Laurence Anyways

OK, là, cette fois, on rend les armes. Il y a trois ans, lorsque J’ai tué ma mère débarquait sur la Croisette en révélant un tout jeune cinéaste québécois d’à peine dix-neuf ans, c’était avec une certaine stupéfaction que l’on voyait Xavier Dolan auréolé d’une étiquette de grande révélation, là où l’on ne voyait personnellement qu’un énième hipster prétendument cinéphile, pompant ses idées à droite et à gauche (Malle, Godard, Carax, Wong Kar-waï, etc…). Un an plus tard, son deuxième essai, Les amours imaginaires, concrétisait définitivement nos craintes en montrant au grand jour les limites du style Dolan : son goût pour l’enrobage musical, les effets de style branchouilles, les ralentis chichiteux et les emprunts cinéphiliques devenait si envahissant qu’on le croyait égaré dans sa bulle, comme un jeune prodige placé un peu trop haut (et beaucoup plus vite) dans le Panthéon des petits génies. Après avoir visionné ce troisième long-métrage, peut-on donc vraiment parler de maturité pour Xavier Dolan ? Non, déjà parce que ce dernier est encore très jeune et au début de sa carrière, ensuite parce que rien dans le résultat final ne le laisse supposer (c’est même une qualité, on y reviendra plus bas). Il n’est pas non plus question de réévaluer notre première approche sur les précédents films du cinéaste, les défauts de ceux-ci restant bien intacts même après revisionnage. Simplement, voilà, Laurence anyways déballe un tel appétit de cinéma qu’on en arrive à ne plus pouvoir sortir autre chose que des superlatifs. Cette fois-ci, Dolan nous surprend, nous épate et nous émeut, durablement dans les trois cas. Parce qu’il bénéficie d’un scénario en béton armé, parce qu’il prend tout son temps pour en parcourir les moindres possibilités, parce que son film est si plein à craquer que même une durée massive de 2h47 nous semble presque trop courte, parce qu’il met son style autrefois ostentatoire au service de son sujet et de ses personnages, parce que ses émotions chavirent le cœur et les sens, et surtout, parce que l’on sent enfin chez lui des enjeux de cinéaste qui visent très haut en même temps qu’ils évitent sans cesse la frime branchouille. Au bout du compte, ce bloc de cinéma total à mi-chemin entre le mélo-pop et le clip sensoriel nous inflige une claque de premier choix, peut-être la plus inattendue de l’année. Et du coup, on s’incline sans chipoter.

Un sujet en or, donc : un jeune professeur de lettres, Laurence (Melvil Poupaud), annonce un jour à sa petite amie Fred (Suzanne Clément) son intention de changer de sexe. Mais alors qu’il ne veut pas quitter cette femme dont il est fou amoureux, celle-ci accepte très mal cette transition, de même que la mère de Laurence (Nathalie Baye) et tout son entourage. Renvoyé de son travail suite à des plaintes soutenues par les membres haut placés de l’université, Laurence s’embarquera alors avec Fred dans une quête de préservation de leur couple, bravant les préjugés et les sarcasmes, parfois au risque de sentir le fossé se creuser progressivement entre eux. Au-delà de l’ode à la différence sexuelle et d’une transformation progressive dont on suivra les étapes (l’intrigue s’étale sur dix années, d’où la durée), un détail précis habite la totalité du métrage et suffit en tant que tel à l’élever très haut dans le ciel de l’audace : le plaisir de la transgression. On dira que le vrai sujet du film est très certainement là-dedans, en plus de faire écho au parcours de son jeune auteur : pour Laurence, la volonté de changer radicalement d’identité sexuelle afin d’être enfin en accord avec lui-même, et pour Dolan, la volonté de rester en accord avec son style tout en affirmant très clairement sa différence. Du coup, même avec un scénario parfaitement ciselé et charpenté, il n’est pas illogique de voir en Laurence anyways un énorme fourre-tout, finalement très éloigné des codes du mélodrame ou du film lyrique à l’hollywoodienne, et plus proche d’un sorte de collage expérimental où l’enchaînement d’images et de tonalités différentes traduirait en soi un défi lancé au spectateur comme à son cinéaste : celui de se démarquer.

