Macbeth / Othello

La filmographie d’Orson Welles est presque un paradoxe à elle toute seule : les chefs-d’œuvre s’y bousculent autant que les films maudits (logique : ce sont les mêmes !), ayant accouché dans la pire des douleurs (avec le rejet des critiques en guise de bonus) quand ils n’ont pas carrément été distribués dans un état plus ou moins inachevé. Les deux films dont il sera question ici, outre leur statut d’adaptations fidèles de l’œuvre de William Shakespeare, répondent pile poil aux deux critères tout en dévoilant à quel point la malice d’un cinéaste, toujours plus inspiré lorsqu’il navigue en pleine tempête, peut réussir à transcender les pires galères de production. A chaque fois, une histoire violente et terrible, aux confins de la folie : d’un côté, un général écossais poussé au meurtre par sa propre femme afin de pouvoir accomplir son destin de futur roi, et de l’autre, un général vénitien rendu jaloux et torturé par les manipulations sournoises de son valet. A chaque fois, un général, incarné par Orson Welles lui-même, dont le regard exorbité mériterait carrément une trentaine de paragraphes. Et à chaque fois, un éditeur décidément cinéphile (Carlotta) qui met les bouchées doubles en matière d’interactivité dès qu’il s’agit d’exhumer de véritables pépites du 7ème Art…

C’est suite à la mauvaise réception de La dame de Shanghaï qu’Orson Welles, alors en situation financière de plus en plus délicate, se lance dans le projet Macbeth, financé par un petit studio indépendant spécialisé dans la série B (Republic Pictures). Tourné en une vingtaine de jours pour un budget plus que limité qui enflera très rapidement, le film poussera donc Welles à innover en plein milieu du tournage, afin de donner à cette adaptation très fidèle de l’œuvre maudite de Shakespeare un relief insolite qui transcenderait la pauvreté des moyens. Réussite totale sur ce terrain-là, puisque le résultat, déjà peu avare en effets de style baroques et en décors rugueux hérités de l’expressionisme muet, élabore avant tout une imbrication quasi parfaite entre les conventions scénographiques du théâtre et du cinéma. Au cœur de décors moyenâgeux en carton-pâte que Welles filme comme des vestiges troglodytes, Macbeth investit un monde en déséquilibre, alternance permanente de plongées et de contre-plongées, où les êtres s’agitent dans une folie sans limite qui les dépasse et où seuls leurs monologues en voix off peuvent incarner la voix de la raison. Les « yeux » de Welles, à la fois les siens (sans cesse écarquillés) et celui de sa caméra (virtuose dans tous les domaines), sont donc ici les dépositaires d’une vraie intelligence en terme de mise en scène et d’une débrouillardise sidérante qui ont raison de toute critique.

La réussite du film sera hélas aussi surprenante que son destin commercial sera funeste. Placé une fois de plus sous le mauvais œil de l’inachèvement et du remontage désastreux (une habitude chez le cinéaste de La soif du Mal), Macbeth déçut aussi bien la critique que le public dès sa sortie en salles, poussant ainsi le patron de Republic Pictures à ordonner à Welles de raccourcir le montage (près de trente minutes seront sacrifiées) et, surtout, de modifier la bande-son. En effet, alors que Welles avait décidé de faire jouer ses acteurs avec un fort accent écossais (avec des « r » rarement aussi roulés qu’ici), cette diction fut jugée incompréhensible pour le spectateur américain moyen. C’est donc une version de 85 minutes qui sortira finalement en mai 1950, au moment où Welles, pour le coup totalement ruiné, s’exile en Europe, là où le film sera en revanche très bien accueilli (André Bazin en sera l’un des plus fervents défenseurs). Une version qui fait malgré tout pâle figure face au montage original de deux heures, restituant à merveille la puissance tellurique et métaphysique de la pièce de Shakespeare au cœur d’un écrin filmique pour le coup aussi bricolé qu’halluciné.

