L’Ordre Et La Morale

REALISATION : Mathieu Kassovitz
PRODUCTION : Nord Ouest Production, France 2 Cinéma, Studio 37, UGC Images
AVEC : Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi, Alexandre Steiger, Philippe Torreton, Sylvie Testud
SCENARIO : Mathieu Kassovitz, Pierre Geller, Benoît Jaubert
PHOTOGRAPHIE : Marc Koninckx
MONTAGE : Mathieu Kassovitz, Thomas Beard, Lionel Devuyst
BANDE ORIGINALE : Klaus Badelt
ORIGINE : France
GENRE : Drame, Histoire vraie, Politique
DATE DE SORTIE : 16 novembre 2011
DUREE : 2h16
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Avril 1988, Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie. 30 gendarmes retenus en otage par un groupe d’indépendantistes Kanak. 300 militaires envoyés depuis la France pour rétablir l’ordre. 2 hommes face à face : Philippe Legorjus, capitaine du GIGN et Alphonse Dianou, chef des preneurs d’otages. À travers des valeurs communes, ils vont tenter de faire triompher le dialogue. Mais en pleine période d’élection présidentielle, lorsque les enjeux sont politiques, l’ordre n’est pas toujours dicté par la morale…

C’est l’histoire d’un revenant. Un type qui a vécu l’enfer et qui, conscient de tout ce que cela aura engendré sur lui, se lance dans une véritable catharsis… Non, ce n’est pas de Philippe Legorjus (personnage central de ce film-événement) dont on parle, mais bel et bien de l’acteur qui l’interprète, Mathieu Kassovitz, également réalisateur du résultat, que l’on pensait mort et enterré après sa douloureuse escapade en territoire ennemi. Car ils sont nombreux, nos réals français, à avoir tenté l’excursion outre-Atlantique à cause de la frilosité de nos producteurs à mettre en scène des projets non formatés et politiquement incorrects. Kassovitz en aura fait les frais, et on connait le résultat : si le très honnête film de frousse Gothika avait rassuré sur sa faculté à dynamiser un scénario pataud par une mise en scène inventive et émotionnellement forte, l’échec artistique de Babylon A.D., adaptation d’un excellent livre de Maurice Dantec qu’il portait en lui depuis si longtemps, aura fait figure de cas d’école rêvé sur les dysfonctionnements d’un système de production mercantile (Vin Diesel et les pontes de la Fox ont une grande part de culpabilité dans cette affaire). Enfin débarrassé de ces contraintes absurdes et revenu auprès de son producteur Christophe Rossignon pour un autre projet bien plus ambitieux (le récit de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa en 1988), le cinéaste semblait avoir clairement envie de revenir aux sources de son cinéma, qui lui avait l’admiration sans borne des critiques et avait fait de La haine le bulldozer révélateur d’un cinéma français jeune et engagé, hors des sentiers battus, désireux d’utiliser le langage cinématographique pour traduire une certaine vérité du réel. Or, si l’on en croit les réactions suscitées par ce nouveau film avant même sa sortie, ce n’était pas gagné : le tournage fut compliqué suite au rejet de l’Armée française d’apporter son soutien au projet, la distribution du film fut annulée en Nouvelle-Calédonie, de peur que le film ranime les passions, le scénario fut accusé d’être truffé de mensonges et d’approximations par de nombreux journaux ou personnalités (surtout de droite), sans oublier les rumeurs d’un film uniquement destiné à créer une polémique. Tout comme Hors-la-loi l’année dernière, les sujets tabous donnent du grain à moudre à nos cerbères de la culture qui s’effrayent d’un film susceptible de réveiller les consciences, et ça n’est pas prêt de s’arrêter. Reste que cette chronique ne va pas consister à rentrer dans l’analyse de la véridicité de ce qui est montré dans le film de Kassovitz (on est au cinéma, pas sur la chaîne Histoire), mais d’aborder l’aspect cinématographique du résultat.

