Les Aventures de Tintin : Le Secret De La Licorne

REALISATION : Steven Spielberg
PRODUCTION : Paramount Pictures, Columbia Pictures, Amblin Entertainment, WingNut Films, The Kennedy/Marshall Company
AVEC : Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig, Nick Frost, Simon Pegg, Toby Jones
SCENARIO : Steven Moffat, Joe Cornish, Edgar Wright
PHOTOGRAPHIE : Janusz Kaminski
MONTAGE : Michael Kahn
BANDE ORIGINALE : John Williams
TITRE ORIGINAL : The Adventures of Tintin: Secret of the Unicorn
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Cinéma virtuel, Aventure, Adaptation, Performance capture
DATE DE SORTIE : 26 octobre 2011
DUREE : 1h47
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Parce qu’il achète la maquette d’un bateau appelé la Licorne, Tintin, un jeune reporter, se retrouve entraîné dans une fantastique aventure à la recherche d’un fabuleux secret. En enquêtant sur une énigme vieille de plusieurs siècles, il contrarie les plans d’Ivan Ivanovitch Sakharine, un homme diabolique convaincu que Tintin a volé un trésor en rapport avec un pirate nommé Rackham le Rouge. Avec l’aide de Milou, son fidèle petit chien blanc, du capitaine Haddock, un vieux loup de mer au mauvais caractère, et de deux policiers maladroits, Dupond et Dupont, Tintin va parcourir la moitié de la planète, et essayer de se montrer plus malin et plus rapide que ses ennemis, tous lancés dans cette course au trésor à la recherche d’une épave engloutie qui semble receler la clé d’une immense fortune… et une redoutable malédiction. De la haute mer aux sables des déserts d’Afrique, Tintin et ses amis vont affronter mille obstacles, risquer leur vie, et prouver que quand on est prêt à prendre tous les risques, rien ne peut vous arrêter…

Retrouvez notre dossier consacré au Cinéma virtuel

Comme prévu, il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir Le secret de la Licorne être attaqué pour ce qu’il est pourtant censé être. Entre journalistes biberonnés par le tapis rouge et par l’éternelle tartufferie du réel, fans supposés de Tintin qui n’ont pas relu un seul tome depuis leur enfance ou anti-américanisme primaire ramenant toute intention de Spielberg a de la récupération mercantile, la dernière merveille de Tonton Spielby a, sans surprise, révélé un manque total de professionnalisme. Et ceci bien évidemment, sans prendre en compte l’ignorance totale d’un cinéma virtuel qui constitue pourtant l’essence même de cette adaptation. Mais en réalité, la combinaison de ces trois principaux types de réactions s’inscrit dans une même méconnaissance totale d’un univers et, surtout, d’un personnage, dont la découverte aurait dû précéder tout jugement.

« La ligne claire, ce n’est pas seulement le dessin, c’est également le scénario et la technique de narration » – Benoit Peeters, 1982

Quelques recherches sur la bande-dessinée d’Hergé amènent ainsi, immanquablement, à s’interroger sur ce qu’est cette fameuse ligne claire, et en quoi Steven Spielberg a pu se l’approprier. En tintinophile invétéré, Benoit Peeters rappelait ici que plus que caractéristique d’un style graphique épuré, la notion s’étendait également à la façon de conter une histoire. Les bandes-dessinées d’Hergé se distinguent en cela, notamment dans le traitement réservé aux histoires contées. Les ellipses y sont monnaie courante, les péripéties courtes et nombreuses. Aussi le cinéma virtuel s’avérait-il la solution idéale en ce sens. Non seulement les images de synthèse autorisent-elles la recréation d’un univers visuel appartenant à un autre medium, mais en plus la liberté totale que la méthodologie implique en termes de mise en scène ne pouvait être que bénéfique.

Si quelques cinéastes se sont amusés à reproduire à l’identique le découpage des romans graphiques qu’ils portaient à l’écran (Sin City, 300…), c’est malheureusement au mépris du travail d’adaptation que nécessitaient ces projets. Fatalement, il en résultait une problématique liée au rythme de ces œuvres. Contrairement au cinéma ou le spectateur n’interagit jamais directement avec le film qu’il regarde, le lecteur, lui, peut en quelque sorte s’approprier un récit. Il est celui qui décide de la rapidité selon laquelle se déroule l’action en cours. C’est là que se concrétisent l’intelligence de Spielberg et l’utilité fondamentale du cinéma virtuel. Nous parlions des ellipses émaillant les aventures de Tintin. Mais plus que celles séparant deux étapes-clés et marquant une évolution du récit, c’est bien sur les ellipses situées entre chaque case d’une bande-dessinée que se porte à très juste titre l’attention du cinéaste.

