Les Immortels

Face à The Fall pour l’enregistrement du commentaire audio, le réalisateur Tarsem Singh se montre pour le moins partagé dans ses sentiments envers son second long-métrage. De manière évidente, il se montre fier fier de son film. Il reconnaît avoir adoré tout le processus de création de ce mélange de drame, de conte et d’hommage au cinéma qu’il a autofinancé et tourné pendant plus de quatre ans à travers le monde. D’un autre côté, le produit finit semble lui faire ressortir des choses douloureuses à tel point qu’il espère qu’aucun autre projet ne reprendra possession de lui. Après tout, il se lancera dans cette entreprise insensée suite à la rupture avec sa petite amie de l’époque. Singh cherchera le salut dans ce voyage cinématographique en sacrifiant son argent et une partie de sa vie. Aujourd’hui remis en couple et heureux, Singh voudrait bien reprendre là où il s’en était arrêté. Ayant dû refuser nombre de commandes en raison de son investissement dans The Fall, Singh désire retrouver sa place à Hollywood. Suivant les traces de son pote Zack Snyder (les deux compères s’autociteront dans L’Armée Des Morts et The Fall), il choisit donc de faire équipe avec les producteurs de 300 pour un péplum s’annonçant alléchant. Sauf que lorsque Singh déclarait que le cycle va pouvoir recommencer, on ne pensait pas que ça serait une expression à prendre autant au pied de la lettre. Car avec Les Immortels, Singh reproduit un schéma pratiquement identique à son premier film.

Alors que sa plongée dans The Fall lui a permis de trouver une sensibilité capable de faire jonction entre le fond et la forme, Singh remet en œuvre sa stratégie de The Cell consistant à mépriser le scénario qu’on lui propose au profit du plus pur esthétisme. Si la démarche pouvait se comprendre sur The Cell en raison de l’exploitation d’un genre dont la substance a été déjà sucée jusqu’à la moelle, celle-ci est plus choquante sur Les Immortels qui ne méritait certainement pas ça. En soit, le script signé par Charley et Vlas Parlapanides, deux scénaristes d’origine grecque désireux de rendre hommage à leur culture, n’est pas forcément très brillant. On dira même que ça sent un brin le réchauffé. Toute la thématique autour de la notion d’immortalité s’avère en effet plus ou moins calquée sur celle développée par David Benioff sur Troie. Au-delà de la jeunesse éternelle réservée au Dieu, on retrouve donc des réflexions plus abstraites et passionnantes sur cette notion. Pour le roi Hypérion (Mickey Rourke qui bouffe cinq métrosexuels au petit déjeuner), l’immortalité passe par la création d’un royaume à son image et qui perdurera pendant des siècles et des siècles. Pour le héros Thésée (Henry Cavill, qui a intérêt à être plus inspiré pour incarner Superman), l’immortalité s’acquerra par ses actes de bravoure devenant légende. À cela se superpose la notion de foi, que ce soit dans les puissances divines ou dans les causes que l’on sert. En soit, ces pistes offrent une certaine portée au spectacle par sa possibilité de créer un réseau complexe de réflexion devenant le moteur de l’action. Or, rien ne se passe et toutes les possibilités de creuser ces points semblent avoir été jetées au fond des océans. Lorsqu’une séquence aborde ne serait-ce qu’une seule de ces thématiques, elle donne l’impression d’arriver comme un cheveu sur la soupe et de ne pas faire partie d’une construction d’ensemble. Pour faire simple, Singh ne montre juste aucune préoccupation envers sa narration.

Il était prévisible que Singh se concentre intégralement sur son talent esthétique. Ses images n’auront d’ailleurs jamais autant ressemblé à des tableaux par leur aspect presque figé. Si mouvement de caméra il y a, ceux-ci dévoilent souvent des compositions précises et fixes quant à leur utilisation des décors et aux positionnements des personnages. Toutefois, cela soulève la grande problématique du film. Singh prend un pur plaisir à composer ses cadres selon ses seules envies visuelles. Ses envies sont agréables à l’œil si on apprécie son style avec son côté factice (décors en carton-pâte parfois agrandis par des matte-paintings baveux) et son excentricité sidérante (la costumière Eiko Ishioka a encore fait des merveilles). Toutefois, ses envies servent-elles le film ? C’est là où Singh faillit le plus à sa tâche. Aussi captivante peuvent être les images (l’ouverture à la 2001 fait son petit effet), le spectacle ne demeure qu’un divertissement timoré. Réemployant le ratio 1.85 de The Fall contre le cinémascope de The Cell, Singh semble s’atteler à resserrer le cadre quitte à minimiser l’action se déroulant dedans. Si ses compositions de plans fonctionnent mieux dans ce format, elles ne donnent pas l’ampleur escomptée au film (c’est joli de construire la bataille finale dans un couloir mais c’est pas ce qu’il y a de plus impressionnant). Déjà peu porté sur les scènes d’actions pour lesquelles il se contente de reproduire les tics du cinéma snyderien (les travellings suivant l’acteur sur toute l‘action, histoire de bien montrer qu’il a pas fait de la muscu pour rien), le résultat n’a rien du grand film mythologique attendu.

