L’homme invisible

REALISATION : James Whale
PRODUCTION : Universal Pictures
AVEC : Claude Rains, Gloria Stuart, William Harrigan, Henry Travers
SCENARIO : R.C. Sherriff
PHOTOGRAPHIE : Arthur Edeson
MONTAGE : Ted J. Kent
BANDE ORIGINALE : Heinz Roemheld
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Science-fiction
DATE DE SORTIE : 13 novembre 1933, aux Etats-Unis
DUREE : 1h11
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Jack Griffin, un scientifique, a trouvé le moyen de devenir invisible. Soucieux de trouver la formule qui lui permettra un retour à la normale avant d’annoncer sa découverte, il s’enroule le visage de bandeaux et se retire dans l’auberge d’un village isolé. Son aspect étrange ainsi que son comportement attire la curiosité des gens et l’empêchent de travailler. Agacé, Griffin cherche à effrayer les villageois et se sert de son pouvoir à des fins de plus en plus malintentionnées…

Le thème de l’invisibilité n’aura pas attendu H.G. Wells pour fasciner les créateurs d’histoire. Pouvoir se déplacer sans être vu par quiconque est un fantasme qui fascine les hommes depuis les origines. Plusieurs raisons peuvent être trouvées pour en expliquer le fondement. Déjà, l’idée caresse ce désir de se distinguer de la masse. Ironiquement, cette distinction passe par la perte, justement, de tout caractère. Si être invisible entraîne une condition de paria selon un certain point de vue, il donne également un concret pouvoir de supériorité. L’individu commun doit assumer la responsabilité de ses actes. Devenu insaisissable au regard des autres, l’homme invisible s’en affranchit logiquement. L’invisibilité fait sauter un verrou moral. Il n’a plus à conditionner son comportement vis-à-vis de cette notion de responsabilité. Car qu’est-ce qui peut l’empêcher de commettre des infractions si personne ne peut lui en imputer la charge ? Manipuler les autres sans qu’il nous voie… C’est un rôle équivalent à celui d’un dieu. De telles possibilités sont autant de tentations auxquelles il est difficile de résister. Instinctivement, le thème de l’invisibilité conduit donc à sonder les aspects peu accommodants de la personnalité humaine. L’histoire en offrira plusieurs exemples explicites. L’une des plus connue est celle de Gygès relatée par Platon. Gygès est un simple berger de Lydie. Un jour, il découvre un anneau lui donnant la possibilité de se rendre invisible. Que fait-il à l’aune de cette découverte ? Il s’infiltre au palais, séduit la reine, tue le roi et s’empare du trône.

H.G. Wells ne fera donc que récupérer ce thème fondateur pour l’appliquer à ses préoccupations sur la science. Cette dernière est le grand sujet de l’œuvre de Wells et ses histoires ont souvent dévoilé son rapport ambivalent vis-à-vis de celle-ci. Il est acquis que Wells était féru de technologie et favorisait son développement le plus absolu. Pourtant, ses romans (ou tout du moins les plus connus) ont tendance à révéler les couacs de cette science. Des erreurs provenant moins de la magie technologique en elle-même que de son utilisation. Les incroyables tripodes de La Guerre Des Mondes servent à conquérir d’autres espèces et imposent tellement leur surpuissance qu’elles ne prêtent pas attention à un bête microbe pourtant mortel. L’Île Du Docteur Moreau avance l’incapacité de l’homme à assurer son rôle de créateur. L’invisibilité est donc un thème parfait pour Wells. A l’anneau magique, il substitue juste un produit chimique. Mais au-delà du moyen, la finalité reste que par l’obtention d’un tel pouvoir, la volonté d’oppression prendra le dessus sur la volonté de justice. Dans un de ses derniers écrits, Wells indiquait selon lui que l’homme est en inadéquation avec son milieu. Celui-ci est en retard sur ses propres inventions. Bref, la science est là mais son emploi est quasi aberrant. Le personnage principal de L’Homme Invisible est ainsi un être antipathique, suffisant et se satisfaisant de son pouvoir.

