Pas De Repos Pour Les Braves

Pénétrer l’univers d’un film d’Alain Guiraudie, c’est un peu comme traverser une nouvelle dimension avec le prêt-à-penser d’un néophyte qui n’aurait pas eu la fiche de renseignements : dans l’idée, on sait qu’on va être en terrain connu, et parfois, on sent clairement que l’inconnu va surgir d’un instant à l’autre, mais on se rend vite compte que les effets secondaires vont être difficiles à appréhender. Pour faire simple, disons que c’est un peu comme traverser différents morceaux de réalité, collés les uns aux autres, où l’incongruité des situations devient source d’hallucination permanente, où les fausses pistes côtoient les impasses les plus improbables, où le vrai et le faux créent une étrange harmonie. Reste qu’avec lui, le bazar dont il va être question sera toujours accueillant et joyeux, et on s’y sentira bien, avec la sensation rassurante de voir notre quotidien très plan-plan transformé en foutoir onirique. Il s’y dégage un tel sentiment de liberté qu’on a la sensation d’investir une nouvelle planète, un cosmos qui deviendrait le nôtre à force de faire sans cesse appel à notre imagination. Et pour cause : pour accentuer ce sentiment de dérive vers un ailleurs inconnu, le cinéaste nous transporte chez lui, dans le Tarn, et s’attache à le transmuter en un no man’s land qui ne ressemble définitivement à rien de connu. En guise d’analogie croustillante, imaginez que le journal de Jean-Pierre Pernaut nous ponde un reportage sur le mode de vie vieillot du microcosme tarnais, et que, par un heureux miracle, cet univers provincial, outrancièrement taxé de « disparu » ou de « rance » selon les opinions, se révèle soudain une mine à comportements imprévisibles. Ou comment rendre le réel plus vivant qu’il n’en a l’air, et ce grâce à un médium autorisant toutes les libertés, même les plus folles…

Bienvenue dans un autre monde : le réel laisse place à la rêverie, le manège promet d’être effarant, les digressions narratives et thématiques vont se succéder aussi vite que les questionnements existentiels du protagoniste, et chaque instant du film mérite que l’on puisse s’y attarder avec douceur. En guide bienveillant doublé d’un grand cinéaste à l’imagination débordante, Alain Guiraudie sort donc le grand jeu avec ce premier long-métrage, succédant de façon brillante à une flopée de moyen-métrages tout aussi géniaux. Après, pour ce qui est des escales du voyage, vous pourrez voyager de Bouénozères à Oncongues, en passant par Riaux de Jannerot et Bairoute, avec un petit détour par quelques villages environnants. Il y aura Village-Qui-Vit, où il fait toujours beau temps et où les gens gesticulent comme des dingues lors de concerts de rock improvisés dans le bistrot d’en face, mais aussi Village-Qui-Meurt, où un vieil homme végète éternellement sous une nuit américaine et mate la suite du film (celui que l’on regarde) à la télévision. Sans oublier plein d’autres moments où la météo passe du plein soleil à la pluie torrentielle en un changement de plan, où l’on se rend au bistrot en avion sans jamais le faire voler, où les stations-service vendent aussi bien de l’alcool que du kérozène, où les bus n’ont pas de pare-brise, où l’on joue de la guitare pour stimuler la période de lactation des chèvres, où les jeunes et les vieux se draguent entre eux sans crier gare, où quelques truands minables dealent des « petites boules rouges » sans jamais réussir à se mettre d’accord, où l’ombre métaphysique de la mort porte le nom de « Faftao-Laoupo » et où n’importe qui ressuscite sans qu’on sache pourquoi… Voilà.