L’exemple le plus évident se situe dans cette incroyable séquence durant laquelle le capitaine Haddock se remémore l’histoire de son ancêtre. Une dizaine de minutes propice à un déferlement d’idées aussi bêtes en apparence qu’ingénieuses à l’aune de leur mise en images. Il faut voir ce que le sidérant sens du spectacle de Spielberg fait de deux mâts qui s’entremêlent. On assiste là à une vraie résurrection du film de pirates, ainsi qu’à la confirmation de l’omnipotence d’un réalisateur libéré de toutes contraintes. Il y avait déjà de cela dans ses précédents films, certains de ses plans les plus complexes témoignant notamment d’une cohérence, narrative et thématique, qu’un tournage traditionnel ne pouvait que limiter. Ici donc, c’est un passage marquant de la bande-dessinée éponyme qu’il met en scène.

Par le dessin, Hergé fonctionnait par analogies visuelles afin d’établir un lien intime et direct entre deux époques, et par extension entre deux cases. Le cinéma virtuel permet à Spielberg d’établir clairement cette continuité par le biais d’une transformation progressive des éléments composant le cadre, le tout au gré d’une caméra en mouvement perpétuel imprimant l’énergie et l’expressivité avec laquelle Haddock narre son histoire. La clarté du discours du capitaine se retrouve dans celle de la mise en scène de Spielberg, entre plans-séquences parcourant l’intérieur de la Licorne ou découpage rendant justice à la chorégraphie entraînante d’un combat au sabre et de l’enjeu qui lui est lié. La caméra-liberté dans toute sa splendeur et sa démesure donc, mais toujours avec une lisibilité et une cohérence exemplaires, celle de la ligne claire en premier lieu.

Et ce jusque dans les moindres détails. Un passage régulier à travers un mur séparant deux lieux juxtaposés simule parfaitement l’ouverture de la porte dont profitent Tintin et Haddock, sur le Karaboudjan. Un arrêt net de la caméra suite à un retournement impromptu du reporter définit la spontanéité et la nature imprévisible de celui-ci, tout comme du temps d’avance qu’il possède sur les autres. Dans le même ordre d’idées, le travelling passant à travers le bloc de verre qui protège la Licorne, verre que l’on nous présente comme incassable quelques plans avant, nous indique la situation à venir (le verre qui se brise) du fait de sa fragilité à l’égard d’éléments immatériels, voire extra-diégétiques (la voix de la Castafiore, la caméra). Bref, il s’agit dans chaque cas de respecter l’esprit de la BD en fonction des spécificités du cinéma. Hergé avait énormément recours à la sur-explication des situations : les personnages parlaient tout seuls ou expliquaient les enjeux sans que la diégèse ne le nécessite, afin d’informer le lecteur en permanence, de lui éclaircir chaque action en cours à des fins de fluidité narrative. De cela, Steven Spielberg ne conserve que la personnalité de son héros, de sa volonté de tout questionner à longueur de temps. C’est l’image seule qui donne au spectateur les clés de la compréhension des enjeux et péripéties. Concrètement, l’esprit de l’univers commun aux deux mediums est le même bien que différemment restitué. Et à ce niveau-là, Le secret de la Licorne semble inattaquable en dépit des ajustements nécessaires à sa fabrication.

Au niveau des personnages en premier lieu. La première scène qui suit directement le générique d’ouverture nous montre Hergé en train de dessiner un portrait de Tintin. Outre l’hommage rendu au dessinateur, Steven Spielberg exprime là une subtile note d’intention. « On ne peut pas dire que cela ne vous ressemble pas », dira l’auteur belge à Tintin en lui montrant le résultat final, exacte reproduction du personnage tel qu’il apparaît dans la BD. Dans le film, le reporter arbore évidemment un look différent bien qu’identique. En n’orchestrant pas la scène du point de vue d’Hergé, le réalisateur de La guerre des mondes exprime sa réappropriation, sa perception de l’entité Tintin. Le héros de BD que l’on connait tous est la vision qu’avait Hergé de celui-ci, et celui que l’on nous présente dans le film constitue la vision de Spielberg. Le secret de la Licorne sera donc bien une aventure de Tintin, avec son univers et ses codes, mais sensiblement différente à certains niveaux car résultant d’une adaptation, et donc de la vision de son réalisateur. Un paradoxe qui se retrouve dans l’hallucinant travail de Weta dans le photoréalisme du film. Les premières images ébahissent de par le réalisme offert au monde dépeint. Nous sommes là devant un univers différent du nôtre mais où le côté factice ne transparaît jamais. Après Avatar, Le secret de la Licorne est donc le second long-métrage à nous emmener de l’autre côté de l’uncanny valley (sauf si vous pensez que ce criminel de Spielberg se paie votre tête avec des chewing-gums). Et rien que pour avoir l’impression d’assister à des prises de vues réelles d’un monde alternatif qui nous est familier (pour ceux ayant lu les BD du moins), le film s’avère être l’une des adaptations les plus respectueuses de son modèle.

