Miss Bala

REALISATION : Gerardo Naranjo
PRODUCTION : Canana Films, Fox International Productions, Ad Vitam
AVEC : Stephanie Sigman, Noe Hernandez, James Russo, Jose Yenque, Irene Azuela
SCENARIO : Gerardo Naranjo, Mauricio Katz
PHOTOGRAPHIE : Matyas Erdely
MONTAGE : Gerardo Naranjo
BANDE ORIGINALE : Emilio Kauderer
ORIGINE : Mexique
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 2 mai 2012
DUREE : 1h53
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au Mexique, pays dominé par le crime organisé et la corruption. Laura et son amie Uzu s’inscrivent à un concours de « Miss Beauté » à Tijuana. Le soir, Laura est témoin d’un règlement de compte violent dans une discothèque, et y échappe par miracle. Sans nouvelle d’Uzu, elle se rend le lendemain au poste de police, pour demander de l’aide. Mais elle est alors livrée directement à Nino, le chef du cartel de narcotrafiquants, responsable de la fusillade. Kidnappée, et sous la menace, Laura va être obligée de rendre quelques « services » dangereux pour rester en vie…

A l’origine, un fait divers qui aura fait beaucoup de bruit en 1998 : une jeune reine de beauté mexicaine, Laura Zuniga, sacrée Miss Mexique et Miss Amérique Latine, fut interpellée en compagnie de plusieurs hommes armés issus du grand banditisme, ce qui l’aura poussée à être destituée de sa couronne et à subir une incarcération immédiate. Son entourage dénonça à l’époque une manipulation, signalant que seul le petit ami de Laura Zuniga était lié au puissant cartel de Juarez, principale branche du trafic de drogue au Mexique. Une affaire qui n’est pas sans rappeler celle de notre Florence Cassez, certes non reliée à un concours de beauté mais emprisonnée au Mexique pour des raisons plus ou moins similaires, dont les soupçons de manipulation médiatique et de corruption en haut lieu n’ont cessé d’alimenté les débats. Autant dire qu’avec Miss Bala, l’image de la société mexicaine continue d’en prendre un sacré coup dans l’aile, d’autant que son réalisateur Gerardo Naranjo n’a pas attendu de réaliser ce film pour exprimer son profond désenchantement par rapport à son pays. Il y a presque un an sortait le film à sketch Revolucion, où dix cinéastes (dont Gael Garcia Bernal et Diego Luna, également producteurs de Miss Bala) exprimaient de façon un peu foutraque leur vision personnelle du pays suite à la révolution de 1910. Le segment réalisé par Naranjo ne manquait pas de virulence : pour sauver un ami qui se vide de son sang, un homme provoque un accident qui tue un motocycliste sur le coup, et vole sa moto pour emmener son ami se faire soigner. Dans un pays dégénéré, reflet à peine caricatural d’une société sans repères, comment s’en sortir, sinon par les pires moyens ? Et existe-t-il réellement une porte de sortie, une fois que la menace et la violence se sont installées ? A supposer que non, le parcours de l’héroïne de Miss Bala apparait comme une hallucinante aberration, où l’enchaînement d’imprévus n’a de cesse que de désorienter l’individu, où la dynamique fait s’écrouler tous les espoirs de survie comme une rangée de dominos. Et pour cause, il y aurait de quoi flipper en s’imaginant dans la même situation que Laura (Stephanie Sigman, sexy et sidérante), jeune femme vivant à Tijuana avec son père et son frère, dont la participation au concours de Miss Baja California tourne vite au désastre à la suite d’une fusillade. La voilà qui se fait kidnappée par un cartel de la drogue, forcée de rendre un « petit service » en échange de sa liberté. Sauf qu’à partir de là, la liberté n’existe plus : une fois prise en otage et absorbée dans cet engrenage infernal, Laura ne peut plus rien espérer d’autre que de devenir complice malgré elle, sa survie étant corollaire du respect des ordres qui lui sont donnés. Et pour revenir à la normalité, c’est peine perdue. Les règles du jeu sont désormais simples : sauver sa peau, peu importe le prix.

Parmi tous les films récents qui montraient le Mexique sous une forme peu reluisante (on garde surtout en mémoire la corruption décrite au grand jour dans le frontal Man on fire de Tony Scott), le thriller de Gerardo Naranjo crée une petite scission par une attention portée à la subjectivité du récit et à l’immersion absolue du public par l’utilisation des plans-séquences. Loin de la contemplation d’un Carlos Reygadas ou du filmage poseur d’un Amat Escalante, il s’agit pour lui d’épouser le point de vue désorienté de son héroïne, dont les fantasmes de gloire et de célébrité vont vite se pervertir et/ou voler en éclats sous le poids des événements. Le scénario a beau reprendre à son compte des éléments de l’affaire Laura Zuniga, il va plus loin en renforçant le contraste entre le kitsch ridicule des concours de beauté et la violence sèche de l’univers des trafiquants de drogue. L’alliance du rêve et du cauchemar, la fusion brutale des illusions et de la réalité, le sens de celles-ci n’ayant de cesse de se brouiller jusqu’à l’absurde. En surface, ce que montre donc Naranjo, c’est un monde où les extrêmes se confrontent. En profondeur, c’est plus complexe, voire plus vicieux que cela, tant le film, par son filmage immersif et une très grande attention portée aux jeux de lumière, ne cherche pas réellement à jouer les dénonciateurs de quoi que ce soit. Ou alors, s’il souhaitait l’être, il ne brasse rien de nouveau que l’on ne sache pas déjà : la guerre qui confronte les flics aux narcotrafiquants, les enjeux financiers qui engendrent la corruption des plus riches, les liens étroits qui se faufilent entre le Mexique et les Etats-Unis, la théorie du « tous pourris » qui se vérifie à nouveau, et tout un tas d’informations…

