Les Garçons sauvages

REALISATION : Bertrand Mandico
PRODUCTION : Ecce Films, UFO Distribution
AVEC : Pauline Lorillard, Vimala Pons, Diane Rouxel, Anaël Snoek, Mathilde Warnier, Sam Louwyck, Elina Löwensohn, Nathalie Richard, Christophe Bier, Felipe Salazar
SCENARIO : Bertrand Mandico
PHOTOGRAPHIE : Pascale Granel
MONTAGE : Laure Saint-Marc
BANDE ORIGINALE : Pierre Desprats, Hekla Magnusdottir
ORIGINE : France
GENRE : Erotique, Fantastique
DATE DE SORTIE : 28 février 2018
DUREE : 1h50
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Au début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…

C’est tout ce que l’on pourrait (pouvait ?) croire, et en même temps, c’est autre chose. On s’attendait à un genre en particulier, on les a finalement tous, mâchés en groupe, digérés puis recrachés sous une forme nouvelle – du « transgenre », donc. On craignait du arty pseudo-expérimental à la Guy Maddin, on récolte du sensoriel à fond les bananes. On voulait du cinéma, on nous offre le genre d’expérience en salle obscure qui serait davantage à rapprocher de la transe, du trip sous opium, voire même d’une drogue interdite. Et pour ce qui est de l’interdit, autant préciser d’emblée que le premier long-métrage de Bertrand Mandico s’aventure sur un terrain des plus délicats : ni plus ni moins qu’une adaptation (vraiment très) libre du livre éponyme écrit en 1971 par William Burroughs – le genre d’auteur maxi-barré qui a toujours vu des cafards lui grignoter le cortex. On en oublierait presque le pari insensé qu’avait pourtant gagné David Cronenberg avec Le Festin nu en 1991 : adapter Burroughs, c’est se coltiner à une prose singulière et instinctive, ordonnée par le fantasme et chahutée par le transgressif, en l’état aux antipodes de ce qui doit cimenter une narration cinématographique. À l’impossible est donc tenu celui qui accepte de se mettre la tête dans le boa et de zigzaguer d’une folie à l’autre, d’une déviance à l’autre, d’une logique à l’autre. Avec, bien sûr, la joie non dissimulée de bâtir une narration sous substance, histoire d’épouser ce voyage entre poésie incantatoire, violence outrancière, dystopie hallucinée et délire sexuel. On s’en doutait un peu, mais ici, Mandico n’a que faire d’une adaptation. D’autant qu’à la fascination ambiguë de Burroughs pour une force masculine et homosexuelle noyant la civilisation dans le chaos et la destruction, le cinéaste répond par la plus salutaire des trahisons : un masculin brouillé par le féminin, une humanité qui mute en se fondant dans la « matière ». Et vous n’avez encore rien vu…

Parler de « matière » n’est pas ici une façon de faire « genre ». C’est au contraire un mot qui invite à tout relire sous un angle exclusivement viscéral et organique. Rien de concret dans Les Garçons sauvages, puisque tout y est infrasensible, laissant Bertrand Mandico mélanger déviance et décadence dans un délicieux venin et nous inoculer ce dernier par des images qui n’ont dès lors aucune chance de s’effacer. Et pourtant, c’est dire si, depuis la découverte de ses courts-métrages, on avait tôt fait de ranger le bonhomme au rayon des « têtes chercheuses », fuyant le trop-plein numérique comme la peste pour au contraire creuser une voie plus singulière, capable de faire se malaxer le surréalisme subversif de Walerian Borowczyk et les expérimentations rétro-poético-plastiques de Guy Maddin. Il n’empêche que son travail avait jusqu’ici de quoi laisser un peu dubitatif. Comme si Mandico, plus attaché à déconstruire la forme qu’à en recréer une nouvelle, s’en tenait à explorer des formats plus ou moins éteints du 7ème Art et à balancer ses fantasmes onirico-organiques sans leur conférer une vraie portée. Au-delà d’une singularité en l’état indiscutable, on pensait ainsi y dénicher de l’arty dans sa forme la plus crispante, c’est-à-dire celle qui plombe et alourdit une vision au lieu de la polir et de l’enrichir. Et au vu de l’impact suscité par ce premier long-métrage, on en arrive à se convaincre que ce travail sur le format court n’était en fait qu’une mise en bouche. Un peu à l’image d’une petite flammèche qui, à force d’être entretenue, allait préfigurer une déflagration future.

