Mandy

REALISATION : Panos Cosmatos
PRODUCTION : Legion M, SpectreVision, Umedia, XYZ Films
AVEC : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Linus Roache, Bill Duke, Ned Dennehy, Olwen Fouere, Line Pillet, Clément Baronnet, Richard Brake, Hayley Saywell, Sam Louwyck
SCENARIO : Panos Cosmatos, Aaron Stewart-Ahn
PHOTOGRAPHIE : Benjamin Loeb
MONTAGE : Brett W. Bachman
BANDE ORIGINALE : Johann Johannsson
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Action, Fantastique, Horreur, Thriller, Trip
DATE DE SORTIE : 6 février 2019 (DTV)
DUREE : 2h01
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Pacific Northwest, 1983. Red Miller et Mandy Bloom mènent une existence paisible et empreinte d’amour. Quand leur refuge entouré de pinèdes est sauvagement détruit par les membres d’une secte dirigée par le sadique Jeremiah Sand, Red est catapulté dans un voyage fantasmagorique marqué par la vengeance, le sang et le feu…

Toujours ouverte aux propositions de cinéma radicales, la Quinzaine des Réalisateurs a frappé très fort en sélectionnant en 2018 le second film de Panos Cosmatos. Le résultat, qui embarque le plus chaman des acteurs US dans un trip vengeur et mystique, est une expérience extrême, au-delà du réel…

Le cinéma de David Lynch l’a toujours démontré : si les films sont des rêves – ou des cauchemars – avant tout alimentés par ceux qui les ont façonnés, il ne faut jamais craindre d’investir leurs univers potentiellement cryptiques, mais au contraire se confronter à eux pour en extraire un accès direct à la transcendance. On frise le mysticisme barré en disant ça, mais ce n’est pas notre faute : le film dont il va être question ici obéit à cette logique. Et ce n’est même pas une image, puisque son cinéaste Panos Cosmatos – illustre fiston du réalisateur de Rambo 2 et de Tombstone – a semble-t-il bâti son art comme une thérapie personnelle, née de son vécu et nourrie de ses angoisses. Si l’on en croit sa biographie, l’homme aurait glissé vers l’autodestruction suite au décès de sa mère au cours des années 2000, et n’en serait sorti qu’en se jurant de réaliser un long-métrage ou de mourir en essayant. Ceux qui ont pu visionner (jusqu’au bout) son incroyable premier film Beyond the Black Rainbow – sorte de dérivation hallucinogène du THX 1138 de George Lucas – ont déjà eu tout le temps de constater à quel point le bonhomme n’était pas juste le sosie de Pacôme Thiellement, encore moins un énième esthète arty qui se complairait bêtement dans le changement d’éclairages une scène sur deux. Il faudrait davantage le rapprocher d’un Kenneth Anger ou d’un Nicolas Winding Refn, à savoir cette race de cinéastes radicaux chez qui l’iconographie et le sensitif sont des substances ô combien capitales à puiser de leur puits créatif. Cosmatos va jusqu’à enfoncer lui-même le clou dans ses interviews : pour lui, dans un film, l’histoire importe moins que la façon dont elle est racontée, et elle n’est avant tout qu’un catalyseur servant à activer des « forces cachées ». En cela, son cinéma se veut proche d’un collage, d’une synthèse éclatée où ambiances, humeurs, peurs et inspirations formeraient un puzzle à reconstituer par les cinq sens davantage que par l’intellect. Et quand on voit que ce genre d’audace en arrive à électriser le barnum cannois – plus précisément celui de la Quinzaine – et à laisser une faune de cravatés errer dans un délicieux entre-deux sensoriel, il n’y a plus de doute possible : les pires cauchemars peuvent donner lieu aux meilleurs films.

