Le Complexe de Frankenstein

REALISATION : Alexandre Poncet, Gilles Penso
PRODUCTION : Frenetic Arts, Carlotta Films
AVEC : Rick Baker, Phil Tippett, Steve Johnson, Dennis Muren, Mick Garris, Matt Winston, Chris Walas, Guillermo Del Toro, John Landis, Joe Dante, Christophe Gans, Kevin Smith
SCENARIO : Alexandre Poncet, Gilles Penso
PHOTOGRAPHIE : Alexandre Poncet, Gilles Penso
MONTAGE : Gilles Penso
BANDE ORIGINALE : Alexandre Poncet
ORIGINE : France
GENRE : Documentaire
DATE DE SORTIE : 27 septembre 2017 (DTV)
DUREE : 1h43
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Les créatures fantastiques n’ont jamais été aussi populaires qu’aujourd’hui, comme le prouvent les triomphes d’Avatar, Jurassic World, La Planète des singes ou Star Wars. Depuis les prémices du 7ème art jusqu’aux dernières révolutions numériques, ce documentaire explore plus d’un siècle d’expérimentations dans le domaine des effets spéciaux, mettant ainsi en lumière, aux côtés des monstres les plus célèbres, la personnalité de leurs créateurs, véritables héritiers du Docteur Frankenstein. Avec pour objectif de célébrer un art unique, fragilisé par l’envol des nouvelles technologies numériques…

D’entrée, trois têtes de monstres lancent les festivités en capturant une large partie du cadre : celle de King Kong, celle d’un Predator et celle d’un Alien. Mais point de créature de Frankenstein durant cette très courte intro. Pas d’affolement : elle viendra très vite pour éclairer le très beau titre de ce documentaire, mais à ce stade, il est clair que cette révérence inaugurale offerte aux trois figures mythologiques les plus cultes du « film de monstres » n’a rien d’un hasard. Il suffit d’entendre les premières répliques des intervenants pour saisir sur quel piédestal les figures marquantes de notre cinéphilie et ceux qui ont contribué à leur donner vie vont être placés. Bien plus qu’un solide docu rétrospectif, Le Complexe de Frankenstein sera un voyage décisif et limpide au cœur du concept même d’universalité. Cette universalité qui donne à une idée ou à un concept créatif son aptitude à s’imprimer sur l’inconscient collectif, qui s’infuse au travers de créations (re)découvertes avec un œil neuf, qui intègre des franges spécifiques de la culture jusqu’à en devenir consubstantielle. On était déjà revenus, à l’occasion de notre compte-rendu de la 9ème édition des Hallucinations Collectives, sur l’effet que pouvait susciter ce film sur un cinéphile normalement et dignement constitué, c’est-à-dire du genre à conserver une tête bien chargée, une forte curiosité accordée à tous les genres, un état d’esprit perfusé à la nouveauté comme à la nostalgie, et surtout, une fascination permanente pour tout ce qui se rattache de près ou de loin à l’évolution du processus de fabrication d’une œuvre de cinéma. Et comme un tel sujet est signe de profondeur, sa sortie en Blu-Ray était une occasion en or pour creuser davantage.

Soyons directs, il y a une phrase qui surgit au bout de trois minutes de visionnage et que l’on gardera en tête jusqu’au générique de fin : « Créer quelque chose qui n’existe pas est un acte divin ». Tout est dit, et en même temps, tout est déjà posé. Le lien avec la créature de Frankenstein est immédiatement mis en perspective par le spécialiste des effets spéciaux Rick Baker, lequel aura découvert sa vocation après avoir vu le film de Frank Whale : donner chair à une créature au travers d’un effet spécial ne revient-il pas à créer la vie elle-même ? Toute création suit ainsi le cours de l’évolution d’un être humain si l’on répond par l’affirmative : elle naît, elle apprend à vivre, elle s’émancipe et finit même par dépasser les attentes de son créateur, allant parfois jusqu’à muter sous une autre forme. En lançant les bases de leur documentaire sur un tel constat, Alexandre Poncet et Gilles Penso (tous deux respectivement journalistes à Mad Movies et L’Ecran Fantastique) relient le caractère sacré d’une création qui trouve peu à peu son impact à la préciosité d’un enfant chez qui la vie trouve toujours un chemin (oui, c’est toujours cool de citer Jurassic Park…).

