Möbius

REALISATION : Eric Rochant
PRODUCTION : Recifilms, Axel Films, Les Productions du Trésor
AVEC : Jean Dujardin, Cécile de France, Tim Roth, Emilie Dequenne
SCENARIO : Eric Rochant
PHOTOGRAPHIE : Pierre Novion
MONTAGE : Pascale Fenouillet
BANDE ORIGINALE : Jonathan Morali
ORIGINE : France
GENRE : Thriller, Espionnage, Romance
DATE DE SORTIE : 27 février 2013
DUREE : 1h43
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Grégory Lioubov, un officier des services secrets russes est envoyé à Monaco afin de surveiller les agissements d’un puissant homme d’affaires. Dans le cadre de cette mission, son équipe recrute Alice, une surdouée de la finance. Soupçonnant sa trahison, Grégory va rompre la règle d’or et entrer en contact avec Alice, son agent infiltré. Naît entre eux une passion impossible qui va inexorablement précipiter leur chute.

Dès la sortie d’Un monde sans pitié (César du meilleur premier film en 1989), le cinéma d’Eric Rochant aura su révéler avec brio sa richesse insoupçonnée et ses audaces artistiques au grand public : loin d’un énième jeune cinéaste branché se limitant à la mise en images d’un scénario lourdement littéraire et cadenassé de l’intérieur, Rochant prenait tout de suite l’allure d’un jeune espoir fracassant, pur cinéphile nourri au cinéma américain des années 70 et aux grands cinéastes classiques, biberonné dès son adolescence aux œuvres exigeantes et populaires où la caméra devient vecteur de sens, ce qui tranchait du même coup avec les ruptures expérimentales établies par les cinéastes de la Nouvelle Vague. Une démarche qui, d’abord hésitante, aura fini par faire l’effet d’une bombe à fragmentation en 1994 lors de la sortie des Patriotes, film d’espionnage d’une ambition et d’une richesse encore inégalées, dont on ne mesure toujours pas à quel point il constitue une anomalie inespérée dans un cinéma français de plus en plus replié sur ses acquis et ses idées fixes. Un chef-d’œuvre absolu (osons le mot !) dont la projection cannoise, torpillée par une critique sournoise qui acceptait décidément très mal l’idée de voir un jeune cinéaste pénétrer de façon trop frontale dans la cour des grands, aura scellé le destin tragique de la carrière de Rochant. Désormais sorti de la voie royale que l’on pensait tracée pour lui et contraint de revoir ses ambitions à la baisse, le cinéaste passera les deux décennies suivantes à explorer une multitude de genres avec plus ou moins de succès (notons le très brutal Total western et la comédie scolaire L’école pour tous). Jusqu’à cette année 2013 où, à l’image d’une boucle de Möbius marquant la jointure entre les deux faces d’un ruban ayant subi une torsion à 180°, le phénix déchu renaît de ses cendres en rebasculant à nouveau sur la face glorieuse dont il se pensait éjecté.

On parle de renaissance, mais force est de constater que Rochant n’était pas non plus resté invisible ces derniers temps, ne serait-ce qu’en raison de sa prise de position sur la série télévisée Mafiosa, dont il conçut les deux (excellentes) saisons centrales en y apportant une viscéralité, une émotion et une ambition formelle assez inédite dans la production télévisuelle hexagonale. De quoi se rassurer en se disant que son ambition et sa virtuosité n’avaient rien perdu de leur puissance, dessinant du même coup une résurrection imminente sur le grand écran. Möbius entérine ce désir avec, derrière lui, une avalanche d’espoirs et d’attentes qu’il s’agissait à tout prix de ne pas décevoir. Or, ces derniers temps, la patrie de Molière s’était activement remise en ménage avec le cinéma d’espionnage, le très bon (Espion(s) de Nicolas Saada) côtoyant le très mauvais (Agents secrets de Frédéric Schoendoerffer). En choisissant de revenir au genre dont il avait su placer la barre à des hauteurs vertigineuses, Rochant n’était donc pas en situation de facilité. Fort heureusement, les attentes sont comblées. Globalement…

