Le Centre du monde

REALISATION : Wayne Wang
PRODUCTION : Artisan Entertainment, Mars Distribution, Redeemable Features
AVEC : Molly Parker, Peter Sarsgaard, Carla Gugino, Balthazar Getty, Jason McCabe, Mel Gorham, Shane Edelman, Pat Morita, Jerry Sherman, Travis Miljan
SCENARIO : Wayne Wang, Miranda July, Paul Auster, Siri Hustvedt
PHOTOGRAPHIE : Mauro Fiore
MONTAGE : Lee Percy
BANDE ORIGINALE : Deva Anderson
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Drame, Erotique
DATE DE SORTIE : 25 juillet 2001
DUREE : 1h27
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Richard Longman est un jeune ingénieur en informatique que les profits de la « nouvelle économie » ont rendu très riche. Il passe ses jours et ses nuits devant ses écrans d’ordinateur, au point d’en oublier toute vie sociale. Batteuse dans un groupe de rock, Florence est une jeune femme qui gagne sa vie comme strip-teaseuse au Pandora’s Box, un club de la côte ouest. Quand Richard la rencontre, il lui offre dix mille dollars pour l’accompagner pendant trois jours à Las Vegas. Florence hésite puis accepte, sous condition : il n’y aura entre eux ni baiser sur la bouche, ni pénétration, ni sentiments. Mais tous deux vont vite apprendre qu’on ne joue pas impunément avec le sexe et les émotions…

C’est quoi, le « centre du monde » ? Question bête, évidemment. Pas besoin de jeter un coup d’œil au synopsis ou de mater l’alléchante affiche du film pour connaître la réponse. Et comme un célèbre peintre – Gustave Courbet pour ne pas le citer – s’était déjà chargé d’expliciter la définition de cette « origine du monde » (un titre qui aura servi d’inspiration avouée pour celui du film), ce faux mystère laisse craindre un film qui enfoncerait des portes ouvertes. D’autant qu’on reste assez surpris de voir le très zen Wayne Wang intéressé à l’idée de mettre à nu les fantasmes sexuels de l’Amérique, qui plus est après un Chinese Box romanesque et un superbe diptyque newyorkais (Smoke et Brooklyn Boogie) qui avaient révélé son attirance pour les solitaires et les déracinés en quête du sens de la vie. Pénétrer la planète sexe en se frottant contre toute attente aux pulsions réunies de la zigounette et de la foufoune, cela revenait à élever le comportementalisme de son cinéma à une autre échelle. Or, s’il est question d’échelle dans ce film-là, elle est carrément réduite, pour ne pas dire absente. Au vu d’un budget riquiqui, d’un nombre réduit d’acteurs, d’une petite caméra DV et d’un étalonnage au niveau zéro, tout dessine en effet les contours d’un « film économique ». Et c’est même littéral, puisqu’il est autant question de sexe que d’économie dans le très singulier tango amoureux qui va être ici au cœur des festivités, où l’on parle de la chose sans pour autant en prononcer le mot. De belles promesses pour un résultat qui, à défaut d’être visionnaire ou pleinement abouti, sait au moins se montrer troublant et intriguant à plus d’un titre.

La première chose à reconnaître, c’est que Wayne Wang a très bien choisi son titre : ici, chacun considère son « outil » – le sexe ou l’ordinateur – comme étant le centre du monde. D’un côté, un jeune informaticien nommé Richard (Peter Sarsgaard) qui se prend pour le maître de l’univers (se connecter au réseau mondial depuis son ordinateur lui donne cette sensation) et passe sa vie connecté à des sites boursiers ou à des jeux vidéos en ligne. De l’autre, une très jolie batteuse nommée Florence (Molly Parker) qui gagne sa vie comme stripteaseuse et qui semble sûre de ses charmes. II est financièrement stable, elle est financièrement insatisfaite. Mais ils ont tous deux un point commun : ne pas s’investir humainement, quitte à rester à l’écart de toute vie sociale. Comme le premier se retrouve assis sur un énorme matelas de billets verts confectionné avec l’aval de la nouvelle économie, le voilà qui propose un contrat à la seconde : dix mille dollars en échange de trois jours à Las Vegas durant lesquels, chaque nuit, de 21h à 2h du matin, elle devra exécuter un show privé à son intention. Florence accepte sous couvert de trois conditions non négociables : pas de sentiments, pas de baiser sur la bouche, pas de pénétration. Du sexe à fournir, mais sans contact. C’est-à-dire rien.

