Nomads

REALISATION : John McTiernan
PRODUCTION : Cinema VII, PSO International
AVEC : Pierce Brosnan, Lesley-Anne Down, Anna Maria Monticelli, Adam Ant, Mary Woronov, Paul Anselmo, Jeannie Elias, Hector Mercado, Frank Doubleday, Nina Foch
SCENARIO : John McTiernan
PHOTOGRAPHIE : Stephen Ramsey
MONTAGE : Michael John Bateman
BANDE ORIGINALE : Bill Conti
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Fantastique, Thriller
DATE DE SORTIE : 21 mai 1986
DUREE : 1h31
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Dans un hôpital de Los Angeles, au service des urgences, le docteur Flax est au chevet d’un blessé que les policiers viennent d’amener. Elle demande à ces derniers de quitter la chambre. Restée seule au chevet du blessé, elle est bientôt comme hypnotisée par les yeux fixés de l’homme. Soudain, celui-ci lui saute dessus, la blesse et meurt aussitôt. Mais juste avant de décéder, cet homme – un anthropologue français – aura eu le temps de lui révéler son secret. Un secret qui va désormais la hanter à son tour…

En 1986, un jeune réalisateur totalement inconnu d’à peine 35 ans faisait ses débuts derrière la caméra avec un petit film fantastique très étrange (et depuis largement oublié par tout le monde), avec en tête d’affiche un jeune acteur tout aussi inconnu qui trouvait là son premier vrai rôle au cinéma. Ce jeune réalisateur s’appelait John McTiernan, cet acteur débutant n’était autre que Pierce Brosnan, et ce premier film oublié, c’était Nomads. Et ce qui est sûr, c’est qu’absolument rien ne laissait alors présager qu’en signant deux films sortis coup sur coup les deux années suivantes (Predator et Piège de cristal), McTiernan allait devenir un maître absolu du cinéma d’action, une balise précieuse de la pratique du découpage cinématographique, une référence insubmersible pour toute une génération de cinéastes. Revoir Nomads aujourd’hui laisse toutefois à penser que McTiernan aurait peut-être tenté de s’imposer réalisateur via un genre aux antipodes de ceux qui auront fait sa renommée. Ici, pas de soldats baraqués pris en chasse par un alien rasta, pas de tête brûlée policière jouant les sauveurs increvables, pas de coups bas politico-militaires, pas d’action pure à vocation stratégique, pas même de velléités auteuristes en filigrane, mais un ton mystico-ésotérique hautement zarbi qui jetait malgré lui un curieux sort parmi les productions codifiées de l’époque. Le film fut récompensé par un bide si violent au box-office que son créateur n’aura par la suite jamais fait l’effort de l’évoquer dans ses interviews. Tout juste aura-t-on pu l’entendre dire – lors d’une interview-carrière donnée en 2003 au magazine Ciné Live à l’occasion de la sortie en salles du génial Basic – que Nomads n’était qu’une erreur de jeunesse, si mal produite qu’il n’y aurait donc rien d’autre à dire à son sujet. Vraiment ? Allons vérifier…

Le détail le plus important à prendre en compte lorsqu’on s’aventure dans les étranges dédales de Nomads est le suivant : il s’agit du seul et unique scénario jamais écrit par John McTiernan lui-même. Et après avoir vu le résultat et tenté tant bien que mal d’en reconstituer la logique scénaristique, on se dit qu’il aura peut-être bien fait de laisser ensuite le travail d’écriture aux professionnels de l’exercice. Ce qui ne rend pas l’expérience frustrante pour autant, tant ce détail suggère que la vraie sensibilité artistique du grand McT serait peut-être à dénicher dans cet ovni aussi bizarre qu’improbable. On s’interroge vraiment : avant de devenir le roi du divertissement stratégique et sophistiqué, le bonhomme cherchait-il à devenir le Peter Weir américain ? Ça se discute, et histoire de ne pas se tordre méchamment le canal exégète, on n’argumentera pas là-dessus. Revenir sur l’intrigue permet en revanche de cibler à quel point le cinéaste avait sans doute déjà davantage de brio pour illustrer visuellement une histoire que pour la concevoir et la structurer.

On vous fait le pitch ? Cramponnez-vous. Une infirmière reçoit aux urgences un anthropologue français nommé Jean-Charles Pommier (quel nom soupaire !), en proie à de sérieuses hystéries, qui lui saute soudain dessus pour lui glisser quelques mots mystérieux à l’oreille avant de casser sa pipe d’un coup sec. Eileen tente alors de comprendre le sens des derniers mots de Pommier alors que ses rêves éveillés se mettent alors à dérouler peu à peu les souvenirs du défunt : revenu il y a quelque temps à Los Angeles avec sa femme après un long voyage à la recherche des peuplades primitives autour du monde, cet anthropologue s’était retrouvé confronté à une étrange bande de motards errants et agressifs qui, en plus de vandaliser sa maison, s’étaient mis à le suivre dans tous ses déplacements. De poursuivi, Pommier devint vite poursuivant armé d’un appareil photo afin de percer le mystère de cette étrange « tribu », jusqu’à voir son monde basculer en découvrant l’absence de ces punks sur ses photos. Pendant ce temps-là, dans son futur à lui qui est donc le présent de notre intrigue (euh, vous suivez toujours ?), une amie d’Eileen mène elle aussi sa petite enquête jusqu’à découvrir que les dernières paroles de Pommier évoquaient la présence à Los Angeles d’esprits ancestraux, eux-mêmes descendants de tribus nomades inuits (hein ?!?), désormais réincarnés sous la forme humaine de criminels trépassés et zonant partout où la mort et la violence ont pris racine… Waow…