Mandy, une histoire de vengeance classique ? Premier piège, esquivé fissa sans aucun effort. Selon la figure inversée de la pyramide (il suffit de regarder l’affiche du film à l’envers), on a ici un point de départ évoluant vers une ligne d’horizon qui ne cesse de s’élargir. Soit un cadre d’abord tout à fait concret (une forêt, un bûcheron, sa femme) qui s’accroît de façon exponentielle pour dessiner les contours d’un univers de fantasy, parasité par plein de genres divers et extravagants que Cosmatos choisit d’improviser en plein tournage afin de les laisser peu à peu prendre le contrôle du film. Amplifiée par la sève de l’allégorie et nourrie à une imagerie très heavy metal dans l’âme, l’intrigue de Mandy ne se repose donc pas sur la pure récitation des enjeux convenus d’une trame de série B. Elle se laisse avant tout contaminer par des idées, des concepts, des audaces. Et surtout, elle tente le plus possible de se placer à la marge des conventions narratives. Ici, pas de linéarité lambda, mais une trame avant tout bicéphale, coupée en deux, à l’instar de tout un pan du film-miroir défini par des œuvres comme Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul (tiens, là encore, on aperçoit assez souvent un tigre…) ou le récent Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. Pas de titre révélé dès le générique de début, mais un étrange chapitrage à base de sous-titres très évocateurs qui donnent l’impression d’assister à trois films pour le prix d’un : d’abord The Shadow Mountains et Children of the New Dawn, isolant respectivement l’éden forestier d’un couple et la psyché déviante d’une secte d’illuminés, et enfin, en plein milieu du récit, l’apparition du titre Mandy en lettres de sang gothiques, histoire d’activer la vendetta d’un bûcheron meurtri par le meurtre barbare de sa femme. Avec tout ça, l’état de l’univers exploré était déjà une page blanche sur laquelle la fiction et ses infinies possibilités allaient pouvoir s’écrire. On ne mesurait pourtant pas à quel point ce récit vengeur, pourtant guidé par les sentiments amoureux, allait à ce point lorgner vers le périple mystique et mythologique, vers un rêve à la fois beau et terrifiant, vers un grand écart aussi insensé entre tous les extrêmes imaginables.

C’est surtout que Cosmatos a su équilibrer toutes les forces en question, sans doute en raison de son goût pour la fantasmagorie et l’expressionnisme abstrait. Les personnages de Mandy se mettent ainsi à l’écart de toute forme de psychologisme pour acquérir au contraire une aura d’icônes, de mythes vivants et redéfinis. Est-ce un hasard si, dès le début du film, un simple effet de surimpression tend à relier la dimension charnelle des peintures de la belle Mandy (Andrea Riseborough) et les volutes de fumée psychotrope qu’elle aspire ? C’est une façon de laisser suggérer le fait que ces illustrations pas si éloignées des œuvres de Frazetta vont finir par prendre vie, que l’état second des personnages va suffire à activer la mutation de leur propre espace. Et en matière d’ésotérisme néogothique, nourri aux références les plus fortes de la culture geek, on trouve ici de quoi nourrir mille fictions. Des sortes de Cénobites sans visage, avec cornes d’Abraxas et blouson de cuir, qui surgissent en pleine nuit sur leurs motos vrombissantes après avoir été convoquées par le son d’une petite corne. Des sectes de pacotille, singeant avant tout la folie criminelle et collective de la famille Manson pour incarner l’état d’une Amérique décrite d’entrée comme une terre morte – dévoiement de la galaxie hippie, puritanisme célébré, consumérisme puant, évangélisme dégénéré. Une nouvelle église de l’abjection érigée en plein milieu d’un chantier, et sous laquelle grouille de sombres tunnels à la couleur utérine. Des signes morbides qui sont autant vecteurs d’un futur danger que d’un passé hanté – un cadavre d’animal trouvé lors d’une ballade en forêt réactive chez Mandy un vieux trauma issu de son enfance. Une jeune femme douce et hétérochrome (une pupille plus large sur l’œil droit) au look de pythie gothique abîmée par la vie, en qui on pense déceler un relief de naïade éthérée au détour de quelques plans. Et surtout, au centre de tout ça, Red Miller (Nicolas Cage), réceptacle d’un transfert archétypal, passant d’une citation ironique de la série CHIPs à un statut de néo-Conan mystique et barbare, forgeant son arme sceptrale dans le moule d’une guitare de metal.

