La Cabane Dans Les Bois

Avec un titre pareil, on craignait le pire. Quand on lisait les toutes premières lignes du synopsis, se résumant grosso modo à la virée cauchemardesque d’une bande d’ados stéréotypés dans une cabane abandonnée en pleine forêt, tout semblait réuni pour assister à un pompage éhonté de tout ce que le cinoche d’horreur US nous a infligé depuis au moins trente ans. Quand on regardait le film, on hallucinait toutes les dix secondes. Et quand on sortait de la salle, on en réclamait tellement encore que l’on ne perdait pas une seule seconde à refaire la queue pour revoir le film une seconde fois… Telle était l’euphorie que l’on pouvait ressentir lors de la sortie en salles du premier film de Drew Goddard, astéroïde-surprise qui aura su brillamment prendre son public à contre-pied. Et pour cause, la démarche de ce jeune scénariste (pourtant réputé pour avoir rédigé le script du bancal Cloverfield) entretient un rapport avec le genre qui dépasse de très loin le simple cadre de l’hommage référentiel. A travers son concept ahurissant sur lequel on reviendra plus bas, La cabane dans les bois pose comme objectif central de questionner le genre et son interaction avec le public. Où en est désormais le cinéma d’horreur ? N’est-il pas déjà arrivé à l’apogée de ce qu’il peut avoir à proposer ? Comment peut-il encore être réinventé ? Des questions certes aussi vieilles que les craintes du critique Serge Daney sur la mort prochaine du 7ème Art, mais qui n’en restent pas moins actuelles sur le fond.

Quitte à rentrer de plein fouet dans le débat, lâchons une hypothèse personnelle : à force d’être replié sur des codes verrouillés et entretenu par des ficelles narratives connues de tous, le genre horrifique n’offre aujourd’hui comme marge de manœuvre à tant de jeunes cinéastes qu’une double alternative, à savoir la possibilité de se reposer sur ses acquis et ses références (d’où une flopée de films de fanboys sans réelle dynamique) ou d’orienter l’exploration du genre sur un autre registre. En 1996, Wes Craven tentait une approche postmoderne en s’aventurant avec Scream sur la voie de la réflexion métatextuelle, avec un spectateur placé au cœur des enjeux du film. Un jeu d’équilibriste pour le moins délicat, tant le cynisme du réalisateur faisait tellement tache que l’ironie du film ne générait pas le moindre décalage, ne laissant alors au public qu’un énième jeu de massacre adolescent en guise de plat de résistance. Drew Goddard et son producteur Joss Whedon (pas encore réalisateur d’Avengers), eux, ne jouent pas dans le même bac à sable que papy Craven : ils aiment et connaissent le genre, en déroulent toutes les ficelles pour mieux le déconstruire, et auront réussi à bâtir une intrigue d’une perversité totale qui porte le genre vers le zénith du postmodernisme (attention : spoilers en cascade dans la suite de l’article !).

Donc, au début, rien de bien nouveau, on croit être en terrain connu : cinq amis d’une vingtaine d’années s’accordent un petit week-end loin de leur université afin de s’éclater et de décompresser. On a beau ne pas encore les connaître, l’impression est toute autre lorsqu’on les voit. Jugez plutôt : un bôgoss très sportif, une blondasse à grosses loches, un crétin shooté à la marijuana, un intello mais pas trop, et une belle innocente rousse que l’on devine pucelle dès qu’elle pointe son joli minois. En plus, ils sont cinq, et leur destination, c’est une cabane paumée dans une forêt très épaisse et assez éloignée, le genre d’endroit un peu flippant lorsque la nuit tombe et où les secours sont injoignables vu que même votre forfait Free Mobile n’y trouverait aucune utilité. Ceux qui ont subi cinquante visionnages du premier Evil dead ou roupillé devant le Cabin fever d’Eli Roth auront tout loisir de trouver ça logique, vu que c’est le genre de film d’horreur calibré pour cartonner auprès des ados et que les codes du genre sont généralement faits pour être respectés à la lettre. Du moins, à première vue…

