La Taupe

REALISATION : Tomas Alfredson
PRODUCTION : StudioCanal, Kinowelt Filmproduktion, Working Title Films, Karla Films
AVEC : Gary Oldman, Mark Strong, John Hurt, Toby Jones, David Dencik, Colin Firth
SCENARIO : Bridget O’Connor, Peter Straughan
PHOTOGRAPHIE : Hoyte Van Hoytema
MONTAGE : Dino Jonsäter
BANDE ORIGINALE : Alberto Iglesias
TITRE ORIGINAL : Tinker, Tailor, Soldier, Spy
ORIGINE : Royaume-uni, Allemagne, France
GENRE : Espionnage, Thriller
DATE DE SORTIE : 08 février 2012
DUREE : 2h07
BANDE-ANNONCE

Synopsis : 1973. La guerre froide empoisonne toujours les relations internationales. Les services secrets britanniques sont, comme ceux des autres pays, en alerte maximum. Suite à une mission ratée en Hongrie, le patron du MI6 se retrouve sur la touche avec son fidèle lieutenant, George Smiley. Pourtant, Smiley est bientôt secrètement réengagé sur l’injonction du gouvernement, qui craint que le service n’ait été infiltré par un agent double soviétique. Epaulé par le jeune agent Peter Guillam, Smiley tente de débusquer la taupe, mais il est bientôt rattrapé par ses anciens liens avec un redoutable espion russe, Karla. Alors que l’identité de la taupe reste une énigme, Ricki Tarr, un agent de terrain en mission d’infiltration en Turquie, tombe amoureux d’une femme mariée, Irina, qui prétend posséder des informations cruciales. Parallèlement, Smiley apprend que son ancien chef a réduit la liste des suspects à cinq noms : l’ambitieux Percy Alleline, Bill Haydon, le charmeur, Roy Bland, qui jusqu’ici, a toujours fait preuve de loyauté, le très zélé Toby Esterhase… et Smiley lui-même…

Avant toute chose, une alerte s’impose : ceux qui ne connaissent rien de l’univers de John Le Carré, qui n’auraient pas lu le roman et qui ne connaitraient rien du synopsis du film, arrêtez immédiatement la lecture de cette critique. Le film dont il va être question n’est autre qu’un thriller d’espionnage entièrement bâti sur un jeu avec les apparences, et le décorticage de ce genre de structure scénaristique passant le plus souvent par la révélation de ses rouages, quelques spoilers insidieux risquent de filtrer par-ci par-là… Vous êtes toujours là ? Autant débuter par le triple événement que représente un tel film. D’abord le retour de John Le Carré au cœur d’une adaptation pour le cinéma (la dernière remonte quand même à 2005 avec The constant gardener), qui plus est celle d’un de ses romans les plus emblématiques. Ensuite, le revival du cinéma d’espionnage ample et anxiogène que l’on pensait oublié depuis Les Patriotes d’Eric Rochant, lequel empruntait déjà une bonne partie de ses composantes à l’écriture et aux univers des romans de John Le Carré. Enfin, le retour du réalisateur suédois Tomas Alfredson aux affaires, près de quatre ans après le magnifique Morse qui avait conquis toute la planète. La sortie de La Taupe prouve d’emblée une chose : non seulement son cinéaste n’a pas cédé à l’appel des sirènes hollywoodiennes suite au carton planétaire de son film de vampires, mais sa capacité à prendre à revers les attentes des spectateurs n’a plus besoin d’être questionnée. Bien au-delà d’un auteur travaillant sur les codes dans une pure optique de sublimation, Alfredson va toujours plus loin. Il s’agit pour lui de s’approprier ces codes, d’en épurer toute la dimension spectaculaire et de se livrer à une complexification des figures qui les habitent. Tout comme le vampire devenait dans Morse un être livide et mélancolique, dévoré par ses pulsions de survie comme par la solitude de son existence, l’espion sera ici une entité parcourue par le spleen, dont la substance réside moins dans l’action que dans l’auto-décryptage. Une aubaine lorsque l’on sait que John Le Carré lui-même, suite à son expérience comme agent du MI6 durant la guerre froide, n’a eu de cesse que de livrer à travers ses romans d’espionnage une vision désacralisée de ces hommes de l’ombre, constamment à des années-lumière du flegme et de la décontraction d’un James Bond. C’est justement cette dimension anti-spectaculaire qui ne pouvait que séduire Alfredson, artiste entièrement dévoué à la mise en place d’une atmosphère et à la complexité des rapports humains, et en un sens, La Taupe pourrait être mis en corrélation avec le magnifique The ghost writer de Roman Polanski, dont la démarche artistique transpirait déjà le même souci de perfection. Pas de doute, on tient là l’un des événements les plus insoupçonnés de l’année.

