La Cité de la peur

REALISATION : Alain Berbérian
PRODUCTION : Téléma, StudioCanal, France 3 Cinéma
AVEC : Chantal Lauby, Alain Chabat, Dominique Farrugia, Gérard Darmon, Sam Karmann, Jean-Christophe Bouvet, Tcheky Karyo, Daniel Gélin, Jean-Pierre Bacri, Eddy Mitchell, Valérie Lemercier
PAS AVEC : Gérard Lanvin (il s’est pété le tendon)
SCENARIO : Chantal Lauby, Alain Chabat, Dominique Farrugia
PHOTOGRAPHIE : Laurent Dailland
TULLES A VUE : Kim Onku
MONTAGE : Véronique Parnet
BANDE ORIGINALE : Philippe Chany
ORIGINE : France
TITRE ORIGINAL : Ze City Of Ze Trouille
GENRE : Comédie
DATE DE SORTIE : 9 mars 1994
DUREE : 1h40
BANDE-ANNONCE

Synopsis : De nos jours, à Cannes, pendant le Festival. Pas facile pour Odile Deray, petite attachée de presse de cinéma, de faire parler de son film « Red is Dead », petit film d’horreur de série Z aux acteurs improbables. Mais un jour, la chance sourit à Odile : un tueur en série commet des meurtres exactement de la même manière que dans le film. Une publicité inespérée qui convainc Odile de faire immédiatement venir Simon Jeremi, acteur principal du film, un peu simplet. Pour le protéger, elle engage aussi un garde du corps, Serge Karamazov, plus intéressé par les filles que par sa mission. Dans la fièvre de Cannes, avec un tueur en liberté, un politicien véreux et un commissaire principal obsédé par les médias, Odile, Simon et Karamazov devront jouer des coudes pour arriver intacts jusqu’aux marches du Grand Palais…

Ce film-là, vous l’avez vu 250 fois. Vous n’hésitez pas à le revoir dès qu’il repasse à la télé. Vous connaissez les dialogues par cœur. Vous êtes désormais capables de danser la Carioca. Vous savez que c’est génial parce que c’est trop drôle. Et vous pensez qu’il n’y a rien d’autre à dire… Euh…

C’est un film de Nuls, fait par des Nuls, pour pas que des Nuls. C’est la belle histoire de trois chtarbés du tube cathodique qui sont entrés dans le cinéma autant par envie que par suite logique, comme un point d’orgue à toute une carrière passée à transformer ton décodeur Canal+ en boîte à meuh géante. Sauf que viser le 7ème Art longtemps après Objectif Nul, ça nécessitait bien plus que des gimmicks et des phrases chocs. Pas de souci pour Chantal Lauby, Dominique Farrugia et Alain Chabat : chacun avait déjà son propre bagage cinéphile (le néoréalisme italien pour l’une, le cinéma français pour le second, la culture Mad Movies pour le troisième), tous se perfusaient déjà à tout un pan du pastiche anglo-saxon (des ZAZ aux Monty Python en passant par le Saturday Night Live), et pendant ce temps à Vera Cruz, ils avaient une bonne idée cachée au fond de leur sombrero à conneries. Et par « une bonne idée », on n’entend pas un film d’auteur français du genre Blanche-Neige et les Sept Mercenaires, où tout se résume à des gens qui se rencontrent d’abord, se bagarrent ensuite et s’enculent à la fin. Non, l’idée, c’était plutôt un gros « mockumentaire » où un siriol killa massacre à la faucille et au marteau les projectionnistes d’une série Z horrifique en plein Festival de Cannes. Pour diriger le machin, ils avaient même trouvé mieux que Rony Abitbol en la personne du monteur Alain Berbérian, qui tournait alors des fausses pubs pour Farrugia. Restait à convaincre les huiles du Canal (pas très chaudes au départ – elles tenaient plus à l’antenne qu’à la caméra) et les producteurs de la capitale (pas très inspirés à l’arrivée – Claude Berri a dit qu’il ne voyait pas le rapport) de leur signer un gros chèque. Une fois le scénario emballé façon brainstorming de trucs nonsense, il n’y avait plus qu’à changer le titre Fauché en La Cité de la peur, histoire de rappeler à Chabat ses années de jeune cinéphile accrédité sur la Croisette – il écuma longtemps les salles de la rue d’Antibes pour s’offrir sa dose de Troma ou de Sam Raimi… Vingt-cinq ans après, que reste-t-il du truc ? Déjà l’incapacité de dire « Je n’écrirais rien sur ce film, c’est une merde ! ». Parce qu’il n’y a que les curés de Télérama pour oser dire ça. Parce qu’il y autant de choses à dire qu’à écrire dessus. Parce que cette comédie mortelle continue de nous tuer. Et parce que… ah… attention, ça va couper… TCHAK !!!

