Outrage

Yakuzas, flingues, violence, brutalité : à plus de soixante ans, Takeshi Kitano se sentirait-il trop vieux pour ces conneries ? Heureusement non. On ne peut que s’en réjouir, et espérer de tout cœur que ce cinéaste, l’un des plus adulés du pays du Soleil Levant, continue encore à dérouter. Sur pas mal de points, Kitano est l’exemple-type de l’artiste qui n’a jamais rien fait d’autre que l’opposé de ce qu’on attendait de lui, basculant d’un genre précis (le polar violent) pour dériver vers la chronique douce-amère, en passant par ses émissions télévisées d’une débilité absolument irrésistible. Qui est-il vraiment ? On ne le sait toujours pas, et à vrai dire, peu importe. Surtout que son nouveau film fait le même effet qu’un violent jet de seau d’eau glacée sur la tronche après une énorme cuite au saké. Après sa fameuse trilogie filmique qui parlait (in)directement de son statut d’acteur (Takeshis’), de réalisateur (Glory to the filmmaker !) et d’artiste (Achille et la tortue), l’agitateur du cinéma nippon signe son grand retour à la case polar, ici placé au coeur de l’univers des yakuzas. Un univers que l’on connait déjà trop bien, surtout à travers la filmo ultra-violente de Kinji Fukasaku ou les quelques faits divers qui marquent souvent le quotidien de l’archipel, et que Kitano s’était déjà attaché à explorer de façon furtive dans quelques-uns de ses films (citons Sonatine ou Aniki mon frère, beaucoup plus mélancoliques que celui-ci). Cette fois, plus question d’être trop zen au point d’orchestrer le mariage violence-émotion, le cinéaste balance la sauce avec froideur et classe. Sauf qu’un pur film de yakuzas réalisé par Kitano, ça donne quoi ? Eh bien… comment dire… disons que ça fait beaucoup de bien quand ça fait super mal. Pour simplifier, disons que les apartés romanesques de ses précédents opus sont tous bannis, que la dramaturgie n’a plus sa place dans l’intrigue, que les personnages sont tous plus pourris les uns que les autres, que les femmes sont juste des potiches ou des objets sexuels destinés à se faire frapper ou baiser, et que les nombreux éclats de violence sadique prouvent à quel point Kitano n’a pas inventé le saké tiède. Les réactions mitigées au dernier festival de Cannes l’avaient laissé croire, le visionnage en apporte la confirmation : avec Outrage, Kitano signe sa première vraie provocation sur pellicule.

En premier lieu, précisons qu’il ne sera pas question d’une tragédie lyrique à la Coppola ou d’un polar rédempteur à la Scorsese. Non, ce sera juste un énorme jeu de massacre, un authentique jeu d’échecs vu à travers les yeux de personnages qui, par la force des choses, ne sont rien d’autre que des pions paumés sur un échiquier qu’ils n’arrivent pas à investir correctement. Bâti autour d’une structure narrative aussi simple que possible, à base de scènes très courtes et de plans généralement fixes, le cinéaste orchestre avant tout une suite interminable de manigances, de manipulations, de coups bas et de meurtres, où tout le monde semble comploter contre on ne sait pas qui, et où même deux clans associés, poussés à l’affrontement par de stupides rivalités intestines ou provocations verbales en tous genres, en arrivent à s’autodétruire. Et ici, les yakuzas n’ont rien des truands protecteurs, obnubilés par leur code d’honneur et clairement intégrés dans une société moderne : même le tranchage de doigt, passage obligé pour tout yakuza ayant déshonoré son chef de clan, n’est plus à l’ordre du jour, et seuls la loi du plus fort semble désormais régner. Sans compter que, derrière leur élégance et leurs costards Armani à trois plaques, tous ces êtres n’ont rien de glamour, Kitano n’hésitant pas une seule seconde à les montrer tels qu’ils sont, à savoir violents, immatures, bêtes à manger du foin, et plus rapides pour filer des coups de poing que pour réfléchir.