Par ces différents aspects, il paraissait difficile de concevoir une adaptation cinématographique honnête vis-à-vis de l’œuvre originelle. Avec Dracula et Frankenstein, Universal s’est posé comme le studio maître des films de montre mais également des prises de liberté en tout genre. Leurs deux précédentes œuvres majeures n’étaient d’ailleurs pas basées sur les ouvrages initiaux mais sur leurs adaptations théâtrales. L’Homme Invisible est dans un cas différent. Si Bram Stoker et Mary Shelley pouvaient difficilement faire part de leur mécontentement du fond de leur tombe, H.G. Wells est lui bien vivant lorsque la production se met en route. Or, Wells se montre particulièrement tatillon sur l’adaptation cinématographique de ses œuvres. Il n’a notamment guère apprécié la version de L’Île Du Docteur Moreau faite par la Paramount. Là où Universal aurait voulu user d’une liberté similaire à celle de Frankenstein et Dracula, le studio se retrouve soumis à un droit de veto. Les scripts développés en ne retenant du livre que le titre sont donc écartés et l’intrigue générale du roman est reprise. Toutefois, la prise de liberté par rapport à l’œuvre initiale était-elle en contradiction avec son essence ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les précédents travaux d’adaptation tenaient moins à adoucir le ton qu’à en renforcer la dureté. Avec un sens du grotesque sidérant (imaginez une armée de rats invisibles rependant la peste sur New York), ces scénarios antérieurs accentuaient la mégalomanie du personnage principal. Il apparaissait évident qu’il ne pouvait en aller autrement.

En des temps de bonne moralité, Universal se couvre néanmoins. Un dialogue mentionne que le personnage titre a utilisé dans sa formule un produit dont les effets conduisent à la folie. Cela justifierait que le comportement du dénommé Griffin n’est pas dû à l’ivresse du pouvoir et qu’il est juste influencé par son invention. Une manière de se donner bonne conscience par rapport à l’idée de faire du personnage principal un être si peu recommandable. Mais le film se montre assez évasif sur cette explication pour ne pas nous détourner du propos. Un autre aspect justificatif provient du roman par contre. S’isolant dans une auberge afin de découvrir le remède à son état, Griffin attire la suspicion de la population locale. Son apparence dissimulant sa condition est suffisamment étrange pour intriguer. Il en va de même pour son comportement rustre. Son explosion de colère envers le village tient autant à son attitude irritable (il tue un policier déclarant que l’homme invisible est un canular) qu’aux multiples ingérences des habitants (ceux-ci refusant de laisser tranquille quelqu’un d’aussi bizarre). En un sens, on n’est guère éloigné de Frankenstein dont l’apparence terrifique effraie et entraîne des réactions le poussant à se comporter comme la monstruosité qu’on le condamne à être. Le monde est en partie responsable de sa propre chute et le film le dépeint avec force en montrant comment Griffin met en œuvre sa politique de terrorisme sur le pays.

L’intérêt du spectacle passe d’ailleurs par la manière inventive et pertinente par laquelle se concrétise la menace de l’homme invisible et les moyens mis en œuvre les forces de l’ordre pour y faire face. La pérennité de l’œuvre se trouve là. D’une certaine manière, L’Homme Invisible retient parfaitement son propre enseignement. La technologie n’importe qu’à hauteur de l’utilisation qu’on en fait. Si le film fonctionne encore soixante-dix ans après sa sortie, ça n’est pas juste pour l’audace de son pari technique mais parce que ces effets sont employés avec brio. Il faut certes bien reconnaître l’ingéniosité des trucages alternant effets mécaniques, utilisation de filins et transparence. Chaque effet spécial se plie aux nécessités imposées par le découpage très minutieux de James Whale. En la matière, on trouve peu d’équivalent. Il faudrait se tourner vers le cinéma de James Cameron pratiquant lui-même cette alternance de techniques d’un plan à l’autre pour donner toute sa crédibilité à une scène. Plus que de se contenter d’une démo technique, Whale offre un exemplaire savoir-faire pour conter son histoire. On n’en attendait pas forcément tant du cinéaste, celui-ci ayant accepté le projet pour faire amende honorable après l’échec public et critique d’Une soirée étrange. Un traitement intemporel pour un sujet intemporel donc. A ce travail précis de mise en scène et une utilisation parfaite des effets spéciaux, il faut bien sûr rajouter l’interprétation de Claude Rains. En acceptant la contrainte de ne pas apparaître à l’écran avant l’ultime image, il compense en construisant le personnage sur son travail gestuel et surtout sa voix tétanisante. Privé de le voir, le spectateur ne manquera pas de frissonner face à ses intonations par lequel suinte toute la démence du personnage. Un élément simple en soit mais qui revêt autant d’importance que les complexes effets spéciaux.

Aujourd’hui encore, L’Homme Invisible peut se targuer d’être l’œuvre cinématographique ultime sur le sujet. Malgré l’extrême perfectionnement des effets spéciaux, aucun réalisateur n’arrivera à en explorer avec autant de puissance et de pertinence ses composantes. Preuve que la technologie est belle et bien inutile si on ne sait point l’employer.

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