Les Bien-Aimés

Retrouvez notre dossier consacré au festival de Cannes 2011

Christophe Honoré est le responsable de l’un des pires moments de cinéma que l’on ait passé en 2010. C’était Homme au Bain, un objet cinématographique informe, fruit médiocre de vagues expérimentations du cinéaste à l’occasion d’une commande de moyen-métrage par le théâtre de Gennevilliers. La disparité entre la durée du film commandé et celle du produit finalement livré disait toute la capacité d’Honoré à remplir du vide et à donner l’impression de creuser le thème de la dérive des sentiments, récurrent dans sa filmographie. Mais Honoré est également le réalisateur de Non ma Fille, tu n’iras pas danser (2009), très beau portrait d’une femme insaisissable (Chiara Mastroianni), rétive aux schémas familiaux et sociaux, prise dans une fuite en avant qui évoquait un peu – toutes proportions gardées – celles des héroïnes de John Cassavetes qu’incarnait Gena Rowlands. Après ces deux opus diamétralement opposés par leur qualité, leur densité émotionnelle et la consistance de leurs portraits de personnages, c’est au mélodrame en chansons que choisit de revenir Honoré. On ne s’étonne guère de ce choix aux airs de retour à la recette qui marche – celle des Chansons d’Amour (2007), de loin son plus grand succès à ce jour – car autant qu’il est l’un des réalisateurs français les plus prolifiques du moment (huit films en neuf ans), Honoré est l’un des plus inégaux, et revenir à ce qui a fait sa renommée paraît être la manière la plus sensée de se réconcilier avec un public déboussolé. Les Bien-aimés voit donc lui aussi ses interprètes entonner les douces chansons pop-rock composées par Alex Beaupain. Pour autant, une différence s’impose d’emblée entre les deux opus : le cadre spatio-temporel ne se circonscrit pas ici au Paris de l’époque du tournage mais débute en 1964 pour s’achever en 2007, le film se découpe en six parties et ballade son action dans presque autant de villes (Paris, Prague, Londres, Montréal et Reims). Forcément, ce nouvel opus s’en voit pourvu, sur le papier, d’une aura plus imposante qui justifie, autant que son casting de luxe, sa sélection comme film de clôture du dernier Festival de Cannes. Mais ça n’est pas pour autant que le réalisateur exploite le potentiel romanesque de ces décors et époques démultipliés, préférant se cantonner à ce que l’on connaît de lui et à ce qu’il fait le mieux. Une absence de surprise qui justifie, quant à elle, qu’on lui ait fermé les portes de la Compétition Officielle.

Cette modestie a plutôt, dans un premier temps, les traits de la timidité. L’histoire s’ouvre à Paris, en 1964, sur les débuts fortuits de Madeleine (Ludivine Sagnier), vendeuse de chaussures, comme prostituée – « occasionnelle » précise-t-elle. Sa nouvelle activité lui offre les revenus nécessaires à la satisfaction de ses envies de luxe, elle qui craignait de devoir finir voleuse à force d’être tentée de dérober les belles chaussures qu’elle vend. Sa rencontre avec le Tchèque Jaromil (Rasha Bukvic) la pousse à aller vivre avec lui et leur fille Véra à Prague. Un bond dans le temps nous mène en 1968, précisément au soir de l’invasion de la ville par les chars soviétiques, moment où Honoré choisit de situer la rupture prématurée du couple. La petite histoire et la grande se croisent une première fois, et l’on s’étonne que les possibilités de la chose ne soient pas davantage mises à profit. Tout juste Madeleine aperçoit-elle quelques chars avant d’aller implorer son mari de la suivre pour un nouveau départ – amoureux plus que sociopolitique – à Paris. De plus, c’est de nouveau une ellipse, de dix ans cette fois, qui éludera les circonstances, là encore pourvues d’un fort potentiel romanesque, de la fuite de l’héroïne et de son mariage opportuniste, à Paris, avec François, un garde républicain fadasse. Cette incompréhension initiale face aux partis-pris narratifs du cinéaste ne rend que plus ingrate cette longue première partie que Ludivine Sagnier porte seule sur ses épaules, délicieusement agaçante en blonde platine pimpante et espiègle, soudain émouvante lorsqu’elle termine en larmes sa chanson « Prague », hymne amer à une ville à laquelle elle laisse son amour et son chagrin. Notre patience ne tardera pas à se voir généreusement récompensée. Dès lors que, dans un brouillage temporel dont on retrouvera l’écho en fin de film, les Madeleine et les Vera d’hier et d’aujourd’hui (comprenez de 1978 et de 1997) se passent le relai le temps d’une chanson pleine de mélancolie (« Tout est si calme »), on entrevoit déjà toute la richesse du chassé-croisé qui suivra et qui nous confirmera que la première petite heure n’était qu’une mise en place nécessaire.

