L’Iceberg / Rumba / La Fée

C’est arrivé près de chez vous. C’est bizarre. C’est jouissif. C’est assez inattendu. Et c’est absolument inratable. Soyons directs : en matière de cinéma, c’est fou comme ils sont fous en Belgique, et c’est fou comme la plupart des producteurs français sont de véritables coincés des fesses, plus préoccupés par le conformisme et le mercantilisme en règle, au point de rendre le cinéma hexagonal de plus en plus limité. Ces derniers temps, de Benoît Mariage à Fabrice du Welz, en passant par Bouli Lanners et les frères Dardenne, c’est dire à quel point nos voisins belges, grands amateurs de moule-frites et générateurs d’épiphénomènes uniques en leur genre (Benoît Poelvoorde, Jean-Claude Van Damme…), ont su redonner au 7ème Art quelques-unes de ces spécificités perdues : la prise de risque, l’expérimentation de différentes techniques de filmage, la multiplicité des points de vue, et surtout, un sens de l’inventivité qui n’en finit pas de faire défaut au sein de nos comédies françaises. Et du coup, à part s’incliner et leur dire merci, on ne sait plus trop quoi faire. Qu’à cela ne tienne, les trois films dont il va être question dans cette critique continuent de suivre cette voie idyllique, mais imposent toutefois une petite limite, dans le sens où ces œuvres lorgnent très clairement vers des influences allant aussi bien du côté de notre Jacques Tati national que de l’humour absurde du cinéma scandinave (surtout Roy Andersson), avec aussi pas mal de Buster Keaton pour la partition clownesque qui prend place là-dedans. Ce qui ne remet pas en cause leur réussite : Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy forment un trio détonnant, aussi doué pour revenir aux bases de la comédie que pour donner naissance à un univers absurde. Qui plus est, on revient là avec du cinéma ficelé de façon artisanale, avec trois sous dans le budget et trois mille idées visuelles dans la tête. Bref, de la comédie où le jeu sur les échelles de plans crée le gag à lui tout seul, où les corps déploient une élasticité assez dingue, et où le décalage peut naître aussi bien de la joie que de la noirceur. Une nouvelle expérience cinéphile à ne surtout pas rater, donc, à l’occasion de la sortie de La fée.

Plus encore que la jubilation et l’inventivité dont ils font preuve tout au long de leur carrière commune, le trio Abel-Gordon-Romy forme surtout une hydre à trois têtes dont la sensibilité artistique d’origine ne lorgne curieusement pas du côté du 7ème Art : les deux premiers viennent surtout du théâtre et du spectacle d’improvisation, tandis que le troisième aura été professeur de mathématiques avant de devenir régisseur de théâtre. Toutefois, la technique de travail développée par leur association ne pouvait que créer un impact fort sur une toile de cinéma. Pour résumer, avec ce goût pour l’improvisation pure et la création instinctive (ce qui n’exclut pas la danse et la performance), ces trois zigotos font de l’acte de création une vraie revendication, que le résultat soit abouti ou raté, qu’il soit intéressant ou vain, qu’il possède un sens ou pas. L’objectif étant de répéter l’idée scénique jusqu’à son épuisement, de la parcourir dans tout son champ des possibles jusqu’à ce qu’émerge une émotion ou une sensation. Avec, pour parachever le tout, la volonté de placer le corps et le mouvement comme épicentre du projet : le corps comme matière figée ou élastique, sorte de pâte à modeler qui reste raide pendant un bon moment et qui, au moment le plus inopportun, se tord dans tous les sens, le tout au cœur d’un cadre qui interagit sur sa mobilité et sa fonction. Dès lors, en revenant aux bases du cinéma burlesque défini par Chaplin ou Keaton, ce trio belge contribue à redonner au gag visuel (plus précisément, le gag créé par une interaction inattendue dans le cadre) une force inespérée, à l’heure où tant de cinéastes n’en finissent pas de miser sur le dialogue et le verbal pour susciter le rire ou l’émotion. Et au travers de leurs trois films (qu’il semble nécessaire de ne pas chroniquer séparément, tant ils sont complémentaires), s’il n’est pas très facile de trouver une évolution précise (leur univers étant suffisamment carré et libertaire pour fonctionner sur la durée), on reste toujours subjugué, émerveillé, épaté. Avec des larmes de joie sur le visage et des barres de rire à n’en plus finir.