Reste que toute créature devient intéressante à partir du moment où elle échappe à son créateur, où elle n’obéit pas aux règles, où sa forme et son fonctionnement interne cimentent une rupture claire et nette avec l’ordre des choses. D’où la vision du monstre qui, au-delà d’incarner nos peurs les plus primaires, devient une sorte de vecteur cathartique à travers laquelle le créateur se confronte à sa nature profonde. Christophe Gans le dira très bien : « Le monstre est une sorte de miroir sur lequel on projette un certain nombre de sensations et d’émotions qui sont la plupart du temps refoulées ». C’est à partir de ce sentiment inédit que le tandem Poncet/Penso ordonne la narration du film, capturant chez les interviewés un large éventail de sentiments opposés vis-à-vis de leurs créations. Comment doivent-ils se sentir connectés à eux ? Une approche intellectuelle de ce travail a-t-elle plus ou moins de poids face à une approche plus instinctive et viscérale ? La clé réside-t-elle dans l’émotion que leur création est sensée susciter ? Les réponses ne viendront pas forcément, mais les interrogations, elles, ne cessent de bouillir à mesure que l’on passe d’un intervenant à l’autre. Sans jamais chercher à regrouper trop d’avis furtifs à des fins de généralisation (ce qui aurait pu résumer le docu à une sorte de zapping sans substance), les deux réalisateurs prennent au contraire le temps d’intégrer l’essentiel des témoignages recueillis, de creuser la surface sans se limiter à des constats connus de tous – une telle méthode journalistique devrait servir d’exemple.

Sans surprise, la création même d’un film est vite remise au cœur même des préoccupations de tous ces créateurs. Il est ici rassurant de retrouver cette idée très « polar » selon laquelle l’imagination se retrouve stimulée par quelque chose d’existant, en l’occurrence un scénario qui va donner des pistes, un artiste qui va relier les points et une mise en scène qui va contribuer à résoudre l’énigme de départ. En cela, au lieu de se limiter à décrire la fabrication de l’effet spécial, Le Complexe de Frankenstein assimile le film tout entier à un ensemble d’effets spéciaux – même le travail facial d’un acteur acquiert ici le relief d’un trucage à part entière. De ce concept-là s’extrait vite une idée-maîtresse qui restera à l’œuvre sur toute la durée du documentaire : la force évocatrice de l’artisanat et du travail manuel. Que ce soit par le dessin, par la sculpture, par la stop-motion, par l’animatronique ou par tout autre processus de création manuelle, le regard mélancolique et attentif porté par Poncet et Penso sur la dimension artisanale de ce métier sert les émotions que ce travail est censé susciter chez son spectateur. En guise d’exemple, on en prend sacrément la mesure en voyant les créations de Ray Harryhausen aussi bien flattées et décryptées, même s’il aurait sans doute fallu un film entier pour en aborder toutes les composantes (pour info, ce documentaire existe : on le doit justement aux deux mêmes réalisateurs !).

De façon tout à fait logique, le constat se retrouve mis en perspective avec l’impact – aujourd’hui dévastateur – de la révolution numérique. Et de ce fait, lorsque le sujet commence à être abordé, soyons honnêtes, on commence à s’inquiéter un peu. D’un Phil Tippett déprimé à l’idée d’être remplacé par des « boîtes noires » jusqu’aux fermetures de différentes sociétés d’effets spéciaux (dont celle du talentueux Chris Walas) en passant par ces saloperies de retouches numériques (merci George !), on sent que le documentaire adopte tout à coup un point de vue critique très orienté. Rien de problématique en soi, mais il y avait légitimement tout à craindre d’un tel choix : au mieux, le ton aurait semblé trop lourdement nostalgique, et au pire, le passéisme aurait pointé son pif en un temps record. Deux craintes qui fondent ici comme neige au soleil, et ce en deux étapes. Étape 1 : la force créative des effets spéciaux numériques est ici célébrée par l’apport du facteur humain – il suffit de voir comment Terminator 2 et la performance capture d’Avatar sont abordés. Étape 2 : ce qui demeure au final n’est autre que la réflexion autour de la façon dont l’humain peut laisser son artisanat contrôler la machine et non pas être absorbé par elle. Au lieu de laisser la nostalgie à l’état de lot de consolation face à des progrès technologiques trop cannibales, Poncet et Penso font donc office de résistants conciliants, avec l’espoir et la passion en intraveineuse.