Tout démarre au cours d’une nuit pluvieuse. Un appartement à la lumière tamisée qui transpire l’anxiété et l’épuisement. Deux hommes se rencontrent, avec une première question lorsque l’un d’eux toque à la porte : « On vous a suivi ? ». Déjà la paranoïa qui s’active, et le récit n’a même pas commencé. Patience, cela vient tout de suite : l’un des hommes, Control (John Hurt), n’est autre que le chef de service du Cirque (surnom donné au MI6 en raison de son adresse londonienne à Cambridge Circus), et son visiteur, Jim Prideaux (Marc Strong), l’un des agents du MI6, chargé dès cet instant par Control de se rendre à Budapest pour rencontrer un général tchécoslovaque antisoviétique, détenteur d’une information précieuse. Et pas n’importe laquelle. Un nom. Celui de la taupe placée au sein des services secrets par les soviétiques. Une rencontre qui se soldera par un désastre, Prideaux étant blessé et capturé. La suite des hostilités ne se fait pas attendre : suite à l’échec de l’opération, et se sachant déjà condamné par la maladie, Control démissionne. Des hauts fonctionnaires chargés des services secrets demandent alors à George Smiley (Gary Oldman), maître de l’espionnage mis à la retraite anticipée, de reprendre l’investigation afin d’identifier la taupe en question. Les interminables recherches déjà effectuées par Control vont amener Smiley à suspecter le sommet de l’organisation, ici réduit à quatre hommes : Percy Alleline (Toby Jones), successeur ambitieux de Control suite à la démission de celui-ci ; Roy Bland (Ciaran Hinds), agent virtuose et polyglotte entièrement rallié à Alleline dans l’espoir d’une promotion rapide ; Bill Haydon (Colin Firth), officier traitant aussi séducteur qu’intelligent et meilleur ami de Prideaux ; Toby Esterhase (David Dencik), directeur de la division des « Lampistes », chargés de la surveillance et de la transmission des messages. L’un d’eux est forcément la taupe, mais lequel est-ce ? Chut, ne pas trop en révéler…

Le film n’a commencé que depuis quinze minutes, mais il en est déjà à son sommet. Une intro prodigieuse où Alfredson bâtit la moindre scène de suspense avec la rigueur métronome d’un Hitchcock, s’attardant sur des silences lourds, des regards fixes et surchargés d’ambiguïté, des gestes millimétrés ou des éléments diffus (un air de musique, une main qui tremble, une goutte de sueur qui perle, etc…), où l’action consiste en un étirement progressif de la tension ne menant qu’à un choc attendu, et où les personnages sont tous croqués avec subtilité et mystère au sein d’un cadre froid et désincarné. Le décor du Cirque, vaste bâtiment égaré en plein milieu de Londres, suffit à planter une atmosphère dès le générique pour en accroître la portée jusqu’à la fin du récit : environnement à la rigueur bureaucratique, murs grisâtres, imperméables délavés, costumes taillés sur mesure, salles insonorisées révélant l’isolation psychologique de ses hommes de l’ombre, odeur de café noir et de tabac froid, bande-son jazzy à base de piano et de trompette, etc… Tout y est, y compris les codes classiques du genre, tel les regards silencieux traduisant aussi bien le respect que la suspicion, ou les sonneries stridentes du téléphone au beau milieu de la nuit. Tomas Alfredson n’évacue aucun détail exploité par l’ensemble de ses prédécesseurs, mais va s’attacher à les isoler progressivement dans le cadre pour se focaliser sur la psychologie de ces maîtres de la dualité, dont George Smiley, espion solitaire qui a basé toute sa carrière sur le décryptage permanent du double-jeu, s’impose rapidement comme le pivot.

Pour la petite histoire, La Taupe n’est autre que le premier volet d’une trilogie de romans ayant en commun le personnage de Karla, agent invisible et insaisissable dévoue à la cause des soviétiques, concepteur d’un vaste réseau de taupes, et adversaire principal de George Smiley. Cet affrontement diffus entre Smiley et Karla (dont le visage ne sera jamais révélé durant le film), doublé d’une relation ancestrale qui tend à faire passer le premier pour un nouveau suspect dans l’enquête, se révèle être l’un des points les plus fascinants du récit en raison de la vie privée de Smiley, notamment le versant romantique qui unit celui-ci à sa femme et que Karla n’hésite pas à exploiter comme épicentre de la vulnérabilité de son adversaire. On évoquait précédemment l’attachement d’Alfredson à se focaliser sur la psychologie des espions, mais en réalité, il faudrait plutôt parler de « fêlures », ces hommes de l’ombre n’étant jamais aussi vulnérables que lorsque leurs sentiments viennent empiéter sur leur travail. L’originalité du film est justement de ne filmer pratiquement que des pincées (ou des montées) d’émotion dans un monde où celle-ci est sans cesse appelée à être bannie, et ce paradoxe suprême, déjà exploité dans le récent et excellent Espion(s) de Nicolas Saada, donne ici au personnage de George Smiley un atout inespéré pour triompher des faux-semblants et déchiffrer la vérité. En outre, l’un des éléments-clé de l’histoire, à savoir la relation adultère entre la femme de Smiley et l’une des têtes pensantes du MI6, sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase des identités cachées (mais chut, encore une fois…).