Et que nous racontent-ils, à travers leur style désormais reconnaissable en trois scènes ? Grosso modo, des histoires décalées et cruelles sur lesquelles ils s’amusent à greffer une enfilade de gags qui, sans jouer la carte du contrepoint comique à tout prix, révèlent avant tout l’absurde et l’irréalisme de leur univers. A chaque fois, c’est un couple qui prend place au cœur de la narration, toujours formé par Dominique Abel et Fiona Gordon : la fuite éperdue d’une femme mariée vers les glaces de l’Arctique suite à son enfermement involontaire dans une chambre froide pendant une nuit (L’iceberg), un terrible accident de voiture bouleversant de façon tragique le quotidien d’un couple d’instituteurs férus de musique latine (Rumba), un étrange gardien d’hôtel tombant amoureux d’une grande fée qui l’embarque dans des péripéties totalement folles (La fée). Une filmographie qui, pour l’instant, semble parcourue par un réel optimisme (on peut d’ailleurs voir les films comme une remontée de la rupture vers la rencontre) et qui utilise à chaque film une trame simple afin de l’élargir, de la travailler comme de la pâte à modeler (les trois auteurs ont d’ailleurs confié avoir travaillé leurs scénarios à partir d’idées variées qui auront muri au fil des années). A ce souci du scénario qui part dans tous les sens s’ajoute un soin infini accordé à la mise en scène, conçue dans sa majorité à partir de plans fixes et d’éléments artisanaux qui donnent aux films un charme vintage immédiat. De façon plus générale, on se situe clairement dans un cinéma de l’épure, où le minimum d’éléments dans le cadre produit le maximum d’effets dès lors que n’importe quelle interaction entre eux se produit dans le champ. C’est de là que naît la fantaisie, la légèreté, et surtout, l’humour. Car, autant être prévenu à l’avance en se rendant à une projection de Rumba ou de La fée, on rigole énormément devant les idées démentes de ces trois cinéastes en herbe.

Tout au long des plans fixes, on distingue très précisément plusieurs idées de gags qui, par leur variété et la maîtrise qu’en font les réalisateurs, ramènent instantanément à la grande époque du cinéma burlesque, aujourd’hui peut-être considérée comme « désuète » par certains (honte à eux !), dont Jacques Tati fut longtemps le chantre et dont un cinéaste comme Roy Andersson semble avoir désormais repris le flambeau. Première idée, le gag de la surenchère : prendre un gag pour l’étirer sur la durée, créer un effet « boule de neige » afin de renforcer la puissance du gag à chaque essai et d’aller jusqu’au bout de ses possibilités, sans limite ni ménagement. Deuxième idée, le gag de la chute : travailler un gag à travers un cadre et une situation, jouer sur l’épuisement du temps jusqu’à une chute inattendue qui crée le fou rire. Troisième idée, le gag de répétition : faire naître le rire par un système de répétition tout en faisant douter de l’existence d’une fin de la scène. Avec, peut-être, une quatrième idée de gag qui consisterait à jouer sur le décalage généré par les échelles de plans, notamment quand l’usage de la rétroprojection (deux échelles de plan totalement disparates, où la présence du fond vert se fait clairement sentir) s’invite au beau milieu d’une scène et crée le fou rire par le simple effet de « faux » qui s’établit. En effet, dans chaque film, certaines scènes utilisent des effets spéciaux artisanaux et élémentaires, presque des trucages à la Méliès, dont l’aspect vintage et archaïque suffit à installer une familiarité avec le spectateur, lui donnant l’impression de contempler un spectacle d’école, comme un enfant qui redécouvre le monde en s’émerveillant devant quelque chose de totalement bricolé. Même si l’on ne retrouve pas ici la fantaisie plastico-barrée d’un Michel Gondry, l’usage de techniques artisanales, remises au goût du jour, reste la règle de base : rétroprojections en tous genres (notons la scène de la voiture dans Rumba ou celle de la falaise dans La fée), double exposition, usage de fil de nylon, escaliers horizontaux, fumigène artisanal, décors de papier mâché (des sacs-poubelles verts font les méduses dans la danse sous-marine de La fée), jeu sur l’éclairage et le positionnement des acteurs dans le plan, etc…