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Tout a déjà été dit sur La Cité de la peur. D’abord son trio de tête qu’on adore. Chantal Lauby en attachée de presse vénale et maladroite qui porte un nom sujet à divers jeux de mots. Alain Chabat en garde du corps obsédé et trompettiste du nom de Karamazov (aucun lien…). Dominique Farrugia en acteur benêt qui vomit dès qu’il est content. Il y a ensuite tous ces caméos qui surgissent par paquets de douze (Salut ça va ?) On relève déjà d’anciens invités de Les Nuls l’émission, comme Tcheky Karyo (Moi c’est Serge, le gars du magnéto) Daniel Gélin, Jean-Pierre Bacri ou Eddy Mitchell (J’ai la tête dans le cul, ça pue un peu) qui font un petit coucou d’une minute juste pour se faire tuer (Et j’ai des gencives de porc, ça pue un peu plus) Sans oublier tous ces guests insensés et parfois bien cachés dans le décor : Pierre Lescure (J’ai aussi fumé un pétard…) Daniel Toscan du Plantier, Dave, Patrice Laffont, Jennifer Ayache, Rosanna Arquette (… ainsi qu’un type au champ de tir, il m’a déconcentré pendant que je visais) et même le mec qui a fait Avatar… Sans oublier cette apparition posthume du regretté Bruno Carette (Ah sinon, j’ai vu le film de Les Nuls) dans un film d’archive (Il y a un majestueux élan dedans) Il y a aussi plein de seconds rôles de premier choix, comme Valérie Lemercier (C’est la meuf des Visiteurs qui le porte en fourrure) Jean-Christophe Bouvet dans un rôle fortement inspiré d’un mafieux (Ca parle aussi d’une pourriture communiste qui bute des mecs) Gérard Darmon qui frime et qui rigole de ses propres blagues (Y a même Chabat qui drague une jolie blonde au début) et le fameux Régis, qui est forcément un con même si c’est ici le futur réalisateur de The Artist qui l’interprète (Elle a un très joli décolleté) Enfin, il faut aussi citer ses irrésistibles parodies de films : le générique de Bad Taste, la cabane d’Evil Dead, l’interrogatoire de Basic Instinct (On dirait la grande suédoise que j’ai draguée au Cap d’Agde l’été dernier) le shopping sur fond de la chanson de Pretty Woman, la Sarah Connor à liquider de Terminator, le chargeur vidé en l’air à la sauce Point Break, le thème musical de Love Story (En la regardant, je repensais aux scènes bruitées à la bouche entre le garde du corps et la sous-préfète dans ce film ouzbek sous-titré en moldave où c’était si mal cadré qu’on n’arrivait pas à distinguer autre chose que le décolleté plongeant de la blonde qui se beurrait la raie, tandis qu’un commissaire en string lui demandait la différence entre un pullover et une moule, et soudain voilà que…)




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… les assistants surexcités qui suivent leur patron comme dans Brazil, la longue descente d’escalier des Incorruptibles et du Cuirassé Potemkine, et bien sûr La Carioca de Hamburger Film Sandwich qui offrit à Gérard Darmon et Alain Chabat leur scène la plus mémorable. Rien de tout cela n’a vieilli. On se récite encore les répliques hilarantes du film au cours de pauses café ou de dîners entre amis. On sait toujours quoi répondre à chaque emploi du verbe « bluffer » ou à chaque fois qu’on nous propose un whisky. Chaque nouvelle génération entretient le culte de cette pure ode à la déconne et contribue à élargir la liste de ses fans. La force comique de La Cité de la peur, on la doit surtout à cet humour anglo-saxon intemporel qui carbure à l’absurde et au nonsense – celui-là même qui fit le sel des prestations télévisées des Nuls – et non pas à ce sens de la franchouillardise hexagonale qui sonne aujourd’hui ringard. Chaque éclat de rire généré par cette comédie culte donne tort à tous ceux qui ont tendance à considérer le pastiche comme un genre « éteint ». Bref, après 25 ans et un nombre de visions qui doit friser le double, c’est toujours aussi drôle. C’est toujours aussi con. Et c’est toujours aussi…

