Mai Mai Miracle

« Il y avait des gens autrefois, il y en aura encore dans mille ans ». Avec l’enfance, plus les choses changent, plus elles restent les mêmes. C’est en tout cas ce que nous raconte Sunao Katabuchi dans Mai Mai Miracle, son second long-métrage après Princesse Arete il y a neuf ans. A cinquante ans, celui qui a débuté sa carrière en tant que scénariste pour Miyazaki, cinq ans avant de poursuivre cette collaboration avec Kiki La Petite Sorcière, continue de se servir de l’imaginaire comme facteur nécessaire à l’épanouissement de ses personnages. Librement adapté du roman Mai Mai Shinko de Nobuko Takagi, Mai Mai Miracle est né de la volonté de Jungo Maruta, le président des excellents studios Madhouse, de voir l’atmosphère de la préfecture de Yamaguchi, où le livre se situe et dont il est originaire, portée à l’écran. Et à la découverte des premières images, on ne peut que regretter qu’un tel voyage dans le temps n’ait pu se faire en salles, le film devant se contenter d’une édition blu-ray au contenu limité, toutefois plus que conseillée compte tenu de la beauté visuelle qui nous est offerte.

Nous sommes en 1955, dans un Japon en pleine mutation : les agglomérations gagnent en technologie, on vante désormais les mérites des cyclomoteurs face à la vétusté de vieilles bicyclettes et les immenses champs de blé tendent à perdre en visibilité. Bref, une période transitoire qui confronte littéralement traditions et modernité au sein d’un même cadre géographique : il suffit de quelques secondes pour quitter la ville de Hôsu et rejoindre le monde rural, celui où nous rencontrons Shinko, la jeune héroïne. Le film s’ouvre d’ailleurs sur un plan de cette dernière s’amusant avec sa mèche rebelle (Mai Mai signifie « épi »), avant de la laisser se présenter d’elle-même, par le biais d’une voix off qui ne fera finalement rien d’autre que de l’inscrire en témoin. Témoin du temps qui défile, de ses loisirs, de son ami fictif et invisible, et essentiellement d’un imaginaire débordant nourri par les anecdotes de son grand-père. Ainsi prend-elle plaisir à se balader dans sa campagne, telle qu’elle était mille ans auparavant. C’est la magie millénaire, cette imagination si fertile qu’elle autorise une visualisation concrète d’une époque révolue. En cela se révèle la note d’intention d’une œuvre, pour qui les vestiges du passé (il est ici question de rivières à angles droits, entre autres) entretiennent le présent à la fois d’un point de vue historique (les archéologues, le livre de la maîtresse) et strictement psychologique. Et la réalité filmique de donner corps à ces deux univers au détour de superbes plans d’ensemble qui ponctuent le récit, l’un comme l’autre magnifiés par des jeux de lumière que ne renierait pas Makoto Shinkaï (profitons-en pour rappeler que 5 cm Par Seconde et Voices Of A Distant Star, deux merveilles du monsieur, on été éditées chez Kaze cette année).

Vous l’aurez compris, Mai Mai Miracle est beau, parfois magnifique. Mais il est aussi, ce n’est pas la moindre de ses qualités, brillamment écrit, et passionne par sa fluidité narrative. Certes, pendant quatre-vingt-dix minutes, il ne s’agira que de suivre des préadolescents dans leur quotidien, mais qu’il opère via un montage subtil ou des analogies visuelles intelligentes, Sunao Katabuchi jongle régulièrement avec ses axes temporels, lesquels se font évidemment écho, sans jamais perdre ses thématiques en route. Leur impact dépend en outre, en grande partie, de l’implication du spectateur dans les pensées de la demoiselle, puisque celles-ci acquièrent très vite leur autonomie : en début de film, Shinko imagine une noble débarquant dans sa ville il y a mille ans, avant que l’histoire de cette nouvelle venue ne nous soit révélée au fil du métrage, indépendamment de sa génitrice. Un moyen pour le réalisateur de désorienter son auditoire ? Au fond peu importe, tant ce n’est visiblement pas ce qui l’intéresse. Pour lui, l’imagination est moins prétexte à l’évasion qu’à un épanouissement personnel, et il en va de même pour l’enfance dans sa globalité, toutes générations confondues. Car il n’est ici question que d’enfants, de leurs relations (entre eux ou avec les adultes), de leur vision du monde ou de leurs traumatismes.

Mille ans les séparent, souvent simplement un milieu social et une éducation : dans Mai Mai Miracle, c’est la capacité à s’émerveiller ou à émerveiller les autres qui annihile solitude, différences et permet le rapprochement. Le refrain est connu, à cela de près qu’il n’y a là pas l’ombre d’un Totoro : si on nous aura rabâché que le chef-d’œuvre de Miyazaki a eu une influence thématique certaine auprès de Katabuchi, le traitement quasi-sociologique d’un tel sujet lorgne, a contrario, du côté d’Isao Takahata, lequel épousait la réalité du quotidien avec une précision ethnologique dans ses Souvenirs Goutte A Goutte, où pénétrait l’intimité d’une fratrie en pleine guerre mondiale dans Le Tombeau Des Lucioles.

Le merveilleux laisse ainsi sa place à la vie, non pas à celle chiante et moche de notre cinéma hexagonal, mais la vraie, celle faite de rires (sympathique séquence où les gamines mangent des chocolats alcoolisés), de rencontres et de faits marquants que chacun affrontera à sa manière. La même que connaissait déjà la fillette qui s’ennuyait il y a mille ans, parcourue de la même poésie existentielle et des mêmes interrogations nostalgiques. C’est tout ce que raconte Mai Mai Miracle, aboutissant dans son final à la conclusion que plus qu’un simple écho, passé et présent se reflètent l’un l’autre. L’histoire de l’enfance est unique, belle et universelle.

Réalisation : Sunao Katabuchi
Scénario : Sunao Katabuchi
Production : Madhouse
Bande originale : Shusei Murai et Minako Obata
Photographie : Yukihiro Masumoto
Montage : Kashiko Kimura
Origine : Japon
Titre original : Mai Mai Shinko To Sennen No Mahô
Date de sortie : 25 Août 2010

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