Enfin, l’enquête en elle-même, qui voit Smiley assisté par le chef des opérations illégales Peter Guillam (Benedict Cumberbatch) et l’agent infiltré Nicky Tarr (Tom Hardy), réussit à développer tout un éventail d’idées et de thématiques qui révèlent la solitude et la fragilité de l’espion face à la marche tragique du monde : le spectre de la trahison qui s’immisce dans les relations de travail, les amitiés qui volent en éclat par le biais d’un destin déjà écrit à l’avance, le travail d’enquête comme excroissance inéluctable de la solitude de l’homme moderne, les rêves brisés par les hasards de la vie, et toutes sortes de composantes qui tendent à les isoler du monde extérieur au profit de leur seule condition d’entités fluctuantes. Une dimension existentielle qui n’est en aucun cas à jeter aux orties, tant elle réussit à conférer à l’espion quelque chose d’impénétrable, une fibre humaine et intime dont il serait impossible de saisir les variantes et les ambiguïtés. A l’instar de ce qu’avait réussi Eric Rochant dans les scènes les plus intimes des Patriotes, il fallait bien cela à Tomas Alfredson pour capter et révéler les nuances de ces hommes désabusés dont l’identité exacte ou l’action véritable n’ont finalement qu’une importance toute relative. A contrario de ce que le titre français (assez idiot) pourrait laisser entendre, l’identité de la « taupe » n’est en aucun cas le véritable sujet du film. Sur deux heures de métrage qui glissent avec la délicatesse d’un solo de jazz mélancolique, on ne s’intéresse qu’au regard de ces êtres complexes et plus fragiles qu’ils n’en ont l’air, dont les dernières minutes de vie au sein de ce récit révèlent leur désir de sauver leur peau et leur humanité avant de sauver la planète du désastre. Et il suffira au final d’entendre une chanson de Charles Trenet durant une fête tout sauf joyeuse et rassurante pour ressentir cette fragilité.

La prestation époustouflante des acteurs n’est pas non plus en reste. Mais si tous sont parfaits jusqu’au plus petit troisième rôle, c’est bien le génial Gary Oldman qui retient toute notre attention. Authentique caméléon dont la plupart des prestations se caractérisaient jusque-là par un alliage surprenant de sobriété et d’excentricité (il n’y a qu’à voir ses prestations chez Besson, Coppola ou Alan Clarke), l’acteur trouve ici le meilleur rôle de sa carrière en minimisant les effets de « pure performance » et en traduisant, par une posture mutique et une ambiguïté des plus inhabituels, tout le mystère et la dualité de l’espion moderne. Une prestation largement oscarisable, tout aussi stupéfiante que l’absence de Tomas Alfredson au sein des nominations pour le meilleur réalisateur. Epaulée par un travail admirable sur la production design (que l’on doit d’ailleurs au couturier Paul Smith !), sa mise en scène est autant celle du simulacre que celle du jeu de miroir sur les apparences, ce qui se traduit d’emblée par le premier plan d’extérieur du film : un vaste panorama en plan large sur la ville de Budapest qui se poursuit par un léger zoom arrière, la caméra passant sous une arche gothique sous laquelle s’agitent des enfants bruyants qui contemplent le panorama. Une façon audacieuse de ramener le monde de l’espionnage à celui de l’humain, dans toute sa normalité d’origine, et de replacer la couverture et l’anonymat au rang de chimères, puisque tous les regards sont aussi sollicités qu’incontrôlables dans cet univers où règne le double-jeu.

Même pour traduire la présence insidieuse d’une anomalie (un traître) au sein du système, Alfredson s’amuse à placer ses trois agents enquêteurs dans une voiture au sein de laquelle une petite mouche s’amuse à les narguer (belle idée visuelle). Pourtant, rien n’est souligné par la mise en scène, tout survient de façon presque évidente, comme un mécanisme verrouillé de l’intérieur dont on ne connaîtrait pas les rouages exacts. Et que dire de cette propension toujours aussi admirable à jouer sur les silences plus que sur la parole, de miser sur l’étirement des plans au détriment de l’accélération des événements, quitte à ce que les chocs disséminés ici et là par un récit malicieux à souhait fassent office d’uppercuts inattendus (l’année dernière, on en avait eu la plus belle démonstration avec le définitif Drive). Des partis de pris de mise en scène aussi sophistiqués que porteurs de sens, qui parcourent le film de la première à la dernière seconde, et qui renouent pleinement avec la dimension abstraite et paranoïaque des meilleurs thrillers signés Pollack ou Pakula.

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