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(en réalité, Guillaume était juste parti s’acheter des clapiottes au Monoprix du coin, mais il n’osait pas trop le dire…)

N’y aurait-il rien à dire à propos d’un film sur lequel tout aurait déjà été dit, voire même sous prétexte que la fréquence de rires et de situations cultes se suffirait à elle-même ? A vrai dire, le cas est un peu le même que pour bon nombre de comédies françaises aussi populaires que muséifiées, comme Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré ou Les Tontons flingueurs de Georges Lautner, véritables monuments encore aujourd’hui écrasés par l’admiration que suscitent leurs dialogues cocasses et leurs situations tordantes, alors que leur mise en scène, tantôt brouillonne tantôt inspirée, mériterait elle aussi une analyse plus approfondie et un autre statut que celui de cinquième roue du carrosse. Rappelons que la comédie est moins une affaire de rire que de mécanique, visant à faire se frotter une situation délirante à quelque chose de concret (le réel, un thème, les conventions d’un genre…) et ce afin d’éviter le pur exercice de style sans substance – la coutume du « rire pour le rire » a tôt fait de trouver ses limites. Une règle qui a certes ses maîtres insurpassables (Tati, Lubitsch, Edwards, Wilder, Keaton, Chaplin… je continue ?), mais qui n’est pas un absolu à suivre aveuglément, loin de là. Le jeu sur la matière comique peut en soi être suffisant et servir à lui seul de mécanique, et là-dessus, les deux références centrales des Nuls ont valeur de dieux vivants.

Si l’on revoit les créations des ZAZ et des Monty Python, souverains absolus du pastiche absurde et déglingué, la recette gagnante était une parfaite règle de trois : choisir des scènes préexistantes et identifiées (dans des films ou dans des faits historiques), multiplier la folie du contenu par des détails invraisemblables qui poussent à fond tous les curseurs du nonsense, et diviser le résultat en plusieurs scènes habilement montées qui font se succéder tous les champs possibles du gag (absurde, scatologie, running gag, détournement parodique, comique de situation, technique de l’élastique, gags volontairement « nuls », etc…). Le tout, bien sûr, avec le regard et la précision d’un vrai metteur en scène pour rendre le rythme démoniaque. Il en est de même avec La Cité de la peur.

Sur ce mix entre comédie et film d’horreur, et au risque de crisper les adorateurs aveugles des Nuls, c’est bel et bien la virtuosité et la patte cinéphile d’Alain Berbérian qui constituent les plus grandes forces du film. Cinq ans avant de nous faire involontairement rire avec des choses horribles (l’effarant Six-Pack), le bougre utilisait son sens de la technique à bon escient pour ses débuts au cinéma. Sur chaque solution à trouver pour se départir scène après scène d’une intrigue ouvertement débile, il répondait par une mise en scène épatante, attaché à ne jamais perdre de vue son enjeu central – aussi con soit-il – et à imposer un premier degré bétonné dans le traitement de chaque scène (plus une situation se veut drôle, plus elle doit être traitée avec le plus grand sérieux). Quand bien même la folie de son trio vedette aurait toutes les chances de lui faire perdre le contrôle de son découpage, en particulier quand de soudaines ruptures de ton viennent trouer le récit (comme la parodie de pub Renault ou la scène « bruitée à la bouche »), Berbérian trouve toujours une solution, visuelle ou sonore, pour relier chaque idée à l’ensemble et servir ainsi l’humour décalé de ce qu’il filme.