En ajoutant à leur amour infini de l’artisanat une curiosité absolue pour chaque petite composante du métier abordé (pénétrer les coulisses et se familiariser avec le travail technique est ici un régal de chaque instant), Alexandre Poncet et Gilles Penso ont su dépasser le cadre du pur hommage – en l’état largement maîtrisé – pour titiller une fibre optimiste qui fait chaud au cœur. Leur force est de ne pas être gonflés d’amertume, et de saisir comment l’industrie qu’ils vénèrent choisit à son tour de ne pas s’enfermer dans cette amertume afin de survivre et de se transcender. A une époque où la créativité cinématographique voit son avenir menacé par l’attitude de studios obsédés par la rentabilité à court terme (quitte à jeter à la poubelle un siècle entier de techniques), on peut même parler d’un appel à l’aide qui aurait été enfin entendu. En résumé, pour tous ceux qui n’ont pas oublié que le mensonge du cinéma sert parfois – voire même toujours – à révéler la vérité de la vie, Le Complexe de Frankenstein offrira l’occasion de renouer avec ses plus belles illusions, lesquelles méritent largement que l’on se perde soi-même dedans au lieu de les perdre tout court.

Test Blu-Ray

Il est assez rare de voir l’édition Blu-Ray d’un documentaire présenter à peu près les mêmes atouts qualitatifs et quantitatifs que celle d’un film de Guillermo Del Toro. C’est pourtant la monstrueuse surprise que notre éditeur adoré Carlotta aura réservé aux futurs acquéreurs du Complexe de Frankenstein : deux galettes bondées forment ici un ensemble éditorial des plus redoutables. Au-delà du fait de découvrir le film dans des conditions optimales (image parfaite, solide spatialisation sonore en DTS-HD 5.1), c’est donc évidemment le menu des suppléments qui donne le tournis. À commencer par un excellent commentaire audio, éloigné de toute paraphrase, qui permet à Alexandre Poncet et Gilles Penso de justifier leurs choix de montage, de développer un peu plus les arguments des intervenants et de livrer quelques anecdotes, le tout avec un ton amical et décomplexé. Les festivités continuent avec un long making-of de 55 minutes intitulé L’Odyssée de Frankenstein, qui revient surtout sur l’historique et la longue mise en chantier du projet, du montage aux choix musicaux en passant par le choix des intervenants. Le terme « odyssée » est d’ailleurs plus qu’approprié, tant on se retrouve bel et bien face à la résultante d’un voyage étendu sur trois années. Un bonus à ne pas rater, enrichi par un petit module intitulé Artisanat numérique qui donne la parole aux autres membres de l’équipe de postproduction. Enfin, l’interactivité du premier disque s’achève avec les bricoles habituelles (BO, galerie photos, bande-annonce…). Sur le second disque, c’est une pluie d’entretiens qui nous tombe dessus : Rick Baker, Kevin Yagher, Charlie Chiodo, Alec Gillis, Sacha Feiner, Steve Johnson, John Landis, Joe Dante, le duo Poncet/Penso et même l’érudit Christophe Gans prolongent leurs interventions au travers d’entretiens passionnants. Le plus touchant sera d’entendre Guillermo Del Toro évoquer son amour pour les monstres lors d’une masterclass. Bilan : on avait faim d’infos, et au final, on a l’impression d’avoir bouffé l’équivalent de deux banquets. C’est dire la richesse de cette édition Blu-Ray, aussi magistrale et inratable que le film lui-même.

2 Comments

  • Bredele Says

    Un article sur La Création, qui va devenir une référence pour moi.

  • L'houé Says

    Bonjour,
    Je viens de recevoir le dvd et franchement je le trouve génial !! Bravo à Alexandre et Gilles ains qu’a toute leur équipe pour cette réalisation…
    Peut-être demandé à refaire l’émission  » le cinéma des effets spéciaux » en DVD, beaucoup aurait voulu les revoir !!! Merci encore !!
    Gaëlle.

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