Mommy

REALISATION : Xavier Dolan
PRODUCTION : Metafilms, MK2, Diaphana Distribution
AVEC : Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément, Patrick Huard, Alexandre Goyette
SCENARIO : Xavier Dolan
PHOTOGRAPHIE : André Turpin
MONTAGE : Xavier Dolan
BANDE ORIGINALE : Noia
ORIGINE : Canada
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 8 octobre 2014
DUREE : 2h18
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Une veuve monoparentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH impulsif et violent. Au cœur de leurs emportements et difficultés, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois, ils retrouvent une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir…

On supposait qu’il resterait classé pour de bon depuis deux ans, mais le dossier Xavier Dolan continue de s’actualiser au vu de ce que constitue son cinquième film, pour le coup étouffé sous les dithyrambes lors du dernier festival de Cannes. C’est à vrai dire uniquement sur ce détail que l’on se permet de faire un instant la grimace. En effet, le fait de voir le prodige québécois déballer un discours aussi neuneu lors de la réception de son Prix du Jury frisait à plus d’un titre le manifeste égotique, sans parler de sa récente et inouïe confession à Télérama, où il évoquait son rêve brisé de n’avoir pas pu être le plus jeune palmé de l’Histoire du festival de Cannes. Et face à une promo qui prend soin de valoriser des extraits de ce discours cannois dans la bande-annonce, on aurait juste envie de rappeler que la star, ce n’est pas Dolan, c’est le film. Fin de la parenthèse. Au vu de telles réactions, on ne cachera pas qu’on espérait beaucoup de Mommy, fidèle à l’idée que le style Dolan allait enfin prendre son envol et transcender un par un tous ses tics de fabrication. Sauf que le dévastateur Laurence Anyways s’en était déjà chargé en 2012, fabuleux mélo-pop de 2h47 pleines à craquer qui constituait la mue idéale pour son jeune auteur, transcendant son amas de clin d’œil cinéphiles, ses effets de style gadgets et sa bande-son karaoké. Et après ce coup de génie, Dolan continuait de dérouter en osant le virage à 180° : tandis que son cinoche papier peint continuait de s’éloigner dans le rétroviseur, la sortie de Tom à la ferme, psychodrame polanskien visuellement maîtrisé et assez perturbant dans son écriture, nous avait laissé dans un flou plutôt stimulant. Sans crier gare, Mommy rectifie le tir en recentrant le style Dolan sur le plan humain, au travers d’un film complet, énergique et profondément émouvant.

On sent surtout Xavier Dolan revenir à ce qui faisait déjà l’épicentre du récit de son exaspérant premier film : la figure de la mère, qui devient ici l’objet de toute son attention, le personnage qui règle les problèmes comme on gagne une guerre, la personne qui obtient le dernier mot quoi qu’il advienne. En résumé, il y a cinq ans, Dolan semblait désireux de « tuer » sa mère, et désormais, il donne l’impression de vouloir la venger. Comprendra qui pourra… Toujours est-il que, contre toute attente, le cinéaste signe ici autant un curieux film d’anticipation, déplaçant le curseur du temps vers l’année 2015 où une loi sur l’enfance difficile vient d’être promulguée, qu’un pur mélo jumelé « sitcom », ne quittant presque jamais les pavillons de la banlieue de Montréal. Trois personnages : Steve (Antoine-Olivier Pilon, hallucinant), un adolescent difficile en proie à des crises de violence dévastatrices ; Diane (Anne Dorval, prodigieuse), sa mère veuve et formidablement borderline ; Kyla (Suzanne Clément, touchante), leur voisine timide dont le bégaiement trahit un deuil silencieux. L’intrigue trace alors une ligne narrative fluide qui fait passer un tandem œdipien, sans cesse prompt aux scènes de disputes les plus électriques, à un triangle idyllique qui offre le soin à chacun de retrouver l’équilibre et de « respirer un grand coup ».

Ce qui rend le film aussi émotionnellement fort réside autant dans une suite d’échanges parfois d’une violence inouïe (ici filmés avec une caméra à la Kechiche qui évite la facilité et le tire-larmes en jouant avec tact sur la durée) que dans le choix de Dolan de rester le plus évasif possible sur les origines souterraines de ses enjeux dramatiques. De là vient la grande intelligence d’un scénario qui réfute l’exposition grossière du passé des personnages tout en faisant ressentir ce qui les tourmente par l’ellipse et le non-dit. Sans parler de l’énergie dingue d’un montage qui démarre sur les chapeaux de roues pour ne plus jamais relâcher son rythme ultra-speedé durant 2h18. La vitesse est d’ailleurs ce qui donne au film son irrésistible force de stimulation, ne serait-ce qu’au travers de dialogues génialement écrits qui suintent le déséquilibre en terme de débit verbal (une mère « mitraillette » face à une voisine « enrayée ») ou d’énergie interne (d’abord s’énerver pour se décharger, ensuite respirer pour se relâcher). Mais surtout, il crée la surprise en raison d’un parti pris de mise en scène en rupture absolue avec la dérive stylistique qui rendait la patte Dolan si ostentatoire dans ses premiers travaux.

