Piégée

REALISATION : Steven Soderbergh
PRODUCTION : Irish Film Board, Relativity Media
AVEC : Gina Carano, Michael Fassbender, Ewan McGregor, Bill Paxton, Channing Tatum, Mathieu Kassovitz, Antonio Banderas, Michael Douglas
SCENARIO : Lem Dobbs
PHOTOGRAPHIE : Steven Soderbergh
MONTAGE : Steven Soderbergh
BANDE ORIGINALE : David Holmes
ORIGINE : Etats-Unis
TITRE ORIGINAL : Haywire
GENRE : Action, Espionnage, Thriller
DATE DE SORTIE : 11 juillet 2012
DUREE : 1h33
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Agent d’élite, Mallory Kane est spécialiste des missions dans les endroits les plus risqués de la planète. Après avoir réussi à libérer un journaliste chinois retenu en otage à Barcelone, elle découvre qu’il a été assassiné et que tous les indices l’accusent. Elle est désormais la cible de tueurs qui semblent en savoir beaucoup trop sur elle… Mallory a été trahie. Mais par qui ? Et pourquoi ?

Encore aujourd’hui, le cas Steven Soderbergh est loin d’être réglé, surtout lorsqu’on voit à quel point l’évolution de sa filmographie passe encore pour l’une des plus fascinantes du cinéma américain. On l’aura qualifié de tous les noms : cinéaste expérimental, auteur indépendant, brillant faiseur multi-casquettes, stakhanoviste surdoué, perfectionniste total, on en passe et des meilleurs… La sortie de son nouveau film permet toutefois d’y voir un peu plus clair et de confirmer ce que l’on supposait déjà de lui : lorsqu’il se lance dans un nouveau long-métrage, Soderbergh est un cinéaste qui s’intéresse moins au résultat final qu’au processus de fabrication de l’œuvre en question. Dès lors, si l’on choisit d’effectuer quelques retours en arrière, il n’est pas si étonnant que ça de constater que sa filmo, tellement imprévisible et éclectique qu’elle lui aura permis d’osciller entre tous les genres (à ce jour, il ne manque plus que l’horreur et le porno), suscite autant l’admiration chez ses fans que l’incongruité chez tous les autres. Ainsi, la quête d’intégrité du cinéaste passait aussi bien par la mise en chantier de projets personnels que par l’acceptation de projets hollywoodiens non dénués d’une jolie liberté artistique.

Du coup, la même année, on se retrouvait face à Ocean’s eleven, blockbuster jubilatoire et gavé de stars glamour à n’en plus finir, tout en s’étonnant de la sortie du très expérimental Full frontal, au point qu’on envisageait presque de croire que Steven Soderbergh n’était en fait qu’un pseudonyme utilisé par deux cinéastes différents. La suite fut tout aussi fascinante, puisqu’après la trilogie des Ocean’s, le cinéaste n’a jamais eu de cesse que de vouloir brouiller la frontière entre les deux facettes qu’il s’acharnait à juxtaposer, donnant chair à des films plus épurés et personnels, s’orientant donc sur une voie plus discrète jusqu’à aboutir à ses deux opus les plus marquants : d’un côté, le théorique Girlfriend experience en 2009, et de l’autre, le magistral Contagion en 2011. Deux films où sa mise en scène, portée au centuple de ses capacités et désormais connectée à des enjeux contemporains (la crise financière pour le premier, la propagation d’infos et de microbes pour le second), ne laissait plus aucun doute sur sa capacité à transcender tous les genres. La tristesse ressentie devant le visionnage de Piégée (titre français débile pour Haywire) nous amène toutefois à penser que cette perception était légèrement erronée. On avait placé tant d’espoirs dans cette nouvelle tentative, mais hélas, en s’attaquant au thriller d’action, Steven Soderbergh amène son style visuel, désormais de plus en plus mathématique et dépouillé, à rencontrer son premier blocage.