Une fois de plus inspiré par le cinéma américain d’antan et désireux de combiner à nouveau une réelle exigence artistique à une intrigue captivante qui mise tout sur le plaisir du spectateur, le cinéaste décale ici son inspiration du côté du cinéma d’Alfred Hitchcock, en signant une sorte de variation personnelle sur le thème du thriller romantique dont Les Enchaînés reste encore aujourd’hui un maître-étalon. Sur ce point, Möbius déploie une structure narrative brillante à partir d’une trinité riche de promesses : un agent des services secrets russes (Jean Dujardin) engage une tradeuse surdouée (Cécile de France) comme taupe afin de compromettre un homme d’affaires louche (Tim Roth). Trois entités distinctes qui, en se rejoignant, permettent au film d’emprunter des chemins beaucoup plus sinueux, la complexité du propos et des sous-intrigues se renforçant à chaque nouvelle approche du « genre » (comédie, thriller, romance : tout se bouscule et s’entremêle) jusqu’à rendre l’intrigue réellement nébuleuse. Un défaut ? Non, un risque largement payant, d’une part en raison du titre du film (justifié de façon un chouïa didactique dans une scène-clé) qui porte en lui une signification métaphorique de premier choix, d’autre part en raison d’un univers d’espionnage désormais bien connu pour jouer le jeu de la valse des identités jusqu’à plus soif. Par ailleurs, d’une relation amoureuse naissante qui aurait pu faire figure de cheveu sur la soupe (rappelons que la love-story Attal/Kiberlain était pour beaucoup dans les avis négatifs adressés aux Patriotes), Rochant en extrait le double portait de deux êtres enchaînés à leur condition, la duplicité de l’un tardant à se révéler aux yeux de l’autre, chacun jouant potentiellement double jeu jusqu’à l’instant fatal où leurs cartes sont révélées. Ou comment une relation charnelle condamnée d’avance finit par traduire une autre duplicité, plus universelle : au premier plan, des êtres ordinaires qui jouent avec leurs sentiments, et en arrière-plan, des pions manipulés à leur insu par des forces insoupçonnées.

C’est d’ailleurs sur le terrain de l’émotion que Möbius surprend à plus d’un titre : loin du thriller mouvementé et mental que la bande-annonce laissait présager, on se retrouve bel et bien face à une œuvre sensuelle, émouvante et quasi érotique, portée par deux immenses acteurs qui laissent la caméra se rapprocher de leurs corps en transe, et qui fait la part belle aux moments d’intimité en se servant du thriller international comme d’une vitrine de luxe, éminemment trompeuse. On s’en doutait un peu dès le début du film, à vrai dire : entre une introduction aérienne qui frise l’épate en cadrant une Côte d’Azur aussi luxueuse que tape-à-l’œil et une esthétique visuelle qui sublime l’élégance de chaque décor jusqu’au point de non-retour, on sent déjà que le monde extérieur ne sera ici qu’un simple accessoire. Mais on parlera plutôt de leurre diabolique, tant il est frappant de voir Rochant rester à ce point sur le fil de l’ostentatoire et de l’artifice (voir les transparences hideuses dans la scène de voiture entre Tim Roth et Cécile de France) pour finir par en traduire quelque chose de symbolique. Tout comme les circonstances finissent par prendre les protagonistes à leur propre piège, Möbius peut alors se définir comme un pur jeu de surfaces glissantes et réfléchissantes, qui commence par rendre évanescente l’humanité de ses figures tragiques pour finir ensuite par les aspirer dans un vaste typhon de vérités cachées et/ou inconnues. Cette valse des certitudes, étayée par la multiplicité des seconds rôles et des lieux visités (Russie, Etats-Unis, France, Belgique…), ajoute au plaisir ludique que le film n’en finit jamais de susciter jusqu’à son générique de fin.

Pour autant, malgré une réussite qui saute aux yeux et un retour en grâce qui apparait évident pour son cinéaste, qu’est-ce qui rend le visionnage de Möbius un poil frustrant ? A vrai dire, l’existence même des Patriotes joue pour beaucoup dans cet état d’esprit : on a beau se satisfaire d’une mise en scène proprement admirable qui déploie une rare science du cadre et des effets (gestion efficace des amorces, plans-séquences virtuoses, mise en espace brillante, etc…) tout en conservant une lisibilité à toute épreuve, la sensation de contempler une simple redite, aussi appliquée soit-elle, se fait parfois ressentir. Au terme de dix-neuf années d’absence, on était en droit d’attendre d’Eric Rochant beaucoup plus qu’une impressionnante justification de son talent. Ce qui tend même parfois à rabaisser le film au rang de claque revancharde, éventuellement expédiée au visage de tous ceux qui avaient commis l’erreur lointaine de rabaisser une telle maîtrise. Si vengeance il devait y avoir, elle a porté ses fruits avec efficacité, aucun doute là-dessus, et on ne cachera pas notre joie à l’idée de voir Rochant de nouveau remis sur sa lancée dans le cas d’un très beau succès du film dans les salles obscures. Il n’en reste pas moins que, la prochaine fois, on élèvera un peu plus haut le cran des exigences.

Bonus track : Retrouvez le journal de Post Prod de Möbius, en plusieurs parties, sur le blog d’Eric Rochant.

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