Des films qui abordent frontalement le rôle de l’armée dans des événements constituant des pages sombres de la démocratie française, on en aura eu quelques-uns ces derniers temps, et même cette année avec L’assaut, véritable bouse de destruction massive relatant la prise d’otages du vol Alger-Paris à l’aéroport de Marignane en 1994. On y trouvait de l’emphase esthétique, un montage illisible, un scénario qui se limitait à des faits chopés au hasard sur Wikipédia, sans compter une dramaturgie qui oscillait entre le vide et la caricature. Est-ce le cas avec L’ordre et la morale ? Heureusement, la réponse est non. Mais le film s’inscrit avant tout dans la droite lignée d’un genre très spécifique au cinéma hexagonal, dont l’optique consiste à raconter un fait divers d’envergure plus ou moins grande sous l’angle du témoignage polémique. Récemment, on avait eu droit à L’ennemi intime, épopée à grand spectacle sur une poignée de soldats durant la guerre d’Algérie, dont le scénario, construit à partir des témoignages présents dans le documentaire éponyme de Patrick Rotman, souffrait d’un réel didactisme et d’une construction narrative relevant de l’illustration scolaire. Est-ce le cas avec L’ordre et la morale ? Hélas, la réponse est (souvent) oui.

Avec un cinéaste engagé et enragé comme Kassovitz aux commandes, on avait clairement l’homme de la situation, mais quelque chose se met très vite à clocher dans l’affaire. Pour schématiser, la première demi-heure du film s’avère assez lamentable : tout comme avec L’assaut, on se retrouve face à une juxtaposition insensée de conversations entre militaires (la plupart passant leur temps à se parler face-à-face ou au téléphone), une narration qui ressasse des étapes-clés de l’événement en se focalisant sur le parcours du protagoniste (et non l’inverse), une voix off à la Apocalypse now qui surligne les intentions du film dès la première image, et enfin, le déclenchement immédiat d’un compte à rebours menant de façon prévisible au terrible assaut final. La prestation d’acteur de Kassovitz lui-même constitue aussi un léger handicap : généralement brillant dès qu’il s’agit d’exprimer des dilemmes moraux ou sociaux, le bonhomme donne ici une interprétation mesurée et concentrée, susceptible de placer le spectateur dans la peau de ce réceptacle humaniste. Dans ce cas, les terribles dilemmes auxquels le héros sera confronté doivent servir de tremplins à discussions pour le spectateur, mais à cause du didactisme pesant du scénario, on s’aperçoit vite que le film ne fonctionne que dans un sens, avec une base de réflexion quasi inexistante. On est quasiment dans l’expression militante, ce qui n’exclut pas un léger manichéisme dans les rapports entre Legorjus et sa hiérarchie, davantage concernée par la résolution express de cette affaire embarrassante que par la recherche d’une solution pacifique.

Reste que, si le film s’impose finalement comme une réussite majeure, c’est surtout grâce à sa mise en scène, qui contrebalance assez facilement les quelques reproches évoqués ci-dessus. Enfin libéré des contraintes de production qu’il avait pu subir à travers ses précédents films, Kassovitz se lâche enfin et concrétise ses envies de pur cinéma : en privilégiant les plans-séquences et les cadres larges, sa mise en scène déploie une ampleur rare dans le cinéma français, misant à la fois sur une lisibilité parfaite et une gestion de l’espace harmonieuse, où Legorjus joue aussi bien le rôle du témoin que du médiateur. D’abord, le fameux flash-back sur l’assaut de la gendarmerie résume à lui tout seul le processus de mise en scène élaboré par Kassovitz : alors que l’un des gendarmes locaux raconte au héros le déroulement précis de l’assaut, passé et présent se confrontent dans un même plan-séquence étourdissant où tous les enjeux de la scène sont alors posés. Une scène techniquement sidérante qui repose sur deux partis pris : d’une part, lier le déroulement d’une tragédie passée et sa perception présente dans un seul et même mouvement, et d’autre part, élaborer un point de vue purement subjectif du protagoniste sur cet événement, et non une forme de vérité absolue (on sent ici que le personnage de Kassovitz visualise l’assaut au fur et à mesure des indications).