Même si cela passe également par le scénario et une limpidité chère à Hergé. L’un des reproches fait au Secret de la Licorne semblait être le fait d’une surenchère dans l’action, d’un goût trop prononcé dans l’aventure traduite par la propension de Tintin à se retrouver dans des situations improbables. Il suffisait pourtant de lire quelques tomes pour constater qu’il s’agit là de l’apanage de Tintin. Un héros qui par exemple se fait pendre, échappe à une prairie en feu, se fait attaquer au lasso, est ligoté à des rails, se déguise en vendeur de journaux, en cow-boy, en majordome, se cache dans une armure de chevalier, manque d’être broyé par une machine faisant du corned-beef, de se noyer les pieds attachés à des haltères… Dans le seul Tintin en Amérique ! Oui, s’il y a bien une chose qui ne doit être reprochée à ce Secret de la Licorne, au-delà de toute appréciation personnelle, c’est bien son goût excessif de l’aventure. Celui même qui dessine psychologiquement le héros qui les vit. Car comme dans la BD, Tintin a des allures d’être surhumain, semble être invulnérable. Sa plongée directe dans un ciel blindé de nuages menaçants en témoigne, la possibilité de rebrousser chemin (et donc de survie) ne valant strictement rien comparée à la continuité de son périple (trouver le secret que renferment les Licorne). Tintin est un héros dont les seules émotions apparentes se matérialisent dans celles ressenties par celui, lecteur ou spectateur, qui en est témoin. Steven Spielberg l’a compris, et délivre en ce sens une séquence démentielle se faisant un véritable concentré thématique du long-métrage, à savoir bien sûr la poursuite du faucon dans les rues marocaines. Trois minutes qui en paraissent le double, trois minutes dingues, un plan-séquence ahurissant qui, même fait de CGI, demande une coordination, un timing et une précision totale des milliers d’éléments qui la composent qui tient du génie.

Ainsi qu’une écriture précise. Celle-là même qui fait sembler Avatar « convenu » pour quiconque oublie le travail fondamental nécessaire à l’aboutissement de toute simplicité. Le trio Moffat / Cornish / Wright s’emploie donc, au gré de références à d’autres tomes de la BD (Le crabe aux pinces d’or évidemment, mais aussi On a marché sur la lune par exemple) ou à l’univers du duo Spielberg / Jackson (Braindead, Les dents de la mer), à simplifier au maximum le scénario tout en maximisant son ampleur. Le secret de la Licorne est donc un film étonnamment dense du fait de la qualité de son récit. La présentation succincte des personnages suffit à prévenir leurs actes futurs (Milou doté d’une intelligence qui ne l’empêche pas d’avoir des réactions de chien la seconde d’après), et l’humour présent un peu partout renvoie à la condition des personnages. Haddock est à ce titre une vraie figure de cinéma, aussi comique qu’attachante, contrastant avec la relative froideur de Tintin. Au fond, toute la réussite de ce buddy-movie est d’avoir su trouver un équilibre entre les deux caractères et les thématiques qui leurs sont dépendantes. L’aventure pour Tintin donc, et un capitaine Haddock partagé entre valeurs familiales et une personnalité qui les renie. Le combat final avec les grues, où les bras de celles-ci reproduisent le combat qui a décidé du sort des ancêtres d’Haddock et de Sakharine, résume cette dualité.
On ne peut dés lors qu’attendre avec encore plus d’impatience la suite de ces Aventures de Tintin, avec à sa tête un Peter Jackson dont on n’a pas fini d’attendre monts et merveilles.

3 Comments

  • Tout à fait d’accord avec cette critique. Bien que je n’apprécie pas la bande-dessinée, ce film est pour moi le film de l’année pour l’instant.
    Au-delà de l’aspect « fidélité ou non », j’y ai trouvé exactement ce que je cherchais, et je ne sais pas si je suis le seul, mais justement l’aspect surenchère de l’action, me paraît quelque chose du purement Jacksonien dans le film de Spielberg justement. C’est du moins, la sensation que j’en ai eu, tant Spielberg dans son cinéma, ne m’a jamais paru enchaîné autant de morceaux de bravoures d’affilés, alors que Jackson si.
    Merci pour les liens, également, qui sont hallucinants (la femme de télé-matin qui inventent des propos aux acteurs, n’ayant strictement rien compris au cinéma virtuel…).
    J’ai une question qui m’embête un peu, étant un inconditionnel du cinéma de Jackson, je n’ai pourtant pas remarqué la référence à Braindead à laquelle vous faites allusion, honte à moi, quelle est-elle, s’il vous plait ?

  • Haddock qui qualifie Milou de rat de Sumatra, sur le Karaboudjan.

  • Antoine Says

    J’y ai même vu une réf à Hot Fuzz : Dupont (Simon Pegg, obviously) qui dit à Tintin que le boulot d’un policier ne consiste pas uniquement à chasser des suspects mais aussi à bosser sur des tonnes de paperasse…
    Super chronique pour un putain de film !

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