Mais plus qu’un spectacle qui n’est pas à la hauteur de ses possibilités, c’est le manque de réflexion sur la représentation du script qui constitue un souci majeur. Le scénario présentait de nombreux problèmes dans son illustration auxquels vrai cinéaste aurait tenté de remédier. Les scénaristes ont en effet construit une histoire qui a le cul entre deux chaises. Bien que les préceptes autour de l’immortalité soient semblables à Troie, Les Immortels ne refuse pas la présence des dieux dans l’histoire. Du coup, le film se retrouve à devoir jongler entre l’idée d’une déconstruction du mythe et sa représentation fantasmatique. Un équilibre dont ne se préoccupe pas Singh. Comme chacun sait, pour déconstruire le mythe, il faut tout d’abord le construire. Le manque de compétence de Singh dans l’action réduit déjà cet aspect à néant. Le pire, c’est que sa déconstruction ne fonctionne pas mieux. Déjà impossible à épanouir dans la séduisante artificialité de ses images, il fait preuve de manque de jugement sidérant dans cette orientation (on passera sur la tronche du minotaure).

Singh rate donc sur tous les points et cela se synthétise parfaitement dans la représentation des dieux et des titans. Ces derniers sont un lot incommensurable de déceptions. Quant on pense à des titans, on pense à quelque chose de puissants et gigantesques comme on a pu en voir dans les jeux vidéos God Of War. On ne pense pas vraiment à des victimes de séances UV ratées. L’idée était probablement de les opposer aux dieux qui ont eux jeunesse et beauté. Une idée pas forcément mauvaise au-delà de satisfaire un contingent commercial. Là où le bat blesse vraiment, c’est qu’il a été décidé de leur acquérir la possibilité de s’entretuer le plus simplement du monde. Le mythe en prend un coup dans l’aile du fait que leur apparence limite les possibilités de combat (on s’amusera bien de combats gores en accélérés-ralentis mais c’est si peu). Si le film voudrait une décomposition crédible des mythes, les dieux ne peuvent pas rentrer dans ce cadran et si on les sollicite, c’est une débauche de puissance qu’il faut étaler. À la rigueur, tout ceci aurait pu être pardonné avec le climax où la foi des dieux en l’homme les pousserait à accepter de disparaître dans les décombres du temps. Mais une petite modification bien sotte viendra balayer cela en vue de préparer une suite volontairement annoncée par la conclusion.

« Graphiquement, je crois que Tarsem a su créer un monde que nous n’avons encore jamais observé. Côté Script, c’est du déjà vu. En fait, tout est dans l’exécution. Comme Star Wars quelque part ». C’est en ces mots que l’acteur Stephen Dorff tentera de promouvoir le film. Sauf qu’il oublie que l’exécution dans Star Wars passait par toute une exploitation de la mécanique campbellienne. Il n’y a rien de tel pour charpenter l’œuvre de Tarsem Singh qui se vautre dès qu’il faut faire accepter la moindre incohérence du récit. Belle coquille riche en protéines, Les Immortels manque toutefois cruellement de saveur et aurait mérité que son réalisateur ne se sente pas obligé de revenir à ses mauvaises habitudes. Changera-t-il la donne avec Mirror Mirror, son adaptation du Blanche-Neige des frères Grimm, qui devrait sortir d’ici quelques mois ? Mécaniquement, on croise les doigts mais le cœur n’y est plus.


Réalisation : Tarsem Singh
Scénario : Charley et Vlas Parlapanides
Production : Relativity Media
Bande originale : Trevor Morris
Photographie : Brendan Falvin
Origine : USA
Titre original : Immortals
Date de sortie : 23 novembre 2011
NOTE : 2/6

1 Comment

  • tangoche Says

    Bonne critique et au vu de la bande annonce de son « Mirror, Mirror », c’est parti pour s’empirer…j’avoue naivement avoir versé une larme à la vue de ce qui s’annonce comme un grand n’importe quoi numérique!
    A tel point que je me demande si « The Fall » n’était pas un « accident de parcours »…

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