Dans ce moment-charnière, mère et fille (incarnée par les vraies mère et fille Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni) posent un regard différent sur celles qu’elles étaient respectivement vingt ans auparavant. Leur différence nous sera confirmée plus tard par la chanson « Une Fille légère » : Madeleine a été une jeune femme insouciante et une amoureuse passionnée dans les années 1960, à une époque pas forcément plus facile qu’aujourd’hui mais où les démons de la guerre et de la privation étaient trop proches dans le temps pour que l’on vive gravement, et où l’avenir paraissait ne pouvoir qu’être meilleur que le passé (la présence, dans le rôle de Jaromil âgé, du cinéaste tchèque Milos Forman nous renvoie d’ailleurs aux premiers films de celui-ci, qui saisissaient un peu ce paradoxe, dans la Tchécoslovaquie communiste des années 1960). Elle est restée, chante-t-elle, une femme légère et semble avoir comme maxime « Jamais faire pitié, juste envie », rester désirable et disponible au va-et-vient du désir des hommes, quitte à vivre dans la frustration causée par les caprices de ces derniers. Véra, elle, dit avoir voulu devenir une fille légère. Mais c’est bien son époque qui paraît le lui refuser, comme si elle avait loupé le coche. Son époque, c’est celle qu’Honoré connaît. Le regard qu’il pose dessus n’est plus, comme pour les années 1960 et 1970, évasif, presque fantasmatique et aussi, forcément, un peu cinéphile (la première heure évoquait bien plus que la seconde Truffaut ou Demy et peinait même à sortir de leur ombre). Il se fait plus grave et, disons-le, d’une belle acuité. Car le cinéaste parvient à saisir, comme dans Non ma Fille, tu n’iras pas danser, une certaine mélancolie du présent qui toucherait toute une génération, un flottement lié à l’incertitude de l’avenir. Et le rétrécissement des ellipses (de 1997, on passe à 1998, puis à 2001 et enfin à 2007) exprime par la forme ce que le thème du sida évoque dans le fond : la réduction des possibles, l’accentuation des dangers liés à l’amour. Madeleine et Vera aiment des hommes qui passent ou qui restent, et qui les aiment plus ou moins en retour. Tandis que, pour Madeleine, même le plus persistant des triangles amoureux demeure affaire de légèreté (Catherine Deneuve, Milos Forman et Michel Delpech sont simplement réjouissants, d’une fraîcheur incroyable), pour Véra, le premier coup de cœur d’un soir s’emballe pour dégénérer en tragédie.

Il semble que même l’ampleur de la catastrophe du 11 septembre 2001 – qui fait atterrir à Montréal l’avion que Véra prenait pour rejoindre à New York l’homosexuel dont elle est amoureuse – ne puisse égaler celle du désespoir de la jeune femme à ce moment-là. C’est en tout cas ce que semble dire, avec audace, le choix narratif que fait cette fois encore Honoré, comme pour l’épisode du Printemps de Prague. On comprend bien mieux la seconde fois que la première que, si le film refuse de céder à l’ampleur des évènements historiques qui le traversent, c’est pour mieux souligner celle des itinéraires amoureux qu’il raconte. Lors de cet épisode très fort du 11 septembre, c’est littéralement la petite histoire qui zappe la grande : au bar de l’hôtel où elle vient de réaliser que son amour avec Henderson (Paul Schneider) serait impossible, plutôt que d’entendre les nouvelles newyorkaises diffusées en boucle à la télévision, Véra change de chaîne et préfère mourir sur une chanson pop entraînante, s’écroulant discrètement derrière un canapé, terrassée par tous les médicaments qu’elle a ingurgités. Le 11 septembre planera donc sur toute la fin du récit comme il planera encore longtemps sur les vies de bien des individus. Mais pour ce récit-là, pour l’histoire de ces gens-là, Madeleine, François et Clément (l’éternel amoureux déçu de Véra, joué par Louis Garrel), ce sera moins comme jour des attentats du World Trade Center que comme jour de la mort de Véra, qu’Honoré a sublimée en un très beau moment de mise en scène. La charge émotionnelle que le cinéaste parvient à octroyer à un épisode de ses chassés-croisés se répercute durablement sur les épisodes suivants – la mort de Véra en est le plus parfait exemple. La dernière partie, située six ans plus tard, n’est, sur le papier, qu’une succession d’instants banals. Une dispute excessive, un anniversaire à Reims et une escapade parisienne. Mais c’est là que l’on prend violemment conscience de la richesse de la toile émotionnelle qu’a su patiemment tisser le film. Chaque réplique, chaque décor est incroyablement habité, convoque pour les personnages endeuillés et pour nous-même des faits passés et, par-dessus tout, des êtres disparus. Dans un final qui est aussi un sommet de richesse, chacun des motifs qui se superposent est lui-même lié à un autre qui lui est antérieur. La chanson « Je ne peux vivre sans t’aimer » répond en un mode mineur à celle que chantait d’un air bravache la jeune Madeleine, « Je peux vivre sans toi ». Et le retour sur les lieux de la rencontre entre Madeleine et Jaromil, les escarpins rouges aguicheurs que Madeleine renfile sans problème plus de quarante ans après montrent à la fois le passage du temps et la permanence de l’amour, malgré ses mutations. Le présent accompagne le passé et l’insouciance (signalée par les chaussures et l’évocation de la chanson de Madeleine jeune) est toujours dans le souvenir des attristés. Les bien-aimés deviennent fatalement, un jour ou l’autre, des disparus, provisoirement ou définitivement. L’art d’aimer, nous dit Honoré, c’est bien celui de les maintenir présents, d’une manière ou d’une autre.


Réalisation : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré
Production : Why Not Productions, France 2 Cinéma, Sixteen Films et Negativ
Bande originale : Alex Beaupain
Photographie : Rémy Chevrin
Montage : Chantal Hymans
Origine : France
Date de sortie : 24 août 2011
NOTE : 4/6

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