massacre de sa famille, César tend cette fois-ci à devenir l’égal de sa Némésis qui ne cessait jusque-là de le hanter. L’empathie pour la nature humaine et la cohabitation pacifique sur Terre entre deux espèces dominantes ne sont dès lors plus des hypothèses. Elles sont des utopies impossibles, vouées à finir au bûcher. Et César, passé d’aiguille morale à messie meurtri et consumé par la haine, met ainsi en péril l’avenir de cette société de singes. Enfin en laissant la référence déborder de façon un peu trop visible sur la charpente même du récit, et ce par le biais de ce personnage de colonel rebelle brillamment incarné par Woody Harrelson.

Coupable d’avoir massacré la famille de César, enfermé dans une logique nihiliste depuis que le virus ALZ-113 l’a privé de son propre fils, cet antagoniste acquiert tout d’abord le rôle du vieux sage, prophétisant sans crier gare le futur de la saga : les derniers survivants de l’humanité, laissés à l’état de condamnés sous les effets d’un virus qui les rongent à petit feu, se retrouvent peu à peu privés de leur parole et de leur intelligence (l’humanité muette et sauvage définie par le film de Schaffner n’est plus très loin…). Mais cet antagoniste, en l’état beaucoup plus torturé et complexe qu’il n’en a l’air, visage peinturluré et crâne rasé régnant en maître sur une communauté de soldats en rébellion à l’ordre établi, devient ici l’égal du colonel Kurtz dans Apocalypse Now : d’un côté stade terminal d’une humanité mortifère et génocidaire, de l’autre cible première d’un César qui remonte symboliquement le fleuve du sang pour éliminer le responsable de ses malheurs. Il est certain que la référence au chef-d’œuvre de Coppola reste ici un peu trop appuyée, allant même jusqu’à abuser des attaques d’hélicoptères lors de l’assaut final ou à nous faire lire « Ape-pocalypse Now » sur un mur au cas où on n’aurait pas déjà compris le clin d’œil. Cette maladresse est la seule qui tend à desservir le film. L’effet du « clin d’œil » fonctionne beaucoup mieux lorsque le film s’en sert en vue de faire se boucler la fin de la trilogie avec l’origine de la franchise, et là-dessus, le personnage de la petite fille innocente pèse très lourd : elle est muette et elle s’appelle Nova – libre à vous d’y voir ou non le personnage joué par Linda Harrison dans le film de 1968.

De ce conflit sans issue pacifique, laissant les perdants mourir et les gagnants emmurés dans une sauvagerie qui continuera à les hanter a posteriori, Matt Reeves parvient à extraire quantité de connexions avec les peurs du moment et les pires événements de l’Histoire. De même que Les Origines et L’Affrontement brassaient du lourd autour de la mutation génétique et du désastre écologique, Suprématie redonne chair de son côté aux peurs de la guerre civile, de la colonisation, du génocide et de l’eugénisme. Cette peinture d’une humanité ambivalente trouve toutefois un espoir par la porte de sortie biblique, faisant de César une sorte de Moïse sacrificiel qui conduit malgré tout son peuple à la terre promise dans une scène finale faussement idyllique. Si le paysage exprime par son soleil et ses couleurs chaudes le retour de l’espoir, il laisse amer, tant la suite des événements est désormais connue de tous ceux qui ont vu le film de Schaffner. Même en marquant ainsi les premiers signes d’un nouveau départ, cette « planète des singes » enfin libérée de sa connotation prophétique ne manquera pourtant pas d’engendrer un nouveau cercle vicieux où la dérive inévitable de ces singes humains fera naître à son tour un violent soulèvement chez ceux – muets et primitifs – qu’elle maintiendra en position d’opprimés. L’Histoire restera-t-elle donc un éternel recommencement ? Il faudra attendre une hypothétique suite de la franchise pour en prendre le pouls, mais quoiqu’il en soit, la noirceur restera une donnée acquise. La richesse inépuisable d’une histoire aussi universelle le sera tout autant.

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