Noyé dans cette « obscurité cosmique » qui sert à un moment donné à définir ce qu’exhale son protagoniste, Mandy a tout du death trip sous acide où le travail sur le son et l’image atteint des proportions inédites. Côté ouïe, tout repose ici sur un alliage fou entre une musique industrielle aussi planante que prodigieuse (ce fut là l’une des dernières composées par le regretté Jóhann Jóhannsson) et une piste sonore trafiquée de toutes parts (la voix des acteurs évolue souvent vers le sourd ou le guttural), le tout au sein d’un rythme volontiers arythmique où les plans s’étirent à des fins digressives et où chaque dialogue passe presque pour une incantation. Côté vue, Mandy déchaîne sa fureur chromatique à partir d’un plan très évocateur en début de bobine : un ciel étoilé en cocktail pêche-myrtille, où la flamboyance d’un nuage jaune orangé zèbre une très large partie du bleu idyllique de la nuit – c’est presque un « feu » qui annonce déjà la tragédie à venir. A partir de là, l’intrigue se cale à jamais sur ce parti pris visuel et symbolique : le bleu et le rouge deviennent le signe d’un espace qui se colore à chaque variation de tonalité (de la zénitude à la barbarie) et qui se cahote à mesure qu’il essaie de trouver son juste milieu (le violet cherche toujours à s’imposer ici comme la couleur dominante). Il n’est donc pas étonnant de se retrouver parfois face à des couleurs « baveuses » (le moindre mouvement se trouble alors d’un léger effet de ralenti) ou à des effets de surimpressions faciales au détour d’un gros plan – ce n’est là qu’une façon de se mettre au diapason de personnages au schéma interne de plus en plus combustible. Quant à ces petites parenthèses en animation 2D qui ponctuent ici et là la vengeance de Red, ce ne sont là que des pensées cauchemardesques, bâtie en miroir d’une « réalité » qui ne mérite déjà plus son nom. Tout ce sidérant travail chromatique du jeune chef opérateur norvégien Benjamin Loeb charpente en fin de compte un univers unique, où l’onirisme et la fantasmagorie donnent une toute autre dimension à ce décor forestier très connu que l’on associe par réaction à tout un pan du thriller belge barré (de Calvaire aux Ardennes, la liste est longue…). Il fallait bien cela pour saturer le cadre d’autant de fulgurances chimiques, pour donner un relief aussi prégnant à ce duel entre l’ombre et la lumière, et bien sûr, pour que la seule force évocatrice de l’image puisse refléter la profession de foi du film, ici synthétisée en une réplique culte qui clôt la vengeance de Red (« Le psychotique se noie là où le mystique nage »).

Reste le meilleur argument de vente du film et l’évidence qui le caractérise : qui d’autre que Nicolas Cage aurait pu incarner ce grand taré mystique de Red ? Au-delà d’une filmo qui continue de zigzaguer sans crier gare entre le minable et le génial, l’acteur oscarisé de Leaving Las Vegas est de ces créatures terrestres qui ont fini par quitter la stratosphère. On pourrait désormais pondre un livre entier sur les multiples couches de son jeu d’acteur, sur son obsession à percer (à transcender ?) les frontières de son art, y compris dans ses solderies DTV les moins recommandables. Jusqu’ici, pour le pire comme pour le meilleur (et en restant toujours le meilleur pour le pire), son approche quasi chamanique de l’actorat avait enfanté des personnages possédés, acquis au politiquement incorrect et lâchés en roue libre dans l’exorcisme des émotions les plus primales. La gémellité schizo d’Adaptation, la corruption cocaïnée de Bad Lieutenant, l’outrance redneck d’Hell Driver : ses meilleures prestations post-2000 disaient tout de l’irresponsabilité totalement punk qui guidait sa carrière, et on attendait encore le grand rôle synthétique qui allait porter à ébullition son statut de performer. C’est chose faite avec Mandy. Sorcier cintré qui exacerbe plus qu’il n’incarne, apôtre-né du too much et du « hors-corps », cabotin virant masochiste (à moins que ce ne soit l’inverse ?), Cage trouve ici son point d’orgue par un savant jeu d’oppositions. D’abord en laissant un acteur british (Linus Roache, vu dans Prêtre d’Antonia Bird) se mettre clairement en compétition avec lui pour la Palme de la prestation la plus cintrée, ensuite en guidant sa partition sur une ligne funambule entre le sérieux et le parodique (grande scène de pétage de plombs en slip dans une salle de bain !), enfin en usant de tout ce qui lui tombe sous la main (armure, voiture, quad, cutter, arbalète, tronçonneuse…) pour déchirer tout ce qui traverse son champ de vision (l’image, le paysage, les chairs de ses ennemis…). Ce regard halluciné qui clôt le film, casé juste derrière le revival d’un coup de foudre dans un bar onirique sorti de Twin Peaks, dit tout du chaos ludique qui habite plus que jamais cet acteur-chaman : le voilà qui roule vers l’inconnu avec le fantôme de l’idéal sur le siège passager, tandis qu’en arrière-plan, le décor qu’il vient de traverser a soudain changé de visage, redéfini par les références geek et les rêves de transcendance qui définissent son visiteur. Soit l’âme damnée et jubilatoire d’un ovni plus psyché que psy tout court, immense midnight movie au doux parfum de film culte.

« When I die
Bury me deep
Lay two speakers at my feet
Wrap some headphones
Around my head
And rock and roll me
When I’m dead
»

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