En outre, sa cinéphilie a aussi son mot à dire. On le savait auteur en 1988 d’un court-métrage construit en hommage à Hitchcock (Short Night), mais ici, il enfonce le clou en intégrant les clins d’œil des Nuls dans une narration codifiée, rattachée aux fibres communes de la farce british et du thriller à l’américaine. Du coup, on imagine bien qu’entre les mains d’un John Landis, le résultat aurait été le même. Ce jeu constant et savant sur le montage, associé à des micro-détails visuels et sonores qui ne se repèrent qu’à force de visions répétées (l’usage du bouton « Pause » est parfois très utile pour dénicher de bidonnantes âneries sur l’arrière-plan), garantit encore au film de ne rien perdre de son efficacité au fil des années. L’écriture du scénario, elle, assume avec modestie son simple statut de « moulinette à vannes » : l’intrigue (pas que) policière est débile à souhait, les ficelles narratives sont grosses comme des éléphants (ou des hippopotames, à vous de décider…), et sa satire du microcosme du 7ème Art – une armada de faux cils et de gens marteaux qui défilent en pingouins sur la Croisette – se veut plus gentille qu’autre chose. A quoi bon s’en plaindre puisque l’intérêt n’est pas là ?

Lorsque le film sort en salles en mars 1994, il reste à peine deux mois avant que l’on se mette soudain à servir de la pulp fiction juteuse sur lit de carpette rouge face à la Méditerranée. Et bien que La Cité de la peur n’ait a priori rien à voir avec la structure narrative d’un pulp, sa compilation bon marché – et bon enfant – de personnages gratinés et de genres populaires (polar, action, horreur, slapstick, etc…) n’en est pas si éloignée. Sans doute parce que ses créateurs, de par leurs prestations télévisées totalement WTF, avaient déjà le goût de cette matière filmique pulpeuse que l’on malaxe le plus possible avant de la faire tourner. Ce qui est filmé n’a pas à être cohérent ou vraisemblable. Seul compte l’effet recherché – toujours lié aux fondamentaux du 7ème Art – et la surprise qui en découle. Et du coup, où est l’anomalie dans le fait d’intégrer des mimes – et un ralenti d’anthologie sur un Chabat à la limite du morphing facial – dans une scène qui fusionne le film d’action et la comédie, à savoir les deux genres les plus visuels et les plus proches des conventions narratives du cinéma muet ? Pourquoi la fameuse scène du « bruitage à la bouche » (qui apparaît d’ailleurs au bout d’une heure chrono !) devrait-elle être considérée comme artificielle, alors que sa joyeuse mise en abyme liée aux ficelles de fabrication d’un film nous renvoie tout à coup à la case Hellzapoppin ? Et même, allons-y carrément, pourquoi une danse sur la grande scène du Palais des Festivals juste avant la projection d’une série Z fauchée doit-elle être conchiée par des aigris, alors que le Festival continue de rendre hommage au film en incluant chaque année une prestation scénique du même acabit dans sa cérémonie de clôture ?

Encore aujourd’hui, si l’on rembobine la chronologie depuis 1994, les retombées de cette bombe d’hilarité sont à peu près aussi mesurables que ce record de saut en longueur chez un garde du corps menacé par une énorme chiasse. A titre d’exemples, c’est peu dire que les hilarants Casablanca Driver de Maurice Barthélemy et Les Clefs de bagnole de Laurent Baffie doivent énormément à ce témoignage d’une cinéphilie aussi effervescente que barrée. Sans parler des créations ultérieures d’Alain Chabat – dont le fondamental Burger Quiz – qui en ont entretenu l’esprit durant des années. Mais bon, tout ça, c’est secondaire. Parce qu’on en oublierait presque de rappeler le plus important : ce film est à pisser de rire, et nos zygomatiques s’étirent toujours façon stretching. Sur ce point-là, comme l’a dit Abraham Lincoln (enfin, si l’on en croit un témoin oculaire sourd…), on peut tromper une personne mille fois, mille personnes une fois, mais pas mille personnes mille fois… Il était une fois trois grands Nuls qui, dès leur passage du petit au grand écran, ont rendu la concurrence vraiment nulle. Et qui, in fine, ont donné vie au plus Nul des films réussis.

(… ah, on me signale que Guillaume a oublié de s’acheter du beurre pour accompagner les clapiottes…)
(… voilà ce qui arrive quand on oublie de regarder le générique de fin jusqu’au bout !)

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