Test Blu-Ray

Des deux films d’Orson Welles édités aujourd’hui au format HD par Carlotta, c’est indiscutablement Macbeth qui a droit au plus beau traitement de faveur. Rien de moins que deux galettes au programme, dont une exclusivement consacrée à la version remontée de 85 minutes en guise de méga-bonus. Sur le premier Blu-Ray, que du bonheur en cascade pour tous ceux qui souhaiteraient rentrer dans le détail sur la conception de ce film unique : un point de vue à la fois riche et subtil sur le film (et la pièce de Shakespeare) par l’acteur Denis Lavant, trois modules analytiques centrés sur des points précis du film (les deux montages, les décors, le lien entre Welles et Shakespeare), le regard d’un metteur en scène de théâtre sur le travail de Welles, ainsi que deux séquences commentées. A noter aussi la présence de deux raretés : un extrait filmé de la fameuse pièce Macbeth Vaudou (montée en avril 1936 dans le cadre du Federal Theatre Project) et un enregistrement discographique de 1940 où Welles répète Macbeth en compagnie de ses acteurs du Mercury Theatre. Rien à redire non plus sur le terrain de l’image et du son : les deux versions du film ont le même master HD, nettoyé de fond en comble, et la piste DTS-HD 1.0 ne présente aucun défaut majeur en terme de spatialisation sonore ou d’équilibre bruitages/dialogues.


Les retrouvailles entre Welles et Shakespeare ne seront là encore pas placées sous le signe de la chance, puisque le réalisateur mettra quatre ans à finaliser ce que l’on peut aisément qualifier de « film-monstre ». Les difficultés rencontrées ont de quoi donner le vertige : des changements de comédiens incessants, des costumes et des décors bricolés par manque de moyens, et surtout, des interruptions de tournage répétées, qui poussèrent par exemple Welles à faire l’acteur dans Le troisième homme de Carol Reed pour pouvoir réinvestir son salaire d’acteur dans la production du film. Et comme si de telles galères de tournage, dirigées par l’improvisation constante, ne suffisaient pas, c’est le montage lui-même qui fera les frais de cette instabilité. Avec Othello, Welles construit en effet un découpage éclaté, pour ne pas dire quasi kaléidoscopique, qui enchaîne les plans furtifs et les contre-plongées vertigineuses sans discontinuer. Et ce qui aurait pu rendre le film irritant et incohérent finit paradoxalement par l’enrichir, réceptacle d’une vision chaotique de la condition humaine et d’un écrasement des perspectives géométriques qui piège les personnages dans le vaste labyrinthe du destin. C’est toute la force du film que d’assimiler la dimension baroque et démesurée de chacune de ses composantes (cadre, décor, jeu d’acteur…) pour réussir à l’incarner au sein d’un montage au final plus expérimental que schizo, gorgé d’ombres et de lumières.

Que l’on puisse donc considérer le génie de ce film comme accidentel n’est en rien un problème, tant il est vrai que Welles n’est jamais meilleur que lorsqu’il réactive sa légendaire malice pour trouver en urgence des idées de mise en scène, quitte à laisser son regard halluciné (plus expressif et sidérant que n’importe quel gros plan) devenir l’épicentre de la folie déployée par l’intrigue. Son Othello est en tout cas un pur acte de foi envers la prédominance du cadre et du montage sur toute autre considération dans la création d’un film. Il est simplement assez triste de constater que les remontages successifs du film au fil des années, censés se rapprocher sans cesse de la version idéale voulue par le cinéaste, auront fini par entraîner une resynchronisation des dialogues qui contribue hélas à lisser quelque peu la bande-son. Un détail d’autant plus gênant que Welles lui-même a toujours affiché son mépris pour ce genre de pratique, mais qui, fort heureusement, n’altère en rien la puissance toujours aussi démentielle des images.

Test Blu-Ray

Là encore, comme pour Macbeth, le transfert HD d’Othello frise le sans-faute : si ce n’est quelques plans un peu flous dans les premières minutes du film, le master est flambant neuf et la piste sonore DTS-HD 2.0 (là encore, uniquement la version originale) tout bonnement idyllique. On avouera néanmoins que le seul « inconvénient » de cette dernière est de rendre encore plus perceptible la resynchronisation récente de la bande-son. Certes moins nombreux que ceux de Macbeth, les suppléments sont néanmoins plus longs. On retiendra surtout l’analyse du critique américain Joseph McBride, à la fois érudite et bourrée d’anecdotes fascinantes, où est également évoquée la restauration du film en 1992, mais aussi une longue interview d’Orson Welles où le cinéaste revient sur ses adaptations de Shakespeare au cinéma comme au théâtre. En outre, le choix d’ajouter à ces bonus le court-métrage Return to Glennascaul est hautement réjouissant : réalisé durant une période d’interruption du tournage d’Othello et présenté ici par le cinéaste Peter Bogdanovich, ce petit film de 22 minutes montre Welles se livrer à une mise en abyme à la Kiarostami tout en faisant référence en intro à son propre film en tournage. Sans doute le bonus le plus précieux de cette édition.


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