A première vue, le film pourrait presque se présenter comme le petit frère de Contagion, et ce au travers d’une élaboration sous forme d’hydre à trois têtes : une mise en scène expérimentale qui rejette les contraintes d’une narration fluide, un genre codifié que le cinéaste se réapproprie à sa façon (le drame parano laisse ici la place au thriller d’action), et une armada de stars dont les caractéristiques (jeu, look, charisme, temps de présence à l’écran, etc…) vont à l’encontre des habitudes d’Hollywood. Le signe d’une réelle continuité ? Sans doute, mais c’est vraiment sur le plan du scénario, lui aussi inscrit dans la démarche expérimentale du cinéaste et conçu par Lem Dobbs (déjà scénariste de Soderbergh sur Kafka et L’Anglais), que quelque chose se met à clocher dans l’engrenage. Que raconte Piégée, au fond ? Ni plus ni moins qu’une intrigue basique et éculée, comme la plupart des DTV américains ou des téléfilms d’espionnage diffusés sur la TNT nous en donnent à bouffer chaque semaine : trahie par l’agence qui l’emploie, une espionne se retrouve traquée et se livre à une vengeance impitoyable contre ses anciens employeurs. Trop de déjà-vu, n’est-ce pas ? D’un autre côté, pourquoi pas, si le matériau de départ peut être transcendé par une mise en scène audacieuse. On pourrait dire que, le temps d’une scène d’ouverture assez stupéfiante, on croit très fort en la réussite du projet. Au travers d’une discussion dans un bar qui se mue soudainement en bagarre d’une rare violence pour s’achever sur la fuite de l’héroïne, le cinéaste établit son système de narration jusque dans ses moindres recoins : d’un côté, la volonté de brouiller la linéarité de l’intrigue en commençant par son milieu, et d’autre part, l’orchestration directe d’un long flash-back pour disséquer la brutalité de cette introduction. Une idée d’autant plus séduisante que le film s’apparente par la suite à une juxtaposition de scènes déconnectées les unes des autres, comme un scénario construit uniquement à partir des passages obligés du genre (pas de bout de gras, juste le strict nécessaire). Mais là où le film joue un sacré numéro d’équilibriste pour finalement rater son coup, c’est parce que cette intro constitue aussi bien l’épicentre du projet que son point de chute, ne laissant alors que très peu de chance au reste de l’intrigue pour atteindre un tel niveau de maestria.

En fait, vu que l’intégralité du récit s’articule autour d’elle, il suffit tout d’abord de voir attentivement comment réagit le personnage de Mallory Kane (ici incarnée par la championne de free-fight Gina Carano) dans cette première scène : d’abord calme et intriguée par les infos diffuses de son ancien collègue Aaron (Channing Tatum), elle se transforme tout à coup en guerrière brutale, maîtrisant son adversaire par des dispositions martiales assez virtuoses, puis s’enfuit dans la voiture d’un inconnu en comptant sur ce dernier pour l’aider à se sortir de cette mauvaise passe (notons qu’à ce moment du récit, on ne sait toujours pas de quoi il est question). D’emblée, la logique narrative de Piégée semble s’inscrire dans cet état d’incertitude : l’héroïne a été trahie et manipulée, ce qui va l’obliger à bâtir la suite des événements sur de la pure improvisation. Ainsi donc, l’utilisation d’un témoin de la bagarre est aussi bien pour elle une assurance-vie (ne voulait-elle pas au départ s’en servir comme otage ?) qu’une aide potentielle (durant la fuite, il est le seul à pouvoir soigner ses blessures), sans oublier le plus important : Soderbergh prend alors soin d’utiliser le flash-back aussi bien pour lever le voile sur la trahison en question (que s’est-il passé, en gros ?) que pour renouer avec son style scénaristique habituel (des bribes de récit éparpillées sous forme de blocs narratifs, sans réelle colonne vertébrale). Rien qu’avec ça, l’affaire semble gagnée. On se rend pourtant très vite compte que ce n’était qu’une fausse impression.

Cette logique d’improvisation, qui serait censée guider les actions de l’héroïne et pousser Soderbergh à oser une nouvelle approche des codes du genre, se révèle grillée au bout de dix minutes de film, tant la maîtrise visuelle du cinéaste sur le cadre et l’esthétique se révèle trop parfaite pour ne pas laisser croire que tout semble écrit d’avance, calibré et minuté à la seconde près. Il en est de même pour le scénario, très écrit, ne laissant aucune place au hasard ni au moindre bout de gras, qui plus est bâti sur des archétypes déjà exploités (en mieux) dans un nombre incalculable de films d’action. A croire que Soderbergh aurait mis tous les scènes obligatoires du genre à la queue leu-leu, tout en oubliant d’y greffer un fil conducteur. On n’est donc jamais surpris ni étonné de la place offerte ici aux scènes d’action : que ce soit la baston avec Michael Fassbender dans une chambre d’hôtel (où Gina Carano nous rejoue la Famke Janssen de GoldenEye, en se servant de ses cuisses comme d’une arme mortelle !) ou celle avec Ewan McGregor sur une plage ensoleillée, la persistance du cinéaste à miser sur une mise en tension trop calculée fait que chaque scène ne procure ni frisson ni surprise. En résumé, on sent que ces scènes sont là parce qu’elles doivent être là, et que la manière de les amener tombe sans cesse à plat. Tantôt brillant tantôt foireux, le découpage des scènes (elles-mêmes construites sous forme de blocs, on le répète) pose lui aussi un gros problème : lorsqu’il ne fait pas de lien entre deux actions (ce qui le pousse du coup à se limiter à des cuts brutaux), Soderbergh tente alors de structurer une connexion narrative en se basant sur les procédés les plus maladroits qui existent, à savoir le montage hyper-cut donnant à chaque cadre l’utilité d’une vignette et l’enrobage musical pour tenter de dynamiser des séquences sans rythme.