Reste un obstacle de taille pour nos trois cinéastes : la menace du portnawak sans queue ni tête qui, s’il peut souvent toucher au génie à force de maîtrise et d’inventivité, peut devenir désuet et irritant entre des mains non expérimentées. Le piège est évité par la volonté d’installer à chaque fois l’action dans un univers oscillant entre le réel barré et la fantaisie intemporelle, sans pour autant qu’un message politique ou social y soit perceptible. Par exemple, dans La fée, l’action se déroule au Havre, ville portuaire où les deux héros croisent un touriste anglais et un trio d’immigrés clandestins. Sauf qu’en même temps, ces éléments ne sont utilisés que comme des ressorts comiques, jamais comme des éléments démagogiques. Les trois cinéastes se contentent de créer un univers et d’y inviter divers éléments, contemporains ou pas, qui vont en bousculer littéralement les règles. C’est pourquoi leurs films peuvent se résumer à une succession de chutes et de pirouettes (ce qui ne doit surtout pas être considéré comme un défaut), où des corps élastiques n’ont de cesse de tomber pour mieux rebondir par la suite. Si l’on prend la structure narrative de Rumba, le film débute par une leçon de prononciation anglaise qui vire au bazar sans nom, et n’en finit jamais par la suite de s’égarer sur différents registres, titillant aussi bien l’humour noir que l’onirisme, comme en témoigne cet instant magique et désespéré où les protagonistes, mutiques et immobiles dans leur désespoir, voient leurs ombres chinoises se mettre à danser la rumba. Ce qui finit du coup par donner à ses deux protagonistes l’allure d’extraterrestres qui se seraient égarés sur la mauvaise planète, à l’image du film lui-même qui passe d’un genre à l’autre sans faire mine de choisir. A chaque fois, dès que le réel n’est plus gai, il suffit pour les deux protagonistes de l’habiter, d’investir un espace pour le rendre vivable et basculer dans l’exact opposé. Dès que l’irréversible pointe son nez, autant l’envoyer dans les ronces en jouissant de l’instant présent, comme un numéro de clown désarticulé pour désamorcer le malheur du monde. Et de l’autre côté de l’écran, c’est le fou rire qui prédomine. Résultat : trois comédies surréalistes et frappadingues qui passent du rire aux larmes (ou l’inverse) avec un punch dément et qui, du coup, invitent à repenser notre propre manière d’appréhender le monde.

Alors, bien évidemment, les mauvaises langues ne manqueront pas de crier au simplisme ou à une forme désuète de fantaisie cinématographique, de juger avec condescendance que ce genre de comédie dénuée de message et de sens profond ne serait qu’un vulgaire exercice de style, de considérer que seuls des enfants de six ans pourraient y trouver un quelconque intérêt. Or, à travers cette fantaisie et ce goût du cinéma « bricolé », il est enfin permis de retrouver une forme peut-être inavouée de pureté, pas si éloigné de la philosophie des films de Miyazaki chez qui le regard d’un enfant permet une nouvelle redéfinition des codes du monde. Ne jamais sombrer dans le pessimisme, oser la résignation têtue et toujours voir le bon côté des choses derrière les désastres impromptus : une certaine idée du bonheur, sans doute. En trois films, Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy ont désormais un univers qui leur est propre, qu’ils façonnent avec leur main comme des enfants construiraient des châteaux de sable, qui évitent sans cesse tout effet de « nostalgie » par un mixage harmonieux entre le réel et l’intemporel, qui visent le plaisir instantané et ultime à travers des histoires furieusement drôles et décalées (même si, faute d’une maîtrise absolue dans cette harmonie du gag et de la narration, L’iceberg reste le moins abouti des trois films). Sans compter que leur style se perfectionne à chaque nouveau film, ne cherchant jamais à réitérer un gaga déjà utilisé et usant à chaque fois de la fantaisie enfantine comme manifeste d’un cinéma libre, plus vivant et jouissif que jamais. Du coup, à part leur adresser une pluie de remerciements et désirer plus que tout un quatrième long-métrage encore plus fou, on ne sait pas trop quoi rajouter d’autre…

L’ICEBERG

Réalisation : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Scénario : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Production : Dominique Abel, Fiona Gordon
Photographie : Claire Childéric
Montage : Sandrine Deegen
Origine : Belgique
Date de sortie : 5 avril 2006

RUMBA

Réalisation : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Scénario : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Production : Charles Gilibert, Marin Karmitz, Nathanaël Karmitz, Claire Dornoy
Photographie : Claire Childéric
Montage : Sandrine Deegen
Origine : France/Belgique
Date de sortie : 10 septembre 2008

LA FEE

Réalisation : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Scénario : Dominique Abel, Fiona Gordon & Bruno Romy
Production : Elise Bisson, Marina Festré, Valérie Rouy
Photographie : Claire Childéric
Montage : Sandrine Deegen
Origine : France/Belgique
Date de sortie : 14 septembre 2011

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