Oncle Boonmee

REALISATION : Apichatpong Weerasethakul
PRODUCTION : Illuminations Films, Kick the Machine Films
AVEC : Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee, Natthakarn Aphaiwonk, Geerasak Kulhong
SCENARIO : Apichatpong Weerasethakul
PHOTOGRAPHIE : Tukontorn Mingmongkon, Sayombhu Mukdeeprom, Charin Pengpanich
MONTAGE : Lee Chatametikool
BANDE ORIGINALE : Koichi Shimizu
ORIGINE : Thaïlande, France, Royaume-Uni
GENRE : Drame, Fantastique
DATE DE SORTIE : 01 septembre 2010
DUREE : 1h54
BANDE-ANNONCE

Synopsis : En Thaïlande, de nos jours. L’oncle Boonmee, un apiculteur d’une soixantaine d’années, souffre d’insuffisance rénale et se prépare à mourir. Il décide de passer les quelques jours qui lui restent dans une ferme située dans les montagnes, entouré de sa belle-sœur et d’un Laotien chargé de lui prodiguer des soins. Un soir, les fantômes de sa femme et de son fils défunts apparaissent à la table du dîner. Ce dernier a pris l’apparence d’un grand singe sombre aux yeux rouges et phosphorescents. Le vieil homme part alors dans la jungle tropicale avec sa famille pour atteindre la mystérieuse grotte qui fut le berceau de sa première existence. Au cours du voyage, ses vies antérieures prennent forme et se rappellent à lui…

L’espace d’une seconde, une lueur s’illumine dans la nuit. A la fois dans celle qui hante le nouveau film du thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, mais aussi dans celle qui tend à enfouir un certain cinéma dans l’obscurité, quelque part à l’ombre d’un public curieux et/ou néophyte. Comprenons par là que, comme on pouvait s’en douter après la cérémonie de clôture du festival de Cannes 2010, la Palme d’Or accordée à cette pure merveille s’impose comme la plus audacieuse et la plus juste que l’on ait pu voir depuis des lustres. En récompensant un jeune cinéaste adulé par les critiques festivalières mais quasiment inconnu du grand public, dont le nouveau film n’est qu’une œuvre contemplative et poétique sans réelle trame narrative, le jury présidé par Tim Burton prenait un énorme risque, mais qui s’est avéré terriblement payant. Déjà, idée purement subjective, il convient peut-être d’abattre cette idée reçue comme quoi la Palme d’Or devrait récompenser le film le plus populaire de la sélection : n’est-il plus possible aujourd’hui de considérer le cinéma moins comme un art consensuel que comme une pure expérience émotionnelle, devant laquelle le spectateur est invité à s’abandonner (ou pas), à se laisser faire (ou pas), à apprécier (ou pas) ce qui lui est offert, quitte à ce que quelque chose puisse jaillir des émotions ou des contradictions qui en découlent. Pour des cinéastes comme Weerasethakul, être spectateur revient à avoir un dialogue avec un film, et ce dialogue n’a pour fonction que d’aboutir aussi bien à une révélation qu’à une impasse. Oncle Boonmee célèbre en son sein toute cette utopie d’un cinéma libre et sensitif, et se paie même le luxe extrême de synthétiser en deux heures toute la sensibilité artistique d’un cinéaste essentiel, que l’on espère désormais promis à une reconnaissance plus vaste.