Dans les deux cas, ça ne produit aucun effet : il suffit de regarder toute la partie située à Barcelone, où l’héroïne et son équipe tentent de sauver un journaliste chinois retenu en otage, pour se rendre compte de la maladresse du processus, tant le montage et la musique sont en contradiction permanente avec le rythme de la narration. Seule la sécheresse de quelques chorégraphies martiales suffit à générer un peu d’intérêt à la chose, et encore, lorsqu’on s’est tapé dix fois les scènes de baston de l’hallucinant The Raid quelques semaines auparavant, la comparaison en devient très embarrassante pour Soderbergh. Il en est de même pour les tenants et les aboutissants de l’histoire, enjeux narratifs et seconds rôles compris. Car oui, des seconds rôles, il y en a un bon paquet dans Piégée, la plupart ne servant honnêtement pas à grand-chose, si ce n’est à apporter un semblant d’informations à l’héroïne lors de quelques échanges (en face-à-face ou au téléphone) qui n’excèdent pas les cinq minutes de métrage (sur ce point, on a rarement vu Michael Douglas et Antonio Banderas aussi sous-employés). Au bout du compte, il n’y en a véritablement que pour Gina Carano, véritable révélation du film, amazone féline et musclée dotée de capacités martiales assez sidérantes, à l’aise dans tous les registres (physique et psychologique), même si le film en lui-même ne lui offre qu’un rôle assez désincarné. En effet, d’un bout à l’autre du récit, le personnage de Mallory Kane ne se révèle ni attachant ni antipathique, pour la simple raison que Soderbergh, à l’inverse des enjeux humains développés dans Contagion, en oublie systématiquement de lui bâtir une dramaturgie propre. On se retrouve donc à devoir suivre les aventures d’une espionne trahie, contrainte à dénouer les fils du piège dans lequel on l’a entraînée, quitte à user de la brutalité ou du déguisement (dont un joli maquillage de Rambo pour la scène au Nouveau-Mexique) pour avancer dans sa quête. Agréable à regarder, certes, mais on était tout de même en droit d’en attendre infiniment plus.

Un jeu de pure surface : voilà quoi il serait facile de résumer Piégée. Au lieu de se lover dans un genre codifié pour y adapter sa mise en scène, Soderbergh a fait l’inverse pour aboutir à un film bâtard, dans lequel on ne retrouve même pas la dimension abstraite et sensorielle qui pouvait se dégager récemment chez de nombreux cinéastes d’action (de John McTiernan à Johnnie To en passant par Michael Mann et Nicolas Winding Refn, les exemples ne manquent pas). Sur de nombreux points évoqués plus haut, il n’est d’ailleurs même pas envisageable de penser que le cinéaste aurait changé son fusil d’épaule, ni même qu’il aurait réellement raté son film par excès de maladresses, tant il est toujours évident que sa mise en scène continue d’être traitée et construite avec minutie, avec le souci d’expérimentation comme supplément non négligeable. Mais comme on le disait déjà à propos de quelques longs-métrages récents, la perfection d’une réalisation collée au sol de ses intentions à la Super Glue peut souvent s’avérer à double tranchant, ne serait-ce qu’au travers d’un film qui baserait l’intégralité de sa narration sur l’imprévu et les bascules narratives. En l’état, Piégée pourrait passer pour un exercice de style léché s’il n’était pas réalisé par un cinéaste aussi important et surdoué que Steven Soderbergh, et c’est bien regrettable. Vu que le bonhomme a récemment annoncé son intention de mettre un terme à sa carrière pour se consacrer à sa vraie passion (la peinture), il ne reste donc qu’une poignée de films futurs afin de régler son cas pour de bon.

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