La Grande Bellezza

REALISATION : Paolo Sorrentino
PRODUCTION : Indigo Film, Babe Films, Pathé, France 2 Cinéma
AVEC : Toni Servillo, Sabrina Ferilli, Carlo Verdone, Isabella Ferrari, Serena Grandi
SCENARIO : Paolo Sorrentino, Umberto Contarello
PHOTOGRAPHIE : Luca Bigazzi
MONTAGE : Cristiano Travaglioli
BANDE ORIGINALE : Lele Marchitelli
ORIGINE : France, Italie
GENRE : Comédie dramatique
DATE DE SORTIE : 22 mai 2013
DUREE : 2h21
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Rome dans la splendeur de l’été. Les touristes se pressent sur le Janicule : un Japonais s’effondre, foudroyé par tant de beauté. Journaliste à succès, séducteur impénitent, Jep Gambardella jouit des mondanités de la ville malgré les premiers signes de la vieillesse. Il est de toutes les soirées et de toutes les fêtes, son esprit fait merveille et sa compagnie est recherchée. Ayant écrit dans sa jeunesse un roman qui lui a valu un prix littéraire et une réputation d’écrivain frustré, il cache aujourd’hui son désarroi derrière une attitude cynique et désabusée qui l’amène à poser sur le monde un regard d’une amère lucidité. Sur la terrasse de son appartement romain qui domine le Colisée, il donne des fêtes où se joue la comédie du néant. Jep rêve parfois de se remettre à écrire, traversé par les souvenirs d’un amour de jeunesse auquel il se raccroche, mais y parviendra-t-il ? Surmontera-t-il son profond dégoût de lui-même et des autres dans une ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant ?

Parmi toute la smala des talents italiens prompts à redynamiser l’industrie cinématographique de la patrie de Visconti, Paolo Sorrentino ne fut pas le plus aisé à aborder pendant un long moment, et pour cause : de film en film, son style narratif n’en finissait pas de dérouter autant que ses partis pris de réalisation. Néanmoins, si l’on devait rejouer la politique des auteurs, faire un petit tour en arrière sur sa filmographie permet d’y saisir une continuité indéniable : un goût évident pour les êtres « vides » chez qui la lâcheté reste corollaire d’une certaine lassitude. Du mystérieux inconnu des Conséquences de l’amour au rockeur fatigué de This must be the place, il n’y en a que pour ces zombies modernes, figés dans une mécanique de surplace et contraints de rattraper leur retard par tous les moyens. La clé du cinéma de Sorrentino est à chercher justement dans ce choix thématique et tout ce qu’il implique en terme visuel : stopper l’inertie au profit de l’exubérance. Voilà donc un cinéaste qui n’hésite pas à mouiller la chemise dès qu’il s’agit de traduire la dérive mentale de ses personnages en termes de mise en scène. Certes, on pouvait souvent s’agacer de le voir jouer comme un petit fou avec ses gros plans travaillés, ses travellings avant/arrière, ses latéraux millimétrés et ses grues aériennes (à tort, tout de même : Terrence Malick ne fait-il pas pareil ?), mais La Grande Bellezza fait figure de médicament qui met à mal cette crainte (parfois légitime, mais pas ici) de l’exercice de style. La caméra de Sorrentino continue ici de foncer sur tout ce qu’elle filme (les gens comme les décors), de parcourir une scène sous tous les angles, mais cette fois-ci avec un sens inouï de la contemplation, qui force autant l’œil à se laisser aller par le rythme qu’à s’arrêter de temps en temps sur un micro-détail riche de mille beautés. La réussite totale de ce nouveau film vient d’ici : tout comme le protagoniste reste obsédé par un idéal insaisissable qu’il n’arrive pas à trouver, le spectateur se plait à naviguer dans ce grand-huit émotionnel sans savoir quelle sera sa récompense finale. Presque un paradis de cinéma, pourrait-on dire…

Dès les premières images, c’est la gifle : entre des mouvements de caméra virtuoses qui laissent bouche bée et une musicalité stupéfiante du montage, doublée d’une intro énigmatique qui fait démarrer en cinquième la mécanique d’épuisement voulue par Sorrentino (d’abord un touriste japonais qui s’effondre face à la beauté de Rome, ensuite une fiesta survoltée sur les toits de la ville avec du Bob Sinclar en bande-son), on sait déjà que le pari est gagné. On sent déjà que les 141 minutes du film vont porter au centuple cette mécanique. Il faut pourtant avouer que la smala révélée par le film n’en donne qu’à moitié l’impression : derrière l’exubérance et l’extase de la danse, derrière le désir de se perdre dans ces fêtes et ces nuits, on perçoit malgré tout quelque chose de caché, sans doute moins clinquant. Le héros du film, Jep Gambardella, ne met pas bien longtemps à nous donner raison : cet élégant croisement entre J.D. Salinger et Frédéric Beigbeder est arrivé au soir de sa vie, tout comme ceux qui l’entourent ont l’air d’être déjà morts et paumés quand ils ne se déchaînent pas dans le vice et la frime. Son mal-être snob a dépassé les limites : vivant sur le souvenir d’un chef-d’œuvre littéraire sur lequel tout le monde a quelque chose à dire (même s’ils ne l’ont pas lu), devenu journaliste mondain pour « avoir enfin le pouvoir de gâcher les soirées auxquelles je participe », le voilà réduit à contempler une Italie post-Berlusconi menacée d’extinction, égarée dans un trop-plein de chimères et d’hypocrisie.