En cela, Dolan prend le risque (payant) de juxtaposer toutes sortes de scènes et d’idées de mise en scène sans jamais perdre le fil de son intrigue romanesque : c’est la fameuse règle du « tous les coups sont permis », où chaque séquence est élaborée dans son ensemble en tant que « bloc », en fonction de ce qu’elle implique et de ce qu’elle peut exprimer, quitte à ce que la scène suivante opère un changement d’une émotion à une autre, d’un genre à un autre ou d’une tonalité à une autre. Aujourd’hui, des cinéastes comme Quentin Tarantino et Park Chan-wook sont passés maîtres dans ce domaine, dans cette gestion de diverses tonalités au sein d’une narration qui se voit sans cesse travaillée comme de la pâte à modeler, et Xavier Dolan mange ici du même pain sans forcément éparpiller sa narration façon puzzle (seule la voix off, coïncidant avec la fin de l’histoire, suit l’ensemble des scènes tel un leitmotiv). En vérité, c’est le film lui-même qui est un puzzle à part entière, avec son alternance de plans-tableaux parfaitement cadrés et composés, de scènes de ménage tour à tour hilarantes et remuantes, de digressions oniriques qui dégagent une vraie force expressive, de passages plus authentiques (à un moment, Laurence se met à côtoyer une assemblée de drag-queen un peu déglinguées), d’envolées poétiques et d’intermèdes musicaux totalement euphoriques, de même que sa durée très longue, son cadre 1:37 assez inhabituel pour un film au lyrisme si ample, ses personnages qui filent droit devant sans réfléchir et sa bande-son totalement électrisante où se mêlent Beethoven, Visage, Depeche Mode, The Cure et The Funeral Party. Il fallait bien tout cela pour refléter la construction progressive d’une nouvelle existence, étape par étape.

La narration a beau pouvoir se structurer en deux phases précises (d’abord la relation commune entre Fred et Laurence, ensuite leur relation « à distance »), elle reste d’une grande liberté de ton et d’action. Outre un art du dialogue qui fait preuve d’une vraie audace (les mots sont percutants et très travaillés), Xavier Dolan prend parfois soin de ralentir ou d’accélérer le rythme, jouant également sur l’ellipse temporelle (un cut qui fait un saut entre plusieurs années) ou sur l’esquive onirique, comme en témoignent la plupart des séquences musicales, précisément celles qui faisaient autrefois passer Dolan pour un jeune branché qui adore se regarder filmer. Ici, chaque intention de montage, chaque morceau musical, chaque effet de style est utilisé avec intelligence, qui plus est sous une impeccable forme technique. Une intro lancinante et mystérieuse où Laurence marche au ralenti et de dos, épié par des regards tour à tour étonnés et indignés : à ce moment-là, l’identité reste un mystère que le film va alors tenter de percer. Une ballade là encore au ralenti dans un paysage hivernal et sous une pluie de vêtements colorés : ce décor de l’Île au Noir étant celui que Laurence et Fred projetaient d’aller voir depuis longtemps, on ressent ici chez eux l’exaltation et la joie de satisfaire un désir réciproque (même s’il ne sera que passager), tout en laissant derrière eux leurs vies étriquées. Une scène de bal kitschissime en clip musical sur fond du tube planétaire Fade to grey, où Fred rencontre son futur époux au cours d’une danse lascive : là encore, aucune gratuité dans la forme et aucune échappée dans la narration, puisque tout y est effervescent et clairvoyant, de cette vision complètement décalée d’une Cendrillon moderne qui trouverait son prince charmant jusqu’aux ralentis clippesques qui reflètent les pulsations internes de Fred (laquelle flotte en se laissant porter par ses sentiments), sans oublier les paroles de la chanson qui font résonance avec la solitude naissante de Laurence.