Cette déflagration, on l’a donc enfin, et pour le coup, elle se révèle d’une intensité maximale. Arrimé à un récit solide et linéaire qui ne s’encombre d’aucun bout de gras, Mandico trouve cette fois-ci un vecteur idéal à la portée symbolique et sensorielle de ses obsessions. Chaque articulation de récit fait ainsi naître une fulgurance immédiate par le surgissement d’ingrédients (visuels ou sonores) qui se vivent d’abord tels quels et se décryptent a posteriori après que l’effet ait été digéré. Assimiler Les Garçons sauvages à un délicieux poison dont on découvre après coup les effets secondaires tombe alors sous le sens. Il y a là bien sûr une connexion tout à fait directe avec la sève même de ce récit, centrée sur l’idée d’une métamorphose progressive – et clairement pas du genre de celles que décrivait Ovide dans son œuvre éponyme. Mais ce n’est pas tout : il y a aussi et surtout cette idée gonflée et grandiose à la fois, consistant à faire jouer les cinq protagonistes masculins par des actrices – toutes époustouflantes. Celles-ci irradient de plein fouet par des prestations on ne peut plus troublantes, à cheval entre la douceur androgyne et la virilité enfantine, ce qui rend leur transformation finale d’autant plus tangible et terrassante.

Résumons un peu les choses : à la suite du viol et du meurtre de leur professeur de littérature, cinq adolescents riches et violents, Romuald (Pauline Lorillard), Jean-Louis (Vimala Pons), Hubert (Diane Rouxel), Tanguy (Anaël Snoek) et Sloane (Mathilde Warnier), tous indolents et féroces sous une apparence de jeunes érudits, sont chassés de la société et placés sous tutelle d’un certain « Capitaine » (Sam Louwyck). Ce dernier, vieux loup de mer au sexe imposant et tatoué (!), les embarque alors sur son bateau pour un voyage mouvementé en plein océan, où tous se retrouvent soudain tenus en laisse et soumis à son autorité. Le jour où ils débarquent sur leur destination, à savoir une île mystérieuse et luxuriante où réside une étrange exploratrice nommée Séverine (Elina Löwensohn), c’est la découverte d’un autre monde, d’autres possibilités de « plaisir » : un monde végétal hors du commun où les agrumes sont aussi poilus et opulents que des testicules, où les arbres crachent une sève blanchâtre de leurs branches phalliques, où les fougères étreignent les corps en prenant l’apparence d’un corps humain, où les plantes et les fleurs caressent ou fouettent la peau humaine selon leur humeur. Peu à peu, tout s’active : tandis que leur service trois pièces tombe alors comme une dent de lait, des seins de femme se mettent à pousser sur leur torse. Un nouveau monde s’ouvre alors à eux/elles…

Bertrand Mandico évoquait en interview l’idée d’une « montée de sève » pour illustrer les moments où les affects des personnages se mettent soudain à s’embraser, et c’est exactement cela. La cause principale de cet impact réside dans cette alternance de noir et blanc et de couleur qui caractérisait jusque-là le travail graphique du cinéaste. Tandis que le noir et blanc aide ici à uniformiser l’artificialité de l’univers visité (toute matière visualisée est ici mise sur un pied d’égalité avec les autres), la couleur surgit sans prévenir, sans logique narrative, presque comme une provocation digne du jeu colorimétrique sur Sin City ou des surgissements de couleur dans les pinku-eïga 70’s de Koji Wakamatsu – une influence par ailleurs revendiquée par Mandico. Cette patte visuelle singulière ose par ailleurs un grand écart harmonieux entre le cinéma des origines – celui dont la pureté naît de l’artifice qui se voit – et l’onirisme bricolé d’un certain cinéma camp – où les couleurs rococo et les jeux de lumière scintillante ordonnent l’émotion. Que l’on puisse dès lors y dénicher mille références à la seconde n’est pas accidentel : s’y croisent ici en vrac Lautréamont, Arrabal, Genet, Anger, Stevenson, Cocteau, Kubrick, Borowczyk, Brook, Lynch, Fassbender et Maddin, sans parler d’une connexion évidente avec la poésie sexuelle du précieux Yann Gonzalez (dont les Rencontres d’après-minuit font désormais partie de notre Éden cinéphile). Sauf que ces références ne sont jamais surlignées en tant que telles, Mandico digérant ici ce qu’il ingurgite avec des sucs cinégéniques qui n’appartiennent qu’à lui et créant de ce fait une harmonie totale dans le découpage, où chaque plan invite son audience à être d’abord sidérée, ensuite tiraillée, enfin bouleversée.

