Leviathan – Vodka : résidu d’espoir

REALISATION : Andreï Zviaguintsev
PRODUCTION : Non-stop production
AVEC : Alexeï Serebriakov, Elena Liadova, Vladimir Vdovitchenkov, Roman Madianov
SCENARIO : Oleg Negin, Andreï Zviaguintsev
PHOTOGRAPHIE : Mikhaïl Krichman
MONTAGE : Anna Mass
BANDE ORIGINALE : Philip Glass
ORIGINE : Russie
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 24 mars 2014
DUREE : 2h21
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Roma qu’il a eu d’un précédent mariage. Vadim Cheleviat, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Alors Vadim Cheleviat devient plus agressif…

Il est parfois un peu rapidement convenu que la sélection cannoise manque cette année de saveur. Hormis un engouement certain suscité par Mommy de Xavier Dolan, l’unanimité ne s’est effectivement pas dégagée parmi les 18 compétiteurs en lisse pour la Palme qui a finalement été remise à Nuri Bilge Ceylan pour son ample et sublime Winter Sleep. C’est plutôt du côté des sections parallèles que l’on peut compter les films les plus marquants, du Conte de la princesse Kaguya du maître de l’animation japonaise Isao Takahata aux Combattants, premier film très réussi de Thomas Cailley, en passant par Bande de filles de Céline Sciamma ou Mange tes morts – Tu ne diras point de Jean-Charles Hue. Mais il serait dommage de se laisser détourner de certains grands films de la compétition officielle, dont l’écho a été étouffé sous le succès incontestable d’autres films. Il nous semble ainsi nécessaire de revenir sur l’une des œuvres les plus politiques et les plus fortes du dernier Festival de Cannes, récompensée du prix du scénario pour son audace, l’imposant Leviathan du russe Andreï Zviaghintsev.

« DANS LES CADRES FIXÉS PAR LA LOI, BIEN SÛR »

Lorsque l’on se déplace en salle pour voir Leviathan, on anticipe déjà l’oppression que ce quatrième long-métrage de Andreï Zviaghintsev, qui succède au Retour (Lion d’Or à Venise en 2003), au Bannissement (prix d’interprétation masculine à Cannes en 2007) et à Elena (Prix du jury Un certain regard à Cannes en 2012), peut susciter. On peut également prévoir la portée politique soulignée par le choix d’un titre si fortement référencé. Thomas Hobbes, en 1651, dévoilait en effet un monument de réflexion sur la théorie du contrat social. Penseur maximum de la souveraineté et des conditions auxquelles l’Etat peut l’exercer, d’un système politique qui devait être la solution aux disputes sociales, celui-ci conceptualise le Léviathan autour de l’idée que l’Etat doit assouvir son autorité pour imposer sécurité et paix à l’ensemble des individus qui, en conséquence, renoncent à une portion des libertés individuelles dont ils jouissaient à l’état de nature. L’intérêt pour Zviaghintsev de faire référence à ce philosophe politique incontournable mais critiquable, c’est en effet de situer la nature de la souveraineté étatique dans la Russie actuelle, de saisir les rapports de force déséquilibrés qui se mettent en place entre la sphère politique et la vie privée des citoyens.

Le réalisateur nous invite sur les rives de la mer de Barents, dans une parcelle méconnue et peu identifiable de la Russie où le fracas des vagues annonce déjà dans un plan inaugural la menace violente à venir, radicale et définitive. Kolia (Alexeï Serebriakov), propriétaire d’un garage mitoyen à la maison qu’il habite avec sa seconde femme Ilya (Elena Liadova) et son fils Roma (Sergueï Pokhodaev), et qui investit un paysage paisible, voit son quotidien bouleversé par les souhaits du maire du village, l’intransigeant Vadim Cheleviat (Roman Madianov) de l’exproprier afin de réaliser un projet urbanistique. Or, l’enjeu de départ aux allures de combat pour la propriété soulève un engrenage de péripéties dont le personnage principal ne peut s’extirper. La venue intrusive d’un ami/avocat moscovite, Dmitri (Vladimir Vdovitchenkov), ne fera que renforcer, par un verbiage auto-satisfait prétendant ridiculement canaliser les dérives locales, l’isolement du personnage principal dans l’impasse de sa propre incapacité face à la puissance des forces en présence.