Histoire d’atténuer la polémique suscitée par le film, il est nécessaire de préciser que le film, très éloigné d’un film à charge et arrivant bien après l’amnistie prononcée par Michel Rocard lors des accords de Matignon en juin 1988, est entièrement porté par la subjectivité de son protagoniste (Legorjus est présent dans chaque scène du film, et très souvent au centre de l’écran), ce qui évacue ainsi les craintes d’y voir un pamphlet énonciateur de vérités absolues où les faits serait figés dans l’intrigue. Raison de plus pour laquelle l’assaut final, entièrement basé sur le présent et la perte de repères progressive, ne sera qu’un amas de chaos sans aucune lisibilité pour Legorjus, au déroulement incompréhensible (la vérité reste donc filtrée), et où seul le résultat, forcément terrible et traumatisant pour le héros, sera révélé au grand jour. Du coup, là où un trop-plein de virtuosité cinématographique aurait pu rendre le film douteux dans sa retranscription d’un incident prétexte à toutes les polémiques, le film est alors sauvé par l’emploi d’une mise en scène stylisée et travaillée, qui évite les excès d’hyperréalisme autant que possible (hormis dans son dernier quart d’heure) pour se limiter au point de vue visuel d’un cinéaste sur cet événement. Par analogie, on est parfois dans le même type de partis pris que ceux d’un Oliver Stone qui s’attaquait à l’affaire JFK : en ce qui concerne la réalisation et le montage, il ne s’agit pas d’énoncer des vérités invariables sous un angle pédagogique et documentaire, mais d’illustrer un point de vue à partir d’éléments cinématographiques qui n’excluent pas une certaine dimension spectaculaire.

Il faut aussi voir comment le symbolisme s’invite au sein de petits mouvements de caméra insidieux et précis. Exemple le plus marquant : un simple zoom avant dans un hall d’hôtel, la caméra avançant vers un petit salon (où Legorjus s’entretient avec sa hiérarchie sur l’éventualité d’une intervention militaire) et traversant un jeu d’échecs grandeur nature où quelques clients de l’hôtel avancent leurs pions. Autre exemple : Legorjus passe un coup de fil à son supérieur de l’Elysée, et sa tête fatiguée donne l’impression d’être enfermée dans l’espace délimité par la cabine téléphonique. Un seul mouvement de caméra, un seul plan, pas un seul mot de trop, et tout est dit. Même le son occupe une place importante : avec ses bruits industriels évoquant des coups de marteaux sur une plaque métallique, c’est comme si, tout au long de cette intrigue racontée en flash-back, le destin continuait à frapper un peu plus la conscience, l’esprit et la morale du protagoniste. Autant dire qu’avec ce film, le talent inné de Kassovitz à transcender un matériau simpliste par une réalisation puissante semble revenu sur le devant de la scène.

Au bout du compte, on peut donc regretter que cette mise en scène, éblouissante sur tous les points, ait parfois été sacrifiée sur l’autel de la paraphrase, à l’image de la toute dernière réplique du film, hyper démonstrative, qui s’avère presque à la limite du hors sujet pour ce genre de projet : « Si la vérité blesse, alors le mensonge tue ». Dans un livre, ce genre de phrase aurait un impact démentiel, mais dans un film, elle produit juste l’exact opposé. Même le titre du film, pourtant évocateur, révèle un peu la schizophrénie du projet. Ordre et morale : Kassovitz semble avoir été contraint au fond de lui de privilégier tout ce qui semblait nécessaire (la retranscription des faits) en mettant sa réalisation et son regard de cinéaste un tantinet en retrait, et surtout, sa position de réalisateur engagé, toujours exprimée en filigrane de l’intrigue et de la mise en scène dans certains classiques du genre (dont ceux de Costa-Gavras), semble avoir pris l’avantage sur le symbolisme au bénéfice de considérations pour le moins banales, voire pesantes et moralisatrices (le constat final). Son âme de citoyen engagé semble de plus en plus vivace, c’est certain, mais au bout du compte, le cinéma n’y gagne pas complètement au change. Il est indéniable qu’avec une dose plus limitée de didactisme et une plus grande confiance en la puissance d’évocation de sa mise en scène, Mathieu Kassovitz aurait pu réaliser le grand chef-d’œuvre engagé dont on rêvait. En l’état, il signe « simplement » un film fort et brillant qui marque son retour en grâce après des années de galère. On s’en contentera largement, au vu de la puissance qui se dégage des images.

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