Si un tel scénario donne l’impression d’avoir été rédigé sur les cabinets un lendemain de cuite au muscat, ou s’il parait idéal pour concurrencer en incongruité tout ce que le cinéma semble avoir pondu depuis ses origines, ne vous y fiez surtout pas. La cohérence a beau être aux abonnés absents en ce qui concerne les ingrédients d’une intrigue de cinéma bien ficelée (telle que nos apôtres du cinoche auteuriste n’arrêtent pas de le vendre), elle est en revanche bien présente dans ce que le film cherche à explorer. Ce film, de très loin le plus beau et le plus abouti d’Alain Guiraudie, est l’une de ces raretés si précieuses comme le 7ème Art se plait à nous en pondre une fois tous les dix ans. On avait beau connaître le travail de Guiraudie, artiste plasticien connu aussi bien pour ses univers picaresques que pour ses prises de position politiques (très orientées à gauche), jamais il n’avait atteint un tel point d’excellence, surtout lors de cet équilibre quasi imperceptible entre le réel et l’imaginaire. Ce qui s’avère assez logique, tant le film se veut une errance existentielle qui se construit au fil des rêveries et des interrogations de son héros. Celui-ci, Basile, semble persuadé que s’il se mettait à dormir, il ne se réveillerait plus. Du coup, il ne dort plus, et s’aventure ici et là sans trop savoir pourquoi ni dans quel but. Après, tout part tranquillement en sucette, puisque ce jeune débile, coiffé d’un bonnet en raphia orange, tue tout un village, change d’identité (enfin, il semble) et s’embarque dans un étrange road-movie en compagnie d’un truand décalé. Chaque rencontre devient alors une sorte de girouette qui risque d’influer sur son parcours et modifier ses perceptions, et Guiraudie filme avant tout ses personnages comme des êtres qui agissent par instinct et non par réflexion. Ce sont un peu des autochtones conscients de la vacuité du monde qui les entoure, mais qui, par leur façon de penser tout haut, réussissent toujours à sortir de leur carcan et à remonter la pente. Basile, lui, se cherche pendant tout le film, et les fausses pistes qui se dégagent de l’ensemble forment le film lui-même. Lire à chacun d’y voir un miroir déformé et hédoniste des vertiges mentaux occasionnés par les films de David Lynch, mais si le film échappe aux étiquettes, c’est parce qu’il ne ressemble à rien de déjà vu.

On l’aura compris : le tout est ici de se laisser faire, de s’aventurer dans un univers qui se construit sous nos yeux et qui échappe à la sécheresse du quotidien. Alain Guiraudie filme pourtant son foutoir magnifique comme un décor de proximité, habité par des figures familières et des interrogations qui n’ont rien d’incongru. Pour tous ceux qui ont eu à vivre avec le spectre de la mort (c’est-à-dire, tout le monde), lequel hante la vie jusqu’à la rendre insupportable, le cinéaste propose un joli programme de survie : l’évasion fantaisiste. Et pour cela, quoi de mieux que le cinéma, seul médium capable de rendre crédible l’improbable, de partir dans toutes les directions, de célébrer envers et contre tous le pouvoir de l’imaginaire ? Guiraudie offre ainsi un vrai miroir du monde et met le spectateur face à ses propres interrogations. Mais il le fait avec douceur et tendresse, jamais de façon violente et brutale : son cinéma, plus chaleureux et ouvert que n’importe quel autre, n’exclut ni l’humour, ni le décalage, ni l’absurdité, et encore moins la fantaisie. Il malaxe tout cela comme un cuisinier amateur, à cela près que la mixture n’est jamais molle. A l’image de sa mise en scène, aussi inventive dans ses travellings que précise dans ses cadrages. Au bout du compte, Pas de repos pour les braves permet à Guiraudie de renouer avec la folie créative de ses précédents films sans en perdre la chaleur et le goût pour le décalage (rappelons que dans Ce vieux rêve qui bouge, il allait carrément jusqu’à inventer une nouvelle langue !). Encore heureux que son cinéma, longtemps invisible en salles parce que « peu commercial », puisse avoir désormais pris un peu d’envol grâce à la sortie récente du Roi de l’évasion, chronique bucolique et hilarante qui s’est vue auréolée d’un joli petit succès hexagonal. On est à peine surpris de cela : sa filmographie reste plus accessible qu’elle n’en a l’air, sa créativité n’a aucune limite, et tout ceci constitue un antidote génial à la nullité de nos mastodontes hexagonaux. Dans tous ses films (et surtout dans celui-ci), c’est le réel qui se dévore lui-même, et c’est l’imaginaire qui se greffe dessus, créant une mutation biscornue qui, au final, rend l’incongru crédible et joyeux. On en ressort avec une patate d’enfer et le cœur en montgolfière, comme après avoir ingurgité un élixir miracle. C’est arrivé près de chez nous, et c’est ici que ça se passe.

Réalisation : Alain Guiraudie
Scénario : Alain Guiraudie, Frédéric Videau
Production : Paulo Films
Bande originale : Teppaz & Naz
Photographie : Antoine Héberlé
Montage : Pierre Molin
Origine : France
Date de sortie : 12 novembre 2003

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