Plus faciles à énoncer qu’à faire respecter, ces règles draconiennes du « look but don’t kiss and don’t touch », on s’en doute, n’existent que pour être transgressées. Et au vu d’une caméra digitale voleuse d’âmes dont Wang assume et épouse la dimension voyeuriste, tout semble réuni pour une sorte de téléréalité racoleuse où céder à la tentation devient le meilleur moyen d’y résister. La seule différence, c’est qu’une suite luxueuse de Las Vegas avec un homme et une femme remplace ici l’île déserte avec sa poignée de mâles huilés et son parterre de naïades en bikini. Autre connexion hasardeuse : au moment de la sortie du film dans les salles obscures, la France entière était encore en train de se farcir les déboires en vase clos des onze candidats de Loft Story, ce qui crée un parallèle assez accidentel avec le contenu du film de Wang. Pour autant, l’usage de cette caméra digitale va ici à l’encontre du racolage qu’il y avait à craindre – ou à attendre – d’un film pareil. Celle-ci abat la fixité du cadre (ici souvent tremblant), saccage sans prévenir les notions communes d’artifice et d’enjolivure (c’est dire si l’on ne nous cache rien des poils de barbe de Peter Sarsgaard ou des tâches de rousseur de Molly Parker) et tend moins à embellir les corps – aussi frémissants puissent-ils être – qu’à vouloir percer ce qui se cache derrière, c’est-à-dire à l’intérieur. Le parti pris, très impudique en soi, détonne par ce qu’il implique : une sorte de déshabillage d’une âme qui résisterait à se laisser déshabiller. A ceci près qu’à l’instar du Showgirls de Paul Verhoeven (qui prenait lui aussi racine dans un Las Vegas revisité en capitale mondiale de l’illusion tarifée), Le Centre du monde ne se veut ni bandant ni spécialement excitant. Concret, ça oui, il l’est, mais moins sur le sexe en lui-même que sur ce dont il se veut le miroir caché.

Ce qui intéresse ici Wayne Wang ne se limite pas à révéler les fantasmes d’une Amérique hypocrite qui ne dit pas ce qu’elle pense mais qui n’en pense pas moins. Certes, il y aura bien une ou deux visions un chouïa scandaleuses qui en feront bondir plus d’un, à l’image de cette stripteaseuse stimulant son vagin avec une sucette (est-ce un clin d’œil coquin au Lolita de Kubrick ?) ou d’un fantasme de fellation à base d’alcool et de glaçons (on ne voit rien mais on devine tout). Il n’en reste pas moins que le regard de Wang ne se veut ni vulgaire ni racoleur ni dépravé. Ici, le sexe n’est juste qu’un outil d’emprise dont se sert à loisir un autre démon, plus vrai celui-là, à savoir celui de l’argent. Les belles tranches de vie dont Wang et son complice Paul Auster (grand écrivain de renom et ici à nouveau coscénariste) s’étaient fait les ambassadeurs avec Smoke et Brooklyn Boogie ont ici laissé la place à du vide où la matière qui circule vraiment n’est jamais celle que l’on imagine. Chacune des conversations prenant place dans cette chambre d’hôtel (luxueuse en l’état, mais rendue déprimante par la granulosité de l’image) sont ici d’une fadeur totale, et bien évidemment, c’est fait exprès. Comme si les personnages, en faisant chacun l’effort de creuser l’âme de l’autre, étaient condamnés à rester chacun dans leur bulle. Mais dès qu’il est question d’argent, les fêlures sont refoulées au profit d’une énergie interne soudain ravivée. La cible réelle de Wang se clarifie alors : une vision contemporaine du monde où toute forme d’échange – surtout sexuel ou sentimental – ne se résume qu’à un flux monétaire à sens unique. Ce que l’on pouvait appeler un « échange de liquide » est donc passé du sens propre au sens figuré – le poids du sexe est écrasé par celui du capital. Et même si Wang n’égale jamais le degré d’acuité symbolique dont fera preuve Steven Soderbergh huit ans plus tard avec Girlfriend Experience, il s’avère suffisamment fin et impudique à la fois pour rendre ce propos tangible.

