Lincoln

REALISATION : Steven Spielberg
PRODUCTION : Dreamworks SKG, 20th century fox, Amblin
AVEC : Daniel Day-Lewis, Jackie Earle Haley, James Spader, Joseph Gordon-Levitt, Tommy Lee Jones
SCENARIO : Tony Kushner
PHOTOGRAPHIE : Janusz Kaminski
MONTAGE : Michael Kahn
BANDE ORIGINALE : John Williams
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Biopic
DATE DE SORTIE : 30 janvier 2013
DUREE : 2h29
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l’esclavage. Cet homme doté d’une détermination et d’un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.

Un projet comme Lincoln appelle l’inévitable question autour d’une biographie de cette acabit : comment traiter un homme dont la condition s’est élevée au rang d’icône ? De nos jours, il est de bon ton de nier le second pour privilégier la première. D’une certaine manière, cela conduit à offrir un portrait incomplet. L’impression que laisse un homme revêt finalement autant d’importance que ce qu’il est véritablement. C’est d’autant plus vrai lorsque ses actions ont eu des conséquences significatives. Le cas d’Abraham Lincoln en fait bien sûr partie. Le seizième président des Etats-Unis a eu un impact tellement déterminant sur l’histoire américaine qu’il est peu aisé d’aller outre la respectueuse image que l’on s’en fait. Les précédents essais cinématographiques autour de sa personne ne se basent finalement que sur celle-ci, quelle soit servie avec fantaisie (Timur Bekmambetov et sa relecture vampirique) ou un sérieux papal (la biographie de D.W Griffith où Lincoln est présenté comme un perroquet momifié répétant toutes les minutes que l‘union doit être préservée). John Ford reste l’un des rares à avoir passé le cap avec Vers Sa Destinée par l’emploi d’un moyen détourné. Comme le titre original Young Mr. Lincoln l’indique, Ford se concentre sur les jeunes années du futur président lorsqu’il exerçait la profession d’avocat. Une sorte de prequel par lequel il décrivait la personnalité, les attitudes et les convictions d’un homme au destin hors norme. Car il s’agissait moins d’une histoire des origines que de proposer sous un angle inédit l’essence du personnage. Ford concluait sur l’annonce d’un accomplissement à venir et Spielberg semble reprendre le flambeau à partir de là.

Consciemment ou inconsciemment, ce grand admirateur fordien qu’est Spielby pose une sorte de pont avec Vers Sa Destinée dans les premières scènes. Le film de Ford se terminait sur une image symbolique de Lincoln gravissant une colline alors qu’un orage se profile à l’horizon. Une imagerie similaire est convoquée par Spielberg avec ce rêve où Lincoln seul à bord d’un bateau fend une nuit noire en direction d’une lointaine lueur. Une sorte de rappel de l’épisode précédent insinuant que le destin de Lincoln est sur le point d’être scellé. Le lien avec Vers Sa Destinée est également instillé par un choix de structure similaire. Etudié par Spielberg depuis la fin des années 90, le projet Lincoln passa par plusieurs étapes. John Logan livra un premier scénario centré sur la relation entre Lincoln et le leader abolitionniste Frederick Douglass. Paul Webb réécrira le script pour qu’il couvre tout le mandat présidentiel de Lincoln. Insatisfait, Spielberg demande à ce que l’on fasse machine arrière. Tony Kushner s’emploiera alors à condenser l’action sur une période bien précise de la vie de Lincoln. Un choix fordien donc, si ce n’est qu’il porte sur l’événement pour lequel Lincoln restera connu dans l’Histoire : l’adoption du 13ème amendement instituant l’abolition de l’esclavage.

Au procès limite anodin de Vers Sa Destinée, Lincoln opte pour l’épisode majeur. En soit, cela est un choix logique afin de mieux cerner son personnage puisque proposant ici des liens directs et clairs entre sa pensée et ses actions. Une perspective rapprochée passant par un décryptage du jeu politique. Qui dit politique, dit idéologie et toutes les annexes qui vont avec : hypocrisie, immoralité, une juste dose de suffisance… Pour un film censé parler d’une des grandes étapes de l’histoire américaine, Spielberg et Kushner prennent toute la mesure d’inclure ces notions. Par certains aspects, on aura ainsi presque un guide sur l’art d’acheter des voix, de faire pression sur des personnes pour se les mettre dans sa poche et de décrédibiliser son adversaire par un bon mot. Le verbe est une arme et les nombreux débats du long-métrage en sont la démonstration. En un sens, il pourrait apparaître déplorable chez un cinéaste comme Spielberg de privilégier un verbiage aussi brillant soit-il au détriment de la notion du visuel. Après tout, c’est un peu cette noblesse du beau discours qui avait fait sombrer Amistad (comprenant néanmoins une poignée de scènes où le cinéaste se reprend en main). Le projet Lincoln ayant pris germe au lendemain de cette déconfiture, nul doute qu’il fut immédiatement pensé de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Ce qui est fait par un usage de découpage et de photographie plus pointilleux que jamais pour éviter de s’engoncer dans un académisme à la Ron Howard. Il en va de même pour un casting dépassant le stade du festival des barbes et postiches tel qu’il fut proposé dans la bande annonce. On retiendra forcément en premier lieu la prestation de Daniel Day-Lewis dont la profondeur atteint le stade de l’hypnotique. Une véritable mystification en parfaite adéquation avec le personnage historique.

Par ce va-et-vient entre le public et le privé, Spielberg peut donc faire ressortir la grandeur de l’homme et, avec lucidité, mentionner son ambiguïté. Lincoln et ses conseillers en font la démonstration constante : ils sont de brillants stratèges. Mais leurs stratégies passent par l’usage intensif du mensonge, de la manipulation et par certains aspects de l’oppression. Attablé pour une sempiternelle réunion, Lincoln l’admet : peut-être est-il le dictateur que certains critiquent. Après tout, en quoi ses agissements sont ils différents d’un dictateur ? D’un point de vue moral, ses entourloupes sont assez dégoutantes. L’exemple le plus évident arrive à la fin où il use de sa rhétorique d’avocat pour commettre un parjure afin de débloquer le vote. Est-ce là ce que l’on espère d’une icône, d’un modèle à suivre ? La réponse se trouve dans son célèbre discours fait à Gettysburg où il parle de ce « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Lincoln s’est entièrement mit au service du peuple. Si il a pris des chemins détournés et peu recommandables, c’est pour servir le peuple. L’Histoire est jalonné de personnages ayant fait le même choix mais en se perdant en route. Le cas de Lincoln est particulier, voir exceptionnel. Par delà l’ignominie de l’instant (l’inflexible prolongation de la guerre entraînant son flot de morts inutiles), la portée bénéfique des actions de Lincoln envers le peuple est évidente. En un sens, c’est peut-être pour ce lien entre l’Histoire passée et celle en cours que Spielberg étend un brin inutilement sa fin. Là où l’image d’un Lincoln marchant dans un sombre couloir était une fin idéale (et là encore fordienne dans l’âme), il opte pour illustrer (judicieusement hors champ) sa mort et offre un épilogue à la fonction un brin moralisatrice. Une faute de goût assurément, tant le naturel avec lequel toutes les thématiques ont été amenées se passait d’un tel artifice.

On pourrait donc bien critiquer un léger manque de confiance en son propre matériau. Le montage international est d’autant plus rageant à cet effet qu’il rajoute un texte explicatif sur la guerre de sécession là où la brutale (et unique) bataille du film offrait la parfaite entrée en matière. Difficile alors de parler de Lincoln comme d’une œuvre majeure d’un Spielberg actuellement en pleine période de remise en question.

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