Bon, certes, il est peut-être un peu utopique de dire cela, d’autant qu’il est inévitable que certains n’adhèreront pas au projet et resteront ainsi sur le bord de la route, incapables de pénétrer cette jungle de sérénité que le film nous invite à explorer. Tant pis, on reste enclin à rêver, puisque c’est le sujet même du film. D’entrée, il est aussi nécessaire de faire un petit rappel pour les néophytes : le cinéma de Weerasethakul fonctionne avant tout sur un registre à la fois contemplatif et introspectif. Son art est celui d’un homme pétri de cultures et d’imagination, fortement attaché au monde qui l’entoure et aux forces mystérieuses qui le régissent. A travers des films expérimentaux où la narration classique est bannie au profit d’une lente description du quotidien, d’où émanent quelques fantômes de contes et de légendes, lesquels font directement référence à tout un pan du cinéma de genre, le spectateur ressent presque la sensation de s’immerger dans un bain, voire de vivre une séance d’hypnose, où même les gestes les plus simples du quotidien laissent couver quelque chose de plus étrange. On peut y voir là une analogie avec le travail d’un certain David Lynch, attaché à brouiller les pistes cartésiennes pour mieux déstabiliser son audience : le rêve et la réalité sont quasiment fusionnels, à supposer que leur interconnexion n’est pas déjà une réalité en soi, et Weerasethakul s’attache à faire en sorte que tout paraisse crédible, que tout soit vivant. Comme dans ses précédents films, Oncle Boonmee travaille une fois de plus ce corpus d’idées, mais de façon plus diffuse, se limitant dans un premier temps à illustrer quelque chose d’infiniment rare dans le cinéma contemporain : le calme. Une notion importante qui donne au spectateur un vrai pouvoir, celui d’être disponible et de laisser travailler ses sens.

Dès la scène d’ouverture, il ne faut pas moins de cinq secondes pour que cette sensation de flottement, captée durant la seconde partie du splendide Tropical malady, ne revienne nous frapper l’esprit. Dans une nuit américaine, alors que quelques paysans sont réunis autour d’un feu, un buffle semble apeuré par une présence invisible, brise la corde qui l’attachait à un arbre, et s’enfuit dans la jungle. Le temps que son maître le rattrape, on sent déjà une présence dans cette jungle touffue, gorgée de sons et de bruits, quasi mythologique en soi. Bien vu : voilà qu’une étrange créature mutante, sorte de Chewbacca aux yeux rouges, apparait, immobile dans ce paysage sensoriel. Une vision démente, bizarroïde, presque terrifiante, et, en même temps, bizarrement rassurante. Comme un ange gardien qui veillerait à la tranquillité du monde. Comme une présence protectrice. C’est justement cette immixtion du quotidien par une réalité parallèle apaisante qui intéresse le cinéaste. Dans un paysage de Thaïlande rurale, un vieil agriculteur souffre d’une insuffisance rénale qui le condamne à une mort imminente, et au-delà de ce poids terrible qui pèse sur l’avenir de sa famille, il semble capable de communier avec l’invisible, de reconnaître intimement chaque entité fantomatique. Ses proches semblent également capables de percevoir ces fantômes du passé, et, le temps d’une scène terriblement magique autour d’un repas nocturne, voilà que deux proches apparaissent pour s’inviter au dîner : le premier est l’épouse défunte de Boonmee, présente ici sous la forme d’un hologramme translucide, et le second n’est autre que le fils disparu de Boonmee, ici sous la forme d’un singe noir aux yeux rouges lumineux (comme celui de la scène d’ouverture). Une rencontre énigmatique, pourtant tout ce qu’il y a de plus normale si l’on en croit les réactions des personnages, et qui se justifie par l’origine du projet cinématographique de Weerasethakul : le film s’inspire d’un livre éponyme traitant de la réincarnation d’un être en diverses entités à travers le temps. Des vies antérieures, en somme.