Le souci majeur, c’est qu’après avoir posé clairement ce constat par l’impudeur de sa caméra et chuchoté de ce fait l’impasse finale de son intrigue avant même de l’avoir concrétisée, le cinéaste se retrouve avec une seconde moitié de film à remplir en conséquence. Et c’est malheureusement là que son film, sensé amener ce deuxième mouvement de récit vers une conclusion déjà anticipée, se mange le mur à répétition. Parce qu’il n’a d’abord plus rien à raconter, si ce n’est des banalités masturbatoires du genre « Après tout, sans le sexe personne ne naîtrait » ou « Le con d’une femme est le centre du monde ». Parce qu’il n’a ensuite plus rien à créer en matière de trouble, hormis une tentative de ménage à trois qui tourne court pour une raison hélas plus prévisible qu’autre chose (un soupçon d’échange tarifé annihile tout début de sentiment). Parce qu’il se complait enfin dans une multitude de scènes quelconques et sans âme, où s’enchaînent en vrac des parties de Doom-like sur un ordinateur, le récit d’un souvenir hors-sujet (un vieillard coincé dans une voiture en pleine canicule), des plans symboliques aussitôt esquissés aussitôt dégagés (Florence debout à côté d’une piscine vide et sale : bonjour le symbole !) ou les problèmes de couple d’une Carla Gugino décidément condamnée à vie à des rôles de nymphomane. Wang tente bien de redynamiser l’ensemble par quelques plans mentaux de lapdance shootés dans une DV dégueu sur fond de musique underground, mais n’est pas Abel Ferrara qui veut. On sent que le film se fatigue. Et qu’il nous fatigue. Mais au fond, n’était-ce pas le but ?

D’un film désireux de toucher de l’œil et du doigt le centre du monde comme avait pu le faire en son temps Nagisa Oshima dans L’empire des sens, on croit soudain avoir basculé dans un film où tout se devine comme le nez au milieu de la figure. Osons presque dire que Le Centre du monde finit par « bander mou », et qu’à bien y réfléchir, il ne pouvait pas en être autrement – les deux personnages font pareil à mesure que leurs désillusions prennent chair. C’est bien à cause de cela que l’on peine à devoir critiquer la frustration dans laquelle le film nous laisse, tant elle semble aussi légitime et cohérente que le sentiment d’échec qui met ici fin au huis clos (une dispute aussi puérile que violente, suivie d’un rapport sexuel qui ne concrétise rien). De là à penser que l’échec de ce jeu insécurisé avec le sexe et les émotions devait aussi être celui du film lui-même, il n’y a qu’un pas. Wayne Wang réussit pourtant à s’en tirer par une pirouette finale bien sentie : on revoit alors pour la seconde fois la rencontre de Richard et Florence au club de strip-tease, mais avec une colorimétrie plus forte – la scène avait été auparavant vue dans un écrin proche du noir et blanc – et sans indication sur sa place réelle dans la diégèse du film. Est-ce là un simple rêve où la couleur viendrait soudain embellir un souvenir du passé ? Ou alors, serait-ce au contraire la nouvelle déclinaison (rejouée telle quelle) d’un instant déjà vécu, où une règle invariable, à savoir du sexe tarifé et sans contact, viendrait désormais imposer des barrières à cette relation ? Il y avait sans doute une intention de montage très claire derrière cette scène finale, mais pour autant, le trouble qu’elle génère – même par accident – suffit à sauver le film. De justesse.

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