Car, si l’on regarde bien, certaines choses ne tournent pas rond : la blonde sexy semble assez éloignée d’une potiche débile tout juste bonne à enlever le haut, son petit ami sportif recommande à la pucelle rousse certains livres à emporter pour leur week-end, le savant à lunettes semble servir d’élément décoratif en plus de ne jamais sortir une réplique intelligente, et le drogué de la bande balance des tirades sociologiques dès qu’il ouvre la bouche. Bizarre, bizarre… En outre, dès que les cinq amis arrivent à la cabane, on trouve presque anormal que toutes les ficelles se relient les unes après les autres : la présence d’un vieux garagiste mal rasé et pas très rassurant, la découverte du lieu, le choix des chambres, la première tentative de drague, le fumage de pétards au coin de la cheminée, la porte de la cave qui s’ouvre brutalement, les objets bizarres qui s’y trouvent, et la menace démoniaque qui surgit d’un coup sec pour transformer tout ce joli petit monde en staek tartare. Même le drogué se doute de quelque chose : pourquoi la blonde se comporte comme une greluche, pourquoi le sportif joue le rôle du mâle dominant, etc… Pour un peu, on serait prêt à attendre l’arrivée surprise de Sam Raimi himself qui nous annoncerait que tout ceci n’est qu’un film, qu’on a déjà vu ça trois cent fois, que les passages obligés vont se dérouler à la manière d’un train aux wagons parfaitement connectés, et patati et patata… Mais en vérité, c’est encore mieux que ça.

En lieu et place du QCM théorique à la Craven/Williamson que l’on pourrait craindre, le tandem Whedon/Goddard ne met pas bien longtemps à briser les règles de son Rubik’s Cube scénaristique : en effet, dès la scène inaugurale, avant même la présentation des cinq adolescents, le film débute par une banale conversation banale entre deux hommes d’affaires, fringués comme des scientifiques, et sur laquelle le titre s’inscrit brutalement en lettres rouge sang avec une musique tonitruante. Car, oui, voilà ce qui constitue le « truc » du film, sorte de vaste Big Brother à la sauce The Truman Show : durant tout le film, les cinq adolescents stéréotypés ne sont que des pions manipulés à leur insu par une mystérieuse organisation qui épie le moindre de leurs gestes grâce à un gigantesque réseau de caméras, et dont les employés vont même jusqu’à influer sur leur comportement par l’intermédiaire de divers trucages bien dissimulés. En clair, une sorte de téléréalité sans sécurité ni garantie de survie (on y verra plutôt une analogie avec la table de montage ou les outils de performance capture, où la mise en scène se construit à partir d’éléments préexistants), avec, pour pimenter le déroulement de l’intrigue, une grande variété de créatures sadiques et assoiffées de sang.

De ce fait, la construction narrative du film, bicéphale à force de mettre en parallèle deux récits aux schémas internes opposés, s’inscrit dès le début dans une perspective analytique, puisque l’important ne sera pas de révéler l’envers du décor (celui-ci étant révélé au grand jour dès la scène d’ouverture) mais de suivre les différentes allées et venues entre les deux univers mis en place. Ainsi, la menace d’un récit verrouillé jusqu’à l’arrivée d’un twist malicieux placé à mi-parcours est évaporée dès le départ, et tout le film se limite donc à une jubilatoire partie de tennis entre deux espace-temps symétriquement inversés : le récit des ados part d’un cadre peuplé de clichés pour s’en éloigner peu à peu, alors que le récit sur les employés part d’une situation incompréhensible pour ensuite révéler ses infos au compte-gouttes. Parallèle d’autant plus audacieux qui ne surligne jamais l’objectif de la démarche, tout en relaçant sans cesse les clés du double récit délirant qu’il met en place, et qui, forcément, ramène le canevas de slasher fantaisiste vers une manipulation orchestrée en provenance d’un cadre bien réel.

Là où Whedon et Goddard vont encore plus loin dans leur désir de questionner le rapport sadomaso qu’entretient le spectateur avec le cinéma d’horreur, c’est lorsqu’ils installent la révélation finale dans un cadre totalement surnaturel. En effet, dans la dernière demi-heure, alors que l’on pensait être revenu définitivement au monde réel, la présence d’un vaste enchevêtrement de pièces cubiques regroupant tous les grands méchants du cinéma d’horreur (monstres et boogeymen compris) nous permet de réintégrer un cadre surnaturel, et, plus dingue encore, le but de tout ce bazar ne visait qu’à exécuter un banal sacrifice rituel, à travers lequel les fameux stéréotypes du genre doivent être éliminés un par un afin que leur sang serve à nourrir les « Anciens », présentés comme étant les dieux créateurs de ce monde codifié.