Le film présente la particularité de resserrer son action et ses exubérances dans un quadrilatère qui prend le tiers central de l’écran (Dolan avait déjà testé ça sur le clip College Boy d’Indochine), ne laissant ainsi que deux vastes bandes noires sur les côtés. Loin de n’être qu’un gadget stylistique de plus, ce choix de format déploie ici une utilité à deux visages : d’une part, saisir dans la composition du cadre cet étouffement social qui menace les personnages et s’accroît par les dommages collatéraux de leur hystérie, et d’autre part, composer le découpage du film à la manière d’une galerie de portraits, où chaque plan équivaut à une sonde qui rentre frontalement au cœur même d’un visage riche de mille nuances. Jusqu’à ce qu’à mi-chemin, une nouvelle astuce de filmage ne vienne élargir le cadre sur les côtés comme pour y installer un espace de respiration dès lors que le retour à l’équilibre s’invite chez les trois héros. Par souci d’honnêteté, on précisera que cet effet n’a rien de révolutionnaire : Dolan s’y était déjà appliqué dans Tom à la ferme en écrasant le format 1:85 dès que la situation devenait plus tendue, et même le méconnu Héros de Bruno Merle passait d’un coup sec d’un format 1:33 granuleux à un Scope élégant dans un geste assez couillu de méta-cinéma.

Reste qu’un tel jeu sur l’ouverture et la fermeture du cadre, allié à une prédominance des visages, alimente surtout un trouble croissant entre ce que le film cherche à épurer (à savoir son scénario, très simple, et ses audaces visuelles, mieux absorbées qu’avant) et ce qu’il se retient de surcharger (sans doute les mêmes choses), avec toujours une tension maximale. Une instabilité là encore en écho direct aux montées et descentes qui régissent les rapports filiaux entre Diane et Steve, et qui fait le sel d’un film incroyablement ample et généreux, guidé de part et d’autre par une rythmique survoltée, blindé ici et là d’accélérés et de ralentis (narratifs et visuels) qui emportent tout. Pure question de musicalité, pourrait-on dire. Et pour ce qui est de la bande-son, là encore assimilable à un vaste juke-box 90’s (s’y bousculent pêle-mêle Dido, Oasis, Eiffel 65, Sarah MacLachlan, etc…), elle présente en revanche un léger souci : on sent moins chez elle un réel soutien à la scène concernée qu’un surligneur plus ou moins accessoire, cela dit parfois générateur de superbes moments de suspension (voir le skate au ralenti sur fond de Counting Crows ou la danse galvanisante des trois acteurs dans la cuisine sur du Céline Dion). Rien de bien grave en soi, juste un petit excès de zèle que l’on mettra sur le compte d’un trop-plein de gourmandise.

Ce qui frappe le plus dans l’énergie interne de Mommy, y compris par rapport à celle d’un film aussi maîtrisé et roboratif que Laurence Anyways, vient du fait qu’elle résulte d’un Xavier Dolan toujours aussi excessif, mais en même temps plus canalisé qu’à l’accoutumée. On le sent bien moins propice à l’enjolivure visuelle, totalement axé sur l’humanité de ceux qu’il filme, et surtout d’une totale impartialité les concernant. Sans moralisme ni chantage à l’émotion, son cinéma se laisse simplement gagner par ce spectre d’émotions humaines (de la folie à la compassion) qui naissent dans (et face à) l’écran. C’est désormais certain : l’intime lui sied mieux que l’esbroufe vintage. Et rien ne sera plus fort que l’apothéose culottée par laquelle le jeune cinéaste ose achever son film. Là où l’on craignait de le voir expliciter cet espoir que son tsunami d’émotions visuelles suffisait déjà à incarner, le voilà qui nous met à genoux par une scène finale qui brouille là encore l’équilibre entre l’espoir et la détresse, la liberté et l’enfermement, le trop-plein et la retenue. L’instabilité du film déborde alors de l’écran, travaillant chez nous la pulsion de survie comme une matière à incarner, à galvaniser, à disperser. Un geste de cinéaste qui, pour le coup, en vaut presque cent.

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