Non, si le film révèle de sacrées faiblesses au niveau des informations qu’il livre au fur et à mesure du parcours de Laura, la subjectivité de sa mise en scène lui permet d’échapper aux pièges du pamphlet dénonciateur. Miss Bala est en effet une œuvre de pur cinéma, visuellement très travaillée, où la virtuosité de la mise en images n’a strictement rien de gratuit, et où la captation de peur reste la moelle épinière du projet. Car, oui, si l’engrenage du film apparait comme évident, c’est par un tragique concours de circonstance, son héroïne s’étant trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment : un détour par les toilettes d’une boite de nuit, au moment où des trafiquants débarquaient dans la pièce voisine, le temps d’un plan magistral où la place de chacun par rapport au mur (placé symétriquement au centre de l’écran) délimite la mince frontière qui va peu à peu faire s’effriter les repères de l’héroïne. La caméra se détourne alors vers la droite, isolant l’héroïne sur le bas de la pièce, avec la menace extérieure (un trafiquant dont on ne voit pas encore le visage) qui vient à sa rencontre. Dès cet instant-clé, c’est la peur qui régit la moindre de ses actions, aussi bien celle de mourir que celle de trahir. Une peur que Naranjo exploite de diverses manières, sonores ou visuelles. La bande-son, bien que minimisée d’un point de vue musical (la mélodie se limitant ici à un orgue d’église durant le générique du fin), permet ici de renforcer la tension d’une séquence par des ajouts tantôt brutaux (le son d’une détonation fait mal aux oreilles) tantôt symboliques (dans la boîte de nuit, peu avant la fusillade, la techno que l’on y entend évoque une série de pulsations cardiaques qui s’accélèrent peu à peu). Le plan-séquence, lui, accroit la subjectivité de l’action en étirant la durée jusqu’au malaise, et renforce l’absurdité des événements tragiques qui assaillent l’héroïne, leur enchaînement étant ici aussi linéaire que scotchant.

Cette audace d’une narration « bouclée », quasi tourbillonesque dans son enfilade d’imprévus, décuple évidemment la peur qui envahit l’héroïne et accentue la sensation de déchéance absolue qui finit par lui faire perdre tout espoir. En effet, scène après scène, chaque échappatoire qui s’offre à elle se mue en retour infini vers ses propres démons. Un procédé que le réalisateur maintient actif tout au long du film, jusqu’à le porter très haut par une séquence mémorable : après avoir remporté le concours de beauté, Laura quitte le 4×4 d’un narcotrafiquant après lui avoir demandé le droit de s’enfuir, marche tout droit dans un désert plongé dans une obscurité totale, mais au bout d’un moment, la première lueur de phares qui apparait à l’horizon (le même 4×4 qu’avant) n’est qu’un leurre lui bloquant l’accès à toute porte de sortie. Tout comme la terrible scène finale, en plus de mettre fin pour de bon à tous les fantasmes de gloire qu’elle portait en elle, n’est que le signe d’une vie ruinée par le fruit du hasard. Cette innocente coupable n’était que l’objet d’un terrible rituel à deux visages, où la complicité involontaire pour les agissements d’un groupe de criminels est à mettre à corrélation avec les sacrifices volontaires pour la victoire du concours de beauté. Le vrai sujet de Miss Bala est à chercher ici, dans cette captation de la peur au sein d’un univers où la cruauté est à double tranchant, aussi bien rose d’un côté que noire de l’autre. Preuve en est le moment décisif où l’héroïne se prépare à faire la mule : on lui scotche des liasses de billets sur le ventre, on l’habille de façon élégante, et la voilà forcée à passer la frontière en jouant la comédie. Preuve en est aussi la scène ultérieure où gagner le concours la pousse à dissimuler ses émotions sous une pluie de confettis. Dans les deux cas, le même simulacre qui brouille les perceptions externes, la même idée d’un déguisement qui dissimule l’identité, la même sensation de peur qui s’empare de l’individu jusqu’à le faire basculer de l’autre côté du miroir. Le pire dans tout ça ? Se perdre soi-même au point de ne plus être capable de retrouver son chemin. Le dernier plan, qui tombe comme un couperet, illustre peut-être le stade ultime de cette déchéance.

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