Seuls deux détails font figure de limitations : la putain corrompue doit mourir en premier, et le sort de la pucelle est laissé entre les mains du destin (vivante ou morte, il faut juste qu’elle souffre : ça ne vous rappelle rien ?). En outre, comme le déroulement du rituel s’apparente ici à un scénario truqué de toute part (le libre arbitre des jeunes permet à l’histoire de s’écrire pas à pas), les grands moyens ont été mis en œuvre : chaque décor visité est un leurre qui détourne les attentes (brillante idée du miroir sans teint : au lieu que la caméra vienne épier le déshabillage de la fille, c’est le décor lui-même qui s’en charge), les autochtones rencontrés sont des acteurs payés pour débiter de la réplique sentencieuse à gogo (sauf que dans le haut-parleur d’une entreprise « sérieuse », c’est juste à pisser de rire) et même une loterie est organisée entre les employés pour savoir quelle variété de monstres va surgir des entrailles de la Terre pour zigouiller les cinq jeunes (tout dépend des objets qu’ils vont manipuler dans la cave de la cabane). Et ce n’est pas tout : des boissons droguées visent ici à stimuler la libido des ados, leur teinture des cheveux est convertie à leur insu par des produits chimiques insidieux (pour l’idiote sexy du groupe, il faut forcément des cheveux blonds !), les phéromones et la hausse de température peuvent accélérer l’action quand la blonde et le bôgoss roucoulent dans la nuit noire, et quand la situation menace de partir dans une direction non souhaitée (« Alerte rouge, le scénario a changé ! »), la diffusion d’un gaz discret modifie leurs pensées à tout instant, redéfinissant ainsi les règles du jeu (pas de bol : la marijuana peut les immuniser contre ça).

Tout ce concept s’avère si farfelu et ubuesque qu’il en devient purement génial : ici, le méta-film souhaité sert moins à questionner les limites du genre en question qu’à opérer sa redéfinition pure et simple, ici plus folle et plus outrancière, qui plus est fortement ancrée dans le surnaturel. A force d’être trop figé sur ses acquis, ce monde de codes et de règles court à sa perte : ici, on voit qu’au Japon, un clone de Sadako (vous savez, la gamine aux cheveux longs de Ring) n’effraie plus personne, et que sur l’ensemble de la planète, les échecs ou les craintes d’un mignon happy-end se généralisent pour tout foutre en l’air. Et c’est donc la main du destin qui s’abat au final sur la caméra, surgissant des entrailles du genre pour mettre définitivement fin au film et à ce monde verrouillé, tellement verrouillé et prévisible qu’il devient impossible de le faire tourner correctement sans craindre un bouleversement. Quant aux Anciens, d’un point de vue allégorique, s’agit-il de Hollywood ou du public, chacun ayant envie de se rassasier avec du sang et de la tripaille ? Sans doute un peu des deux, mais au vu du spectre infini d’hypothèses que le film met en place, libre à chacun d’y voir ce qu’il souhaite…

Perpétuellement innovant, redéfinissant toutes les règles de l’horreur sans jamais oublier de mettre en perspective les diverses mythologies horrifiques qui ont peuplé le 7ème Art (en cela, le massacre final atteint des sommets de Grand-Guignol incontrôlable), La cabane dans les bois manipule ses personnages en même temps qu’il réussit sans cesse à les rendre attachants, et ce par un jeu de vrai/faux malicieusement entretenu par la mise en scène et le montage parallèle, le film étant en définitive le sujet principal de sa propre mise en abyme sur les codes du genre. Mais il sait aussi combiner l’ambiguïté avec une bonne dose d’humour ravageur lorsque le quatrième mur s’effondre : entre des adolescents qui galèrent à s’extraire du cadre cinématographique dans lequel ils sont enfermés et des employés cyniques qui font péter le champagne dès lors que les règles ont été respectées à la lettre (sur ce point, l’analogie avec l’avidité et le manque d’audace des studios hollywoodiens est indiscutable), la décharge de fun s’étoffe d’un sous-texte théorique hautement jubilatoire. A moins que tout ceci ne soit encore qu’une nouvelle convention du genre, une de plus à rajouter à la liste… L’avenir nous le dira. En attendant, cela n’a pas d’importance : on tient ici une sacrée météorite qui redéfinit le cinéma de genre, et une référence fondamentale pour les années à venir.

Réalisation : Drew Goddard
Scénario : Joss Whedon, Drew Goddard
Production : Joss Whedon, Jason Clark, John Swallow
Bande originale : David Julyan
Photographie : Peter Deming
Montage : Lisa Lassek
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 2 mai 2012
NOTE : 5/6

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