Certaines idées visuelles traduisent admirablement la transition souhaitée par le héros (le plan inversé de Laurence, vu à travers un verre plein, qui souffle ses trente bougies), et d’autres, dont celle du papillon qui s’échappe de la bouche de Laurence lorsqu’il apprend que Fred s’est éprise d’un autre, trouvent leur justification plus tard dans l’intrigue, au détour d’une scène ou d’un dialogue. Et même une simple rupture est chez Dolan un réservoir à idées : ici, elles sont au nombre de deux, et se déroulent chacune dans un bar. La première fois, c’est l’une qui reconnait son infidélité, et l’autre, loin de vouloir se lancer dans une dispute, se contente de faire une pirouette (il demande l’addition à la serveuse). La seconde fois intervient des années après, lors d’une discussion qui prend des allures de bilan, et plutôt que de s’affronter et de bavarder jusqu’à plus soif sur une discussion qui risquerait de ne jamais finir, chacun s’enfuit dans la discrétion, alors que dehors, les feuilles d’automne gesticulent dans le vent. Une telle inventivité graphique, soutenue par une photo absolument sublime, sert donc à merveille le propos du film, où la naissance d’une vie nouvelle entraîne un peu malgré elle la destruction de l’ancienne, où la mélancolie de l’existence interrompt chaque parcelle d’amour ou de tristesse, où les contraires se côtoient jusqu’à brouiller les idées et les frontières. Dans ces moments-là, Laurence anyways génère une avalanche d’émotions qui nous prennent par surprise, de la même manière qu’un torrent s’abat sur Fred lorsque la lecture d’une lettre dans son salon Ikea la fait rebasculer dans ses sentiments d’autrefois.

Le casting est aussi aux petits oignons, et Dolan n’avait d’ailleurs pas intérêt à le rater. Là encore, la mission est totalement accomplie. Dans un rôle initialement prévu pour Louis Garrel, l’inattendu Melvil Poupaud nous scotche tout d’abord par son courage : chez lui, aucune crainte de friser le ridicule, sa prestation d’acteur rejoint en énergie le côté bulldozer du personnage qu’il interprète, déterminé à se muer en femme avec aplomb et audace sans craindre d’éventuelles répercussions sur sa vie privée. Le sujet du film exigeait un acteur qui ferait preuve d’un culot monstre et d’une honnêteté absolue, Poupaud accomplit cela avec un brio rare. Face à lui/elle, Suzanne Clément (vue dans J’ai tué ma mère) véhicule une rage, une énergie et une complexité qui transpirent l’authenticité des sentiments humains, tous plus contradictoires les uns que les autres, et sa grande scène de colère hystérique au cours d’un brunch risque fort de rester dans les mémoires. Les autres, entre une Monia Choukri en sœur frappadingue et une Nathalie Baye en mère cassante, sont au diapason. Et tout ce petit monde, brillant de mille feux au sein d’un immense mélo-pop romanesque, beau comme du Carax et envoûtant comme du Wong Kar-waï (pour une fois, les références méritent d’être citées), achève de nous achever sur les qualités du résultat, si bluffantes que l’on pourrait en rajouter encore dessus. Mais dans l’ensemble, on insiste quand même un peu : à l’instar de son protagoniste, Xavier Dolan n’atteint pas forcément un cap que l’on pourrait qualifier de « maturité ». En jeune cinéaste habité par un désir de cinéma désormais clarifié et plus vivace que jamais, il se contente simplement d’accomplir sa mue. En beauté.

Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Production : Lyse Lafontaine
Bande originale : Noïa
Photographie : Yves Bélanger
Montage : Xavier Dolan
Origine : Canada/France
Date de sortie : 18 juillet 2012

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