Rien qu’avec une intrigue pareille, on sent le nanar grotesque pointer le bout de son pif. Film de fantômes sans en être réellement un, film fantastique avançant à rebrousse-poil de ses propres conventions, film d’angoisse qui crée moins la frousse que la rigolade, Nomads valide à peu près tous les critères requis pour se voir tamponner le qualificatif « ovni improbable » tous les deux mètres de pellicule. Déjà sacrément pétée du ciboulot dans son postulat, l’intrigue du film se tarabiscote encore plus au travers d’une myriade de flashbacks, de réveils brutaux en veux-tu en voilà et de sous-intrigues parallèles à la mord-moi-le-nœud, censées faciliter la progression narrative là où elles se contentent de la compliquer inutilement. Perfusée à un doute quasi permanent sur les perceptions de ses deux héros, cette sorte de descente aux enfers mentale a bien entendu sa propre logique temporelle : d’un côté un mort qui explore un mystère, de l’autre une vivante qui tente d’en trouver le sens en revenant sur les lieux visités par le mort. Le hic, c’est que l’on se demande sans cesse si McTiernan souhaitait vraiment entretenir le mystère au-delà de la projection, et tout particulièrement en raison d’une fin carpenterienne dont on finit par se demander si elle n’avait pas pour but réel de nous laisser dans un état de frustration. Mais nul doute que la réponse est déjà dans la question.

Nomads semble donc dévisser toute logique d’élucidation au profil d’une vraie virée labyrinthique où le sens se construit par l’intuition. Au moins, là-dessus, McTiernan sait nous dérouter. D’un côté, il y a de quoi être sacrément fasciné par sa relecture du nomadisme comme incarnation d’un Mal ancestral et primitif, censé servir de miroir inversé (ou de signal d’alerte ?) à un individu sur le point de s’affilier aux lois et à la normalisation sociale. Une connexion thématique se tisse alors avec le retour au primitivisme qui cimentera le futur Predator, et que Schwarzenegger ait tout fait pour imposer McTiernan aux commandes du film après avoir découvert Nomads tombe sous le sens. De l’autre, on peut s’étonner que cette vision du nomade new look se soit fixée sur l’univers des blousons noirs et pseudo-loubards en cuir : même avec la présence de Mary Woronov (actrice fétiche de Paul Bartel) et du rockeur Adam Ant parmi ces néo-punks, toute incarnation visuelle de la marginalité suinte ici une vieille transpiration 80’s à en filer des palpitations à Jean-Luc Lahaye, donc à rebours de cet esprit rebelle et sauvage qui irriguait la team vampirique d’Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow. En outre, dans l’idée de créer un héros sérieux dont la désorientation épouserait celle du spectateur, McTiernan n’aura clairement pas été aidé par ce cher Pierce Brosnan. Très longtemps avant d’imiter une chèvre grecque qui chante faux dans Mamma Mia (oui, on n’a jamais pu oublier…), le futur interprète de James Bond révélait déjà de fortes dispositions pour le ridicule involontaire avec un accent français à se cogner la tête contre les murs, le tout épicé de quelques tentatives érotiques maladroites (à quoi bon exhiber son zguègue dans un éclairage ouaté de série rose M6 ?) et d’une poignée de répliques phonétiques qui pissent du culte à chaque syllabe – l’entendre hurler « Ta goule ! » à son épouse vaut à lui seul le déplacement.

On citait plus haut Peter Weir et John Carpenter comme connexions diffuses, et ce n’était clairement pas pour faire joli. Du premier, John McTiernan réitère l’esprit d’un certain fantastique australien où un sentiment de menace constante s’installe au cœur d’une vaste dérive ésotérique où le « Pourquoi ? » a toujours plus d’impact lorsqu’il reste sans réponse. Du second, il en reproduit le goût des ambiances nocturnes, des musiques lancinantes entre rock et synthétiseur (le thème d’ouverture de Bill Conti reste très facilement en mémoire), et des jeux de lumière contrastés qui zèbrent le décor contemporain – ici un quartier de Venice Beach – pour en extraire un puits inépuisable de forces obscures. Même cette courte halte dans un couvent fantomatique aurait presque de quoi nous rappeler les errances torturées de Sam Neill dans L’antre de la folie (pourtant sorti dix ans après). Mais plus généralement, s’il révèle chez McTiernan de vraies compétences en matière d’épouvante (un genre qu’il n’aura d’ailleurs jamais exploité par la suite), Nomads met avant tout en lumière le talent d’un novice déjà accompli sur le terrain visuel, usant d’une caméra ultra-vivante et toujours en mouvement pour mieux parfaire son découpage. Et à l’exception de quelques fautes de goût (fausse audace d’un usage de cuts brutaux à l’intérieur de plans d’action plus posés), sa maîtrise visuelle fait déjà forte impression. Paradoxalement, sur Nomads, le plan d’ouverture restera ici sa meilleure idée de mise en scène : la caméra se rapproche d’une photo d’inuit (dont le visage est invisible), s’engouffre dans sa capuche et s’extrait d’une totale obscurité en cadrant timidement les lumières nocturnes de Los Angeles. Osons voir là le parfait raccourci de sa carrière : arrivé en ville en croyant y percevoir des esprits violents, le cinéaste aura su prendre racine dans un système qui l’aura d’abord célébré, puis malmené, et enfin renvoyé à son statut originel de nomade, condamné à errer non-stop en attendant des jours meilleurs. La boucle est bouclée.

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