La chute irrépressible qui s’organise s’accompagne donc logiquement d’un authentique chaos scénaristique : ainsi, le premier quart d’heure pose volontairement les bases de l’intrigue de façon un peu trop rapide pour ensuite enchaîner sur les diverses manigances qui s’opèrent entre les personnages. A travers ce tourbillon imprévisible, Kitano étonne alors en filmant moins des séquences travaillées et étirées dans la longueur que de petits instants de vie, collés les uns aux autres avec une maestria et une simplicité assez déroutantes. C’est que le film qui se déroule sous nos yeux est d’une sécheresse à toute épreuve, aussi bien dans sa mise en scène ultra-glacée (peut-être la plus aboutie de Kitano) que dans la peinture d’un monde sans code d’honneur. Provocateur jusqu’au bout des orteils, Kitano ne se refuse donc rien, que ce soit de tourner en dérision un univers à l’opacité fascinante ou d’éclater les tabous un par un sans aucune autre justification que le plaisir de faire mal. En témoigne une multitude de scènes hardcore où la violence fuse à n’en plus finir, qui plus est avec une inventivité sans cesse renouvelée : torture dentaire, décapitation en voiture, chirurgie otologue à l’aide de baguettes chinoises, tranchage de phalanges au cutter, etc… Et comme chez Tarantino, la violence, aussi horrible et répugnante soit-elle, est immédiatement suivie par son contrepoids comique.

Film le plus noir et le plus désespéré de la carrière de Kitano, Outrage est donc aussi un film furieusement drôle, son cinéaste n’ayant pas oublié de bâtir les ressorts du polar et de la comédie sur les mêmes effets de surprise. Il n’empêche que, malgré ses effusions et ses excès jubilatoires, le film n’en reste pas moins davantage marquant en raison de sa thématique nihiliste. En retravaillant à sa propre façon une réflexion généralement galvaudée sur le pouvoir et son usage terrifiant, Kitano trouve matière à renforcer la dimension absurde qui se dégage de conflits aussi terrifiants, menant ses instigateurs comme les autres vers un trépas inéluctable. Libre à chacun d’y voir un regard pessimiste et totalement décalé sur les rapports de force qui sous-tendent nos sociétés contemporaines, mais il est assez indéniable que cette absurdité généralisée fait figure de point de vue à prendre en considération sur une société qui se flingue elle-même à force de flinguer ses valeurs. Tel est la force ultime de ce film ultraviolent, à savoir de confronter le Japon à son propre paradoxe, égaré entre un passé aux coutumes dépassées et un système de mondialisation qui tend à transformer le monde des yakuzas en société pyramidale vouée à l’extinction.

Comble de la réussite : en réalisant son film le plus mal élevé, Kitano pousse si loin le bouchon de la provocation qu’il aboutit à un polar sanglant où l’excès devient autant une démarche artistique que l’épicentre d’une réflexion actuelle. D’où le titre du film, forcément d’une logique implacable. Et il est aussi intéressant de noter l’évolution du style Kitano, désormais reconnaissable en trois plans, et qui atteint ici un nouveau stade : le cinéaste a beau n’avoir jamais perdu son humour féroce, et il a beau prendre un plaisir hautement pervers à faire tomber ses protagonistes comme des dominos (avec toujours un léger sourire au coin du visage et une légère nausée au fond de la gorge), son regard d’aujourd’hui est moins celui d’un amuseur pessimiste que celui d’un pessimiste alarmé, pour qui le monde est en train de se casser la gueule et pour qui il n’y a rien d’autre à faire que de contempler le désastre, sans trop savoir s’il faut tenter de sourire ou rester mutique. Difficile, alors, de ne pas songer à son rôle marquant dans le génial Battle Royale de Kinji Fukasaku, où son personnage d’enseignant, poussé à bout par une génération incontrôlable, en arrivait à suivre avec détachement le massacre de ses élèves avant de sacrifier sa propre vie. Avec Outrage, c’est encore le cas. Sauf que là, il ressort les flingues, et ça fait très mal. Surtout quand ça fait du bien.

Réalisation : Takeshi Kitano
Scénario : Masayuki Mori et Takio Yoshida
Production : Takeshi Kitano
Bande originale : Keichi Suzuki
Photographie : Katsumi Yanagjima
Montage : Yoshinori Oota
Origine : Japon
Titre original : Autoreiji
Date de sortie : 24 novembre 2010

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