Love

REALISATION : Gaspar Noé
PRODUCTION : Les Cinémas de la Zone, Rectangle Productions, Wild Bunch, RT Pictures
AVEC : Karl Glusman, Aomi Muyock, Klara Kristin, Gaspar Noé, Juan Saavedra, Déborah Révy, Vincent Maraval, Benoît Debie
SCENARIO : Gaspar Noé
PHOTOGRAPHIE : Benoît Debie
MONTAGE : Gaspar Noé, Denis Bedlow
ORIGINE : France
GENRE : Drame, Erotique
DATE DE SORTIE : 15 juillet 2015
DUREE : 2h14
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy, 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son enfant de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelle de sa fille disparue depuis longtemps. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave. Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra. Une passion contenant toutes sortes de promesses, de jeux, d’excès et d’erreurs…

Fassbinder disait toujours qu’un bon mélodrame se fabrique avec du sang, du sperme et des larmes. Ce n’est certes pas la première fois que Gaspar Noé en fait l’illustration sur grand écran, mais c’est indéniablement avec Love que la théorie se mêle le mieux à la mise en pratique. Cela faisait en effet des années que le réalisateur s’était mis en tête de réaliser un film visant à reproduire la passion amoureuse dans tous ses excès charnels et émotionnels, histoire de capturer la dimension organique de l’acte amoureux. Pari gonflé, risqué, mais au final transcendé et sublimé. Cela dit, il vaut mieux prévenir les non-initiés face aux fausses idées – hélas inévitables – qu’un tel film pouvait susciter. Qu’importe la polémique suscitée par une campagne marketing très maline, entre une série d’affiches osées, les promesses d’un film porno en 3D ou même les déclarations d’un Vincent Maraval vantant « un film qui fera bander les mecs et pleurer les filles ». Love échappe complètement à son programme de départ : il n’est en rien un film porno, encore moins le scandale sulfureux promis ici et là (sauf peut-être pour les pisse-froids n’acceptant pas l’idée du sexe explicite à l’écran), et Noé n’a clairement aucune envie de concurrencer YouPorn ou de piquer le trône de Marc Dorcel. Comme toujours chez lui, l’expérience proposée est un tunnel émotionnel à risques dans lequel le spectateur est invité à s’engouffrer, pour mieux être remué, dévasté et, surtout, ému. Si l’on cherchait à définir le caractère expérimental du 7ème Art, les films de Noé en seraient les plus beaux exemples.

Tout comme Irréversible dans sa scène-pivot et Enter the void dans sa totalité, Love semble obéir à des règles déjà installées par le cinéaste : narration éclatée qui se réinvente sans cesse, secousses régulières qui mettent les sens à l’épreuve, fascination permanente tout au long d’un montage hypnotique. Pour autant, le film se compose comme une aventure intérieure dirigée par le désir et la pulsation amoureuse, visant à faire sortir un amour enfoui dans les abysses du souvenir, et à en faire l’évocation avec une sincérité désarmante. Un exercice dans lequel Terrence Malick est désormais passé dieu vivant, et que Noé travaille à son tour avec un art de la fulgurance quasi similaire. On n’aura aucune difficulté à rapprocher Love d’un film comme A la Merveille, les deux films partageant la même naïveté vis-à-vis du sentiment amoureux et la même mélancolie ressentie au travers d’une voix off envoûtante. Mais pas seulement : ces deux films ont en commun de révéler l’âme de leurs créateurs respectifs, lesquels parlent d’eux-mêmes et se livrent comme jamais ils ne l’avaient fait.

Comme toujours chez Noé, le scénario tient sur un demi-ticket de métro. Une histoire simple, où le discours n’a pas sa place, où les lois du monde extérieur sont passées sous silence, où la sensation prime sur toute autre considération. Trois personnages : un héros junkie, une blonde maternelle, une brune incandescente, tous joués par des inconnus investis corps et âme dans leurs rôles. Un film simple, intime, sur un triangle amoureux qui passe par tous les états possibles (la rencontre, l’amour, la violence, la perte, la rupture, le souvenir, la fuite, etc…). Mais un film avant tout personnel pour Noé, qui fait de Murphy son double fictionnel et qui déroule sa propre vie par petits zestes narratifs. Outre le fait de définir Murphy comme un loser cinéphile obsédé par le 2001 de Kubrick (film préféré de Noé, rappelons-le), le cinéaste fait ici revivre des bribes de sa rencontre avec Lucile Hadzihalilovic (réalisatrice du sublime Innocence), revisite ses goûts cinéphiles (les affiches de Salò, Freaks, Taxi Driver ou Naissance d’une nation) et musicaux (le thème culte d’Assaut de John Carpenter accompagne ici une virée dans les dédales d’un sex-club), cite sa propre filmographie au détour d’une incursion dans la chambre de Murphy (on aperçoit le Love Hotel d’Enter the void sur sa commode et une VHS de Seul contre tous lui sert de cachette pour sa drogue), et va même jusqu’à s’intégrer lui-même dans le film, autant de façon détournée (le bébé du couple s’appelle Gaspar) qu’en jouant un galeriste obsédé nommé Noé et coiffé d’une moumoute hilarante.