L’ENNEMI BICÉPHALE ET INVINCIBLE

Andreï Zviaghinstev dresse un portrait féroce de la Russie actuelle, gangrenée par la corruption et les injustices. L’oppression que confère Léviathan provient bel et bien de cette sensation de ne jamais se sentir libre d’agir, d’aller et venir, de vivre simplement sans se confronter à l’œil invisible de l’Etat. Où est véritablement l’Etat ? Entité insaisissable, il se manifeste ici dans toutes les strates de la vie quotidienne. Ainsi, la politique (locale en l’occurrence) est représentée par une pluralité d’agents qui transportent la conception autoritaire et indiscutable de la souveraineté étatique – en témoigne la lecture du jugement fait à Kolia, si rapide qu’il nous est impossible de tout saisir, et énoncé au cours d’un travelling avant dont la lenteur et la longueur appuient la radicalité de la décision arbitraire. Il incorpore aussi pleinement ce montre mécanique qui, au terme d’une lutte implacable mais perdue d’avance, hache la maison de Kolia à la fin du film. Mais la politique est dépassée par une influence plus large qui trouve un terrain tristement favorable en Russie, mais qui déborde de ce cadre géographique pour diluer un écho plus vaste, qui rejoint certains aspects théoriques de la conception du monopole de la violence légitime telle qu’elle est appliquée dans le monde entier. C’est grâce à cette dimension mythologique que Léviathan s’impose comme un grand film politique, dans lequel la politique précisément appliquée dans un cas particulier s’efface sous l’universalité du politique au masculin.

Or, Léviathan tire également sa bravoure d’une dénonciation des liens qui unissent pouvoir politique et pouvoir religieux dans une même initiative de corruption. « Où est-il [ce] Dieu miséricordieux », demande un Kolia amoindri en fin de parcours. N’en reste t-il que des ruines, à l’image de cette chapelle délabrée dans laquelle il trouve refuge ? Si l’ennemi est si puissant, c’est bien parce qu’il est bicéphale, et les agents respectifs du politique et du religieux avance d’un commun accord dans une quête éternelle de pouvoir illimité qui a tracé l’histoire récente de la Russie. L’influence du religieux, dans la ligne de mire de Zviaghintsev, est soulevée et dénoncée dans une scène finale qui applique le même procédé que la scène du jugement de Kolia, un travelling avant long, lent et pesant, au cours duquel le prêtre prononce un sermon retentissant en faveur de l’orthodoxie auquel le maire est venu assister en compagnie de sa famille. C’est bien toute l’hypocrisie d’un système politique qui se complaît dans les pratiques ritualisées du pouvoir religieux. La seule vérité se trouve ainsi de la bouche du maire complètement ivre qui, venu sur le lieu du litige, crie à Kolia et son avocat « Vous n’avez pas de droit, vous n’en avez jamais eu. Vous n’en aurez jamais ».

ÉPAVES AU CRÉPUSCULE DE LA RUSSIE

Que reste t-il à ces hommes du quotidien accablés, à Kolia, pour trouver la force de lutter pour leurs droits et leur dignité ? Une certaine d’ironie bienvenue, accompagnée d’un verre chargé de vodka, cocktail réuni dans la scène la plus tragiquement drôle du film lors de laquelle le groupe d’amis profite d’une séance de tirs dans la nature pour sortir les portraits officiels des anciens dirigeants russes, de Lénine à Eltsine en passant par Brejnev et Gorbatchev, mais en omettant Poutine car « nous n’avons pas le recul historique nécessaire ». Autrement, il ne leur reste que peu de choses, car Leviathan bascule de façon très inattendue dans l’étude de la sphère intime dans le contexte troublé par la sphère politique. Zviaghintsev sonde l’étendue de la solitude de son personnage principal dès lors que son entourage amical et familial se délite – il ne reste alors plus que la vodka. La désolation se ressent jusque dans la contemplation du paysage qui, d’apparence paisible, devient le catalyseur nous permettant de tirer le bilan d’une situation présente et qui porte en lui les traces de l’état de noirceur du contexte socio-politique et intime que dépeint le film. En témoignent ainsi l’ensemble des épaves et des carcasses au milieu de la nature, restent des violences passées. La Russie s’incarne bel et bien dans cette carcasse de baleine échouée sur le rivage.

Pourtant, toute cette violence – qu’elle soit physique ou symbolique, est relayée dans le hors-champ avec une maîtrise narrative totale du réalisateur. C’est grâce à cela que Léviathan, malgré une gravité constante, parvient à ne pas être plombant. Au contraire, il sait se faire lyrique grâce à l’élégante beauté de ses cadres. Les plans fixes sur les paysages suffisent à faire comprendre une tragédie survenue dans l’interstice des images. Mais au final, si la mise en scène détourne brillamment la trame programmatique du parcours du personnage principal, que peut faire ce dernier pour déjouer la loi imparable de la fatalité ?

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