Mais loin de se limiter à une simple histoire de réincarnation, le cinéaste étoffe son propos d’un point de vue doucereux sur l’existence des fantômes du passé, lesquels revêtent plusieurs formes et reviennent à l’esprit de chacun de façon impromptue. Ce qui se traduit ici par une narration imprévisible, passant d’une micro-histoire à une autre, comme pour illustrer le retour du merveilleux entre deux séquences réalistes. Exemple fort : à un moment du film, on laisse quelques instants Boonmee et sa famille pour nous retrouver dans la jungle, où une princesse défigurée, en repos près d’une cascade de conte de fées, se voit séduite par un soldat amoureux d’elle, puis demande à un étrange poisson-chat phallique de lui rendre sa beauté originelle (avec, peu à peu, un rapprochement bucco-anal qui ramène aux plus belles heures du surréalisme). Qui est Boonmee dans cette histoire : la fille, le soldat ou le poisson ? Le buffle de la scène d’ouverture n’était-il pas déjà une de ses propres réincarnations ? Les vies antérieures de l’oncle Boonmee sont-elles réellement arrivées, ou appartiennent-elles au contraire à la fiction ? Cette jungle fantasmagorique serait-elle une dimension parallèle où les fantômes du passé viennent se rappeler à la mémoire des vivants ? C’est que le film se veut aussi une variation sur la présence fantomatique des mythes au sein du réel, et cette hypothèse est d’autant plus sensée que les apparitions fantastiques du film, à base de trucages artisanaux évoquant une projection à la lanterne magique (voir l’apparition du fantôme lors du dîner), invitent à revisiter la mémoire du 7ème Art.

Reste pour Boonmee à affronter la mort, ce qui implique de revenir à ses sources, dans cette grotte où tout aurait logiquement commencé. C’est aussi le moment pour Weerasethakul de revenir à un imaginaire plus diffus, plus angoissant, fonctionnant sur le non-dit et l’abstraction, qu’il avait déjà pu exploiter dans ses précédents films. A ce titre, ceux qui ont vu Tropical malady se souviennent peut-être d’une séquence-clé du film où les deux héros, accompagnés par une vieille dame, s’engouffraient dans une mystérieuse grotte aux dédales de plus en plus sombres, puis rebroussaient chemin dès l’instant où leur guide annonçait l’existence d’une légende survenue dans ces bas-fonds. On retrouve un peu cette sensation d’angoisse dans la dernière partie du film, sorte de ballade exotique sous une jungle nocturne qui se poursuit par une exploration d’une grotte obscure, dont l’entrée évoque celle d’un sanctuaire sauvage. Voilà que l’écran devient obscur, uniquement éclairé ici et là par la lumière des lampe-torches, et que le cinéma redevient pure force sonore, nous attachant à capter chaque soufflement de vent, chaque petite goutte d’eau qui tombe sur la roche. Aurait-on traversé une autre dimension ? Possible, tant cet univers semble déconnecté du réel, comme le souligne la présence de petites particules de lumière qui, une fois replongées dans l’obscurité, semblent former une galaxie. Nous sommes désormais ailleurs, entre réalité et cosmogonie, ici et là, on ne sait plus, et cette perte de repères agit presque comme une vertu thérapeutique.

Dès lors, les temporalités se brouillent, y compris lorsque, pour parachever le voyage intérieur de son protagoniste, Weerasethakul fait défiler quelques photos fixes qui évoquent le futur, celui que Boonmee semble capable de prédire et de transcender. Libre à chacun d’interpréter s’il ne s’agit là que d’une preuve du pouvoir de l’imaginaire sur le réel, ou d’une vérité authentique, laissant supposer que les dimensions et les lois de l’espace-temps sont désormais abolies. A en croire l’épilogue du film, on pencherait plutôt pour la seconde option : alors qu’on croit être revenu au réel, voilà que les personnages se dédoublent (des vies parallèles plus que des vies antérieures ?). Un épilogue osé, mais finalement logique… On sent dans cette introspection métaphysique sur le sens de l’existence une vraie corde sensible, comme si le film, sans doute le plus personnel (et le meilleur, disons-le carrément) de Weerasethakul, n’appartenait qu’à celui qui le regarde, qui s’y abandonne. De toute façon, il y aurait encore tant de choses à voir et à ressentir dans ce pur bijou, avec la crainte que certaines d’entre elles ne puissent pas trouver écho auprès des spectateurs les plus réticents. Nous, on prend tout, et à la sortie, on a l’impression de flotter, de se sentir plus léger, plus apaisé. Voici donc un immense film, et, répétons-le, probablement la Palme d’Or la plus inespérée que le cinéma ait pu nous offrir.

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