Ce que Mandico donne ici à ressentir relève à bien des égards de l’utopie, d’un monde secret et fantasmatique où la valse des identités sexuelles serait enfin devenue une possibilité, mais aussi où une malle à bijoux brillerait de mille feux au beau milieu d’une fange onctueuse, et où atteindre la première serait tout aussi excitant que de patauger dans la seconde. On sait très bien que Mandico court depuis très longtemps après des obsessions mutantes et organiques, moins en lien avec les théories scientifiques d’un David Cronenberg qu’avec des fantasmes humides, gluants, spongieux, sexuels, où les contrastes semblent toujours plus stimulants et attirants que l’unité. D’où ce monde amphibie peuplé d’étranges formes végétales (cela rappelle un peu le bestiaire de la BD La vallée des bannis de Spirou & Fantasio), où l’on s’abreuve d’un sperme sylvestre et où l’on urine sur un cocon en papier mâché transparent afin d’achever sa chrysalide. D’où ces personnages aussi transgenres que le film lui-même, passant de la bande de néo-droogies à la Orange mécanique (le lait enrichi est ici remplacé par une pulsion d’ultraviolence nommée le « Trevor ») à une armée de nymphes androgynes, à moitié dénudées et sanglées dans des tenues de marins (coucou Querelle), lancées à l’assaut d’un monde réel où rester singulière sera la seule règle à suivre pour s’adapter, s’épanouir et, in fine, côtoyer encore et toujours le plaisir. Une conclusion magique qui achève de créer une rupture avec le ton du livre de William Burroughs : rester « sauvage » devient chez Mandico une hypothèse dessinée sur le sable, en aucun cas une certitude gravée sur le marbre. Et si résistance il y a, c’est avant tout contre l’uniformisation, autant celle de la réalité que celle du 7ème Art. L’une des dernières répliques du film aurait de quoi constituer le plus beau des mantras : « L’espérance est une joie presque égale à la Joie ».

L’hybridité diabolique du film met en lumière une vérité en lien direct avec la grandeur du cinéma : se métamorphoser n’est pas une fin en soi, mais une porte ouverte sur un ailleurs rêvé, fantasmé, que l’art concrétise et porte à incandescence. De par sa facilité à dessiner la traversée des frontières sexuelles au travers du thème (très populaire) de l’aventure en terre inconnue (on a parfois l’impression de relire L’île au trésor), Mandico ne fait pas que donner chair et universalité à son intrigue barrée. Il réussit surtout à rendre accessible sa vision et à faire en sorte que rester piégé dans un univers ne soit pas corollaire du fait de s’égarer dans un récit (ce dernier est ici limpide à tous les niveaux). On sort des Garçons sauvages sur un nuage, encore en train de flotter et de songer à ce que l’on vient de vivre, comme après un rêve éveillé. Un rêve bizarre où les étoiles bougent trop vite dans le ciel noir, où l’on s’effraie d’un chien démoniaque aux yeux rouges fluo, où l’on cherche sa route sur l’océan en lisant une carte dessinée sur un pénis, où l’on caresse des cadavres jusqu’à en lécher les parties les plus gluantes, où l’on déniche des visions hallucinatoires sur un recoin de décor en arrière-plan (les effets de surimpression sont aussi beaux que naïfs), et où l’on se laisse envoûter aussi bien par une mélodie tirée de l’enfance (merci d’y avoir casé Casse-Noisette !) que par les râles orgasmiques de Nina Hagen (ici en fond sonore d’une orgie sur une plage inondée de plumes !). Le résultat n’a finalement rien d’un « film » à proprement parler. C’est une drogue. De la pure. Du genre qui nous fait voyager de la tristesse à la jouissance, du néant à l’absolu, de la noirceur à la brillance, du masculin au féminin (et vice versa), en nous suppliant de ne jamais faire un choix et de copuler avec les contrastes jusqu’à finir soi-même métamorphosé. Transgenre jusqu’au bout.

1 Comment

  • Kathnel Says

    Tout d’abord , merci infiniment pour la recommandation et ce très bel article. Du film qu’en dire après tout cela ? J’en suis ressortie comme en état second. C’est une splendide expérience de cinéma aussi étrange qu’enivrante, baroque, sensorielle et infiniment poétique .Une œuvre qui puise des références autant dans le surréalisme (collages , assemblages d’images à géométrie variable où se mêlent les corps , la chair, les sensations) , le symbolisme psychanalytique et / ou mythologique , que les influences cinématographiques ou littéraires ( Orange mécanique, Sa majesté des mouches, Querelle….un univers poétique comme le créait Cocteau) C’est un voyage dans les métamorphoses et les tourments pulsionnels bien ancré dans notre époque…Mais aussi, une évocation des fantasmes androgynes où se comble l’être humain, en quête de l’infini et de la totalité, se heurtant aux limites de sa finitude. C’est sublime et mérite d’être revu, car on n’en épuise pas le sens ou les images.C’est brillant.

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