Du coup, son seul refuge reste la misanthropie, registre dans lequel il excède et qui tend à le maintenir chaque jour en équilibre au bord du gouffre : il faut le voir, au cours d’une soirée, humilier une amie bourgeoise un peu trop « gardienne de la morale » à son goût, ou encore expliquer en quoi un enterrement n’est toujours qu’une mise en scène de la souffrance et de la compassion. Son apogée est proche. Il lui faut réagir. Il se fixe alors un but, celui de retrouver une dignité perdue, et les signes de ce revirement ne manquent pas, d’une tragédie qui le frappe sans crier gare (une femme décédée qu’il avait connu il y a très longtemps avait continué à l’aimer en secret) jusqu’à ce tableau social éminemment grotesque dont il contemple chaque jour les plus infimes nuances. Des exemples ? Une performeuse déglinguée au pubis peint aux couleurs du drapeau soviétique qui fonce tête la première contre un mur, des bobos perfusés au luxe qui meublent le vide de leurs échanges par des discussions sur le jazz éthiopien ou la « coloration pirandellienne » des cheveux, un chirurgien esthétique qui pratique l’injection de Botox à la chaîne pour des clients dont il se veut « l’ami », un cardinal qui laisse de côté les réflexions spirituelles pour évoquer ses dons de cuisinier, une gamine qui exorcise sa colère en faisant de l’action-painting devant une foule ébahie, ou encore un ado zinzin si obsédé par les écrits des grands auteurs qu’il en arrive à les prendre à la lettre, quitte à se montrer à poil couvert de peinture rouge ! Un joyeux bordel, c’est peu dire…

Toujours épaulé par son éternel acteur fétiche Toni Servillo (presque son double), Sorrentino pose donc un regard acide et cruel sur une génération menacée dont il jubile à vomir la médiocrité (ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il démarre son film sur une citation de Louis-Ferdinand Céline). Toutefois, loin de jouer les agités branchouilles, il se pose surtout en filmeur magistral de la mélancolie, aussi bien celle qui bouillonne à l’intérieur de Jep (et que la voix off parvient à retranscrire) que celle qui s’invite au détour des innombrables déambulations au cœur de la Ville éternelle. A l’instar des derniers films de Malick où le moindre déplacement scénique était signe d’envolée lyrique, le cinéaste laisse son alter ego errer à sa guise dans un lieu intemporel et immobile, dont la sidérante beauté architecturale se mêle sans cesse à ses propres angoisses. Par exemple, une simple visite au sein d’un majestueux palais romain plongé dans l’obscurité contribue à exacerber chez Jep la prescience d’une fin imminente (les statues du palais évoquent les fantômes d’un passé révolu) et la définition de la vie comme une boucle éternelle. Le reste des décors, d’un Colisée capturé dans un crépuscule en Scope aux ballades mélancoliques le long du Tibre (dont celle, inoubliable, qui s’invite sur le générique de fin), offre juste à un éblouissement visuel de tous les instants en même temps qu’une déclaration d’amour à Rome. Osons même le dire : jamais celle-ci n’avait été aussi bien filmée sur un écran de cinéma.

Au vu d’une telle puissance esthétique et d’une mélancolie de l’existence aussi frappante, on pourrait presque assimiler La Grande Bellezza à un pur film-somme, peut-être celui d’un vieux briscard qui aurait tout vécu dans sa carrière, le pire comme le meilleur. Mais si Sorrentino est encore loin de la retraite, le déferlement de disjonctions narratives et de cadrages opératiques qu’il opère ici, doublée d’une liberté de ton inouïe qui n’exclut jamais les freaks et la bouffonnerie, n’est pas sans évoquer la démarche de Federico Fellini sur Huit et demi (hasard ou coïncidence : les deux hommes ont tourné leur film à 43 ans !). Le parallèle apparait même assez évocateur au regard de la manière dont Sorrentino filme et cadre l’architecture de la capitale italienne : une cité ancestrale et perpétuelle, peuplée de décombres sur lesquelles s’agite une faune sans autre objectif que de se contempler eux-mêmes en jouant les démons de minuit (souvenons-nous de La Dolce Vita…). Seule cette « grande beauté » inaccessible, tant désirée par le héros, peut ramener chaque être à la pureté. Elle sera bien là, au cours d’un final apaisant et dévastateur. Nous, on aura juste eu l’impression de l’avoir côtoyée pendant tout le film, baladé d’un coin à l’autre de Rome, envoûté par chaque geste de la caméra, hypnotisé par tant de beauté. Alors, oui, Sorrentino nous donne bien la logique de cette quête : « Ce n’est qu’un truc ». N’empêche qu’il est le seul à l’avoir, ce « truc ».

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