Pour autant, la crainte de ne voir là qu’un pur objet de fétichisme cinéphile n’a pas lieu d’être. Il faut se souvenir de sa fascination pour le voyage astral et la réincarnation dans Enter the void pour reconnaître en Gaspar Noé un artiste conscient des effets – plus ou moins tragiques – du destin et des signes prémonitoires. Love échappe donc au train fantôme de citations appuyées pour se muer en voyage inédit dans la tête d’un homme (Murphy/Gaspar) qui revisite son propre parcours pour mieux évoquer ce qu’il est devenu aujourd’hui. La question posée en filigrane par le film est la suivante : où en sommes-nous de notre vie et de nos rêves à un instant T ? Comment revisiter notre propre parcours, qu’il soit créatif ou intime ? Seul l’amour fou, ici défini comme le sens de la vie, permet de relier les wagons entre eux. On se souvient qu’auparavant, Noé finissait Irréversible par un carton brutal : « Le temps détruit tout ». On se réjouit de constater qu’il a changé d’avis : le temps peut en effet laisser filer les espérances ou réduire les destinées en poussière sous l’effet des coups du destin, mais les sentiments, eux, restent durs comme la pierre, toujours en surchauffe dans l’esprit, à la manière de deux silex qui se frottent en boucle.

Lors de la présentation du film en séance de minuit à Cannes 2015, Thierry Frémaux prenait soin de rappeler la nationalité argentine de Gaspar Noé. Ce qui amène une autre facette de Love et du 7ème Art en général : un cinéaste étranger qui, fasciné par le caractère romantique de Paris, choisit d’en faire le théâtre d’un amour fou et dévastateur. Les exemples ne manquent pas, des Lunes de fiel de Polanski jusqu’au Dernier tango à Paris de Bertolucci. Même chose dans Love, avec le même souci d’opposer deux systèmes de narration : un huis clos dans un appartement parisien d’un côté, une série de flashbacks de l’autre. Isolé dans sa chambre, Murphy devient le sujet d’une expérience de mélancolie ultime, qui fait revivre l’éden et l’enfer avec le même équilibre, qui fissure le vernis de la maturité pour replonger dans une époque insouciante, peut-être abîmée par le temps mais que les pulsions continuent d’alimenter. La difficulté aujourd’hui ? Elever un enfant que l’on ne désirait pas (tout ça à cause d’une capote abîmée lors d’un rapport sexuel adultère) et renouer avec l’objet de ses désirs, que l’on a laissé tomber et que l’on a laissé sombrer dans les pires tunnels de l’excès, surtout lorsque deux démons – défonce et débauche – jouaient les agitateurs au sein de cet amour fou.

Les allers-retours échappent ici à toute chronologie, signes d’une mémoire vacillante et gorgée de pièces d’un gigantesque puzzle qu’il s’agirait de reconstituer autant que faire se peut. Le montage se calque sur ce principe : comme dans Seul contre tous, Noé peuple son film de petits écrans noirs soudains, tenant aussi bien de petites fractures narratives – qui donnent à chaque scène l’allure d’un instantané – que du clignement d’œil capable d’offrir une nouvelle perspective d’un plan (ce genre de cut permet ici de jouer sur l’apparition ou la disparition d’un personnage). Tout cela au travers d’une structure narrative qui n’hésite pas à répéter certaines scènes et certains dialogues pour mieux recomposer une mémoire malade, droguée, dévorée par le mal-être. Mais le film ne renoue pas avec le vertige sensoriel d’Enter the void, tant il se fait modeste et précis dans sa mise en scène. Certes, la photo hallucinante de Benoît Debie (cette phrase va finir par devenir un pléonasme) et les perspectives de cadrages que Noé ose à de très nombreuses reprises nous placent en terrain connu en même temps qu’elles nous chatouillent les cinq sens. Mais la simplicité prime sur la performance. Rien d’étonnant à ce que la plus belle scène du film se résume à un simple mouvement de Steadycam sur Murphy et Electra, marchant côte-à-côte le long d’un chemin descendant du parc des Buttes-Chaumont. Deux amoureux, quelques regards, une caméra qui semble flotter, le monde qui défile autour d’eux – c’est juste beau à en pleurer.

C’est là qu’il convient de saluer le choix du relief 3D, qui ne résume pas ici à une perspective vicieuse pour accroître la proximité avec des chairs qui se touchent et qui se lèchent. Certes fidèle à son image de provocateur-né, Noé s’en donne parfois à cœur joie dans l’épate rigolote, à grands coups d’éjaculations sur l’écran, de va-et-vient d’un pénis à l’intérieur d’un vagin (image déjà présente dans Enter the void) ou d’un index qu’il adresse lui-même au spectateur en disant « You’re a piece of shit ! ». Mais ce qui rend l’expérience de la 3D si puissante vient précisément des instants où l’orgasme est encore absent, où l’on sent juste des corps qui se laissent gagner par leur sensualité – la superbe scène d’introduction en donne le pouls. Même verdict pour les moments où Murphy est seul dans sa chambre, isolé en plein centre du cadre : la 3D renforce alors sa solitude en jouant à merveille sur les échelles de plan. A travers cette mise en scène du relief (dans tous les sens du terme), Noé prolonge ce qu’il avait révolutionné dans Enter the void : installer un nouveau langage afin d’en extraire une autre façon de faire partager des émotions. Ce film unique, organique et pulsionnel, se vit à la manière d’une rêverie de laquelle on craint toujours d’être éjecté. Difficile, du coup, de retenir nos larmes lorsque les mots The End surgissent au bout de ces 2h14 qui sont passées trop vite. Une histoire d’amour laisse toujours des traces lorsqu’elle touche à sa fin. Cela vaut pour ceux ou celles que l’on a tant aimé. Cela vaut aussi pour les films dont on restera amoureux à jamais.

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