Les Misérables ou comment prendre de la hauteur ?

Les Misérables : dans la lignée de La Haine

Des questions, Ladj Ly s’en est sûrement posé beaucoup lors de la phase de création des Misérables. Tout d’abord la question de l’héritage, celui de La Haine dans un premier temps. On le sait, le collectif Kourtragmé est très proche de Mathieu Kassovitz (ce dernier vivait dans le même immeuble que Costa Gavras, père de Romain Gavras un des membres du collectif) mais cette proximité n’est pas seulement géographique. 24 ans plus tôt, Kassovitz livrait avec La Haine un film choc, un geste de cinéma d’une maîtrise visuelle de tous les instants et d’une accroche émotionnelle forte. Autant un film social qu’une proposition cinématographique forte, La Haine a surtout montré à toute la France la banlieue comme elle n’a jamais été montrée.

Film miroir

Plus de deux décennies plus tard, Ly présente un triste constat : rien n’a changé depuis La Haine, la situation s’est même aggravée dans les banlieues et le personnage du jeune de cité est désormais devenu une caricature inoffensive et risible. Sans vouloir minorer l’importance du film de Ly, il serait malhonnête de ne pas citer l’influence du film de Kassovitz tant Les Misérables se pose en film miroir de ce dernier. Ly choisit comme protagonistes principaux des policiers, ceux là mêmes qui se muaient en antagonistes dans le dernier acte traumatisant du film de Kassovitz. Mais encore une fois, l’écriture du film ne s’arrête pas à cet effet miroir puisqu’il ne s’agit pas seulement d’un dialogue cinématographique.

On le sait au cinéma, tout est question de point de vue, de ce qui est dans le cadre et ce qui n’y est pas. Face à un sujet aussi polémique que la situation dans les banlieues et les violences policières, où l’on reproche des deux côtés une lecture binaire de ce conflit ( bien souvent en oubliant les rapports de force existants au sein de ces conflits ), la question du point de vue est essentielle. Va t-on privilégier l’immersion, qui la caméra va-t-elle suivre , va-t-on chercher à expliquer l’intrigue avec didactisme ou nous laisser construire notre propre morale ?

Si la neutralité semble être impossible au cinéma, où chaque choix de mise en scène illustre malgré tout un point de vue et une représentation du monde, qu’elle soit consciente ou non, Ly cherche malgré tout à atteindre cet idéal de neutralité. En abandonnant l’idée de réaliser un film à charge, il préfère se servir de sa caméra pour illustrer la situation actuelle, sans jugement. Lui qui a vécu ces situations de l’intérieur, à la première personne pour utiliser un terme vidéo-ludique, décide, pour son premier long métrage d’abandonner cette vue immersive pour privilégier une vue zénithale, parfois omnisciente, grâce à l’utilisation diégétique du drone. Ce point de vue sociologique sur la banlieue ne l’empêche jamais de faire du cinéma. Si le film ne s’autorise jamais de grand tour de force de mise en scène comme le faisait La Haine, il se distingue en revanche par son écriture toujours maîtrisée qui passe d’un personnage à un autre avec une maîtrise du récit hallucinante de fluidité et de tension. C’est notamment grâce au dévoilement de cette galerie de personnages que le spectateur devine un écosystème propre à lui même, tout en étant profondément malade. Chaque camp a ses raisons et ses forces de motivation, et ce sera au spectateur de juger ; même si évidemment certains personnages apparaissent comme étant plus détestables que d’autres, de par leur statut ou leurs actes.

Humanisme

Selon les propres dires du réalisateur, les misérables du titre, sont tout autant les habitants de banlieue que les policiers. Ces derniers habitants eux-mêmes en banlieue, seulement dans une autre banlieue avec des conditions de vie similaires. Ces courtes scènes, situées juste avant le final, apparaissent comme une respiration après une journée plus qu’éreintante, le récit laisse ses personnages et le spectateur se reposer, du moins en apparence. Chacun des policiers cherchera en vain, comme le spectateur à passer à autre chose et à ne pas ruminer la journée qu’ils viennent de vivre. Gwada et Stéphane se confrontent même une dernière fois autour d’un verre. Vient alors le final qui souligne une nouvelle fois la note d’intention de Ladj Ly, notamment dans les dernières secondes du film.

En choisissant de ne pas donner une conclusion à cette situation inextricable, Ly appuie sa neutralité et laisse le spectateur juger de l’état des lieux qu’il vient de nous livrer. À travers une mise en scène étouffante, le final laisse le spectateur bouche bée et pousse ses personnages dans leurs retranchements. Tout comme La Haine, le film dans son final laisse en suspens une situation insoutenable et coupe avant la prise de décision des deux camps. Si cette démarche pourra sembler frileuse pour certains, la neutralité présentée ici n’est qu’une apparence, car en vérité, le réalisateur pose plutôt la question de l’impossible recul : comment revenir en arrière alors que le récit a déroulé pendant une heure et demie, une suite d’incivilités, de violences sans cesse en réactions à d’autres violences ? Comment briser la chaîne ?

À cette question, Ly ne propose aucune clé d’interprétation, sa réponse humaniste s’incarnait pourtant à travers le personnage de Stéphane pour qui on ne pouvait que ressentir de l’empathie tant il était rempli de bonnes intentions. Mais même lui se verra emporté par les rouages d’un cercle vicieux déjà en marche depuis des années, qui se répète, qui blesse et qui finit par exploser. Le final apparaît alors comme une conséquence logique des actes précédents. Les Misérables finit mal, mais comment pouvait-il en être autrement ?

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