Kuzco, L’Empereur Mégalo

On a beau ne pas du tout voir les choses de la même manière, c’est pourtant quelque chose qui se ressent lorsque l’on évoque Kuzco chez Disney : encore aujourd’hui, le film est considéré comme un opus « mineur » au sein du studio de l’oncle Walt, et il est de notoriété publique que le PDG de l’époque avait largement exprimé sa déception devant le résultat. Ce que le semi-échec du film aura fini par entériner, plaçant le résultat parmi les petits accidents de parcours que l’on préfère laisser de côté au profit des cartons historiques. Gageons qu’une bonne partie de ce léger désaveu provient du fait que Kuzco était à la base une œuvre chère au cœur du studio, et que son développement aura connu un nombre d’embûches assez irritant. Pour la petite histoire, l’origine du projet date de 1994, à une époque où le studio décida de mettre en chantier un long-métrage d’animation basé sur une légende précolombienne plutôt sombre et dramatique. Intitulé Kingdom of the sun, le projet adoptait donc une approche très « sérieuse », au même titre que d’autres récentes œuvres du studio. Or, deux événements très précis ont peu à peu orienté le projet vers une toute autre direction, celle de la comédie loufoque et déjantée. Premier point : en voulant traiter d’un véritable pan de l’Histoire, le studio Disney avait apparemment senti la menace d’une redite à partir d’éléments usités et archaïques (sérieux plombant, fond didactique, raccourcis historiques, bande-son signée Sting ou Phil Collins, etc…), ce qui avait déjà rendu leur adaptation de Pocahontas horripilante à plus d’un titre, et auront finalement choisi de repartir de zéro. Deuxième point : en 1998, après quatre années de développement pour aboutir à un script « sérieux », voilà que le studio se fait doubler par les tâcherons de DreamWorks, lesquels auront eu la suprême intelligence de flinguer une autre légende du coin avec La route d’Eldorado, et ce en réutilisant la recette disneyienne de façon complètement débile (clichés, leçons de morale, chansons atroces, personnages taillés à la serpe, etc…). Sans oublier d’autres bisbilles assez fréquentes au sein des studios : coupes budgétaires, planning revu à la baisse, départ des animateurs originaux, etc… Dès lors, chez la maison à Mickey, le virage à 180° s’impose de lui-même : on déchire le script original, on fait machine arrière, et surtout, on se lâche un peu plus que d’habitude, histoire de mettre un peu de neuf dans les vieilles recettes. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le calcul était diablement bon : dès sa sortie, la plupart des spectateurs qui allaient dans les salles obscures en pensant voir un Disney de plus n’en sont pas revenus…

Expliquer ce que l’on ressent dès le premier visionnage de Kuzco est assez difficile. Pour simplifier, on a un peu l’impression que les animateurs de Disney, en général très portés sur les bons sentiments et les leçons de morale à la mord-moi-le-nœud, ont un jour respiré une bonne dose d’hélium et, pris d’une folie incontrôlable face à la tournure des choses, se sont lancés dans une séance de création instinctive que n’auraient pas renié les plus grands spécialistes du stand-up. En résumé, vous l’aurez compris, on rigole devant Kuzco. Beaucoup. Enormément. A tel point qu’on finit par douter de la présence de Disney derrière ce projet farfelu. Et devant l’inventivité insensée des gags et de la mise en scène, on finit par halluciner, allant même jusqu’à voir l’équivalent animé d’un classique de la comédie américaine des années 50-60. Bon, certes, en matière d’humour déjanté, ce n’était pas la première fois que Disney mettait du gaz hilarant dans sa valise à sortilèges : déjà à l’époque d’Aladdin, Robin Williams donnait naissance à un Génie frappadingue duquel allaient sortir un nombre incalculable d’audaces comiques et euphorisantes, et tout au long de son existence, Disney n’a jamais cessé d’injecter sans cesse un peu plus de folie dans ses œuvres, de façon plus ou moins prononcée. Mais rien qui ne puisse rivaliser avec le démontage déglingué opéré dans Kuzco.

Au fil de la réflexion, on peut facilement percer une des raisons qui ont poussé les initiateurs du projet à partir autant en vrille : la production ayant vu son délai raccourci à moitié (deux ans au lieu de quatre !) et la première version du scénario ayant fait un vol plané pour atterrir dans la poubelle, il leur était assez facile de se concentrer sur les gags et les numéros d’acteurs. Du coup, la sensation d’inachevé que l’on peut ressentir tout au long du film, notamment un nombre de décors très limités (un palais, une jungle, un village, et… c’est tout) et un graphisme presque aussi pauvre que celui du catastrophique Hercule, se transforme vite en avantage : la simplification des traits permet d’épurer le cadre, le minimalisme des effets laisse une totale liberté d’action aux personnages, l’absence de perspectives 3D délaisse les scènes d’action au profit d’une pure mécanique de dialogue, et un récit volontairement simplifié, basé sur l’évolution plus ou moins positive d’un héros plus ou moins négatif, abolit toute possibilité d’y voir des enjeux humains hyper développés (ou mal développés, si l’on considère que Disney n’a jamais fait dans la finesse…). Le pari était gonflé, mais en simplifiant tout pour se focaliser avant tout sur les numéros d’acteurs et l’efficacité de la narration, le studio allait enfin faire preuve de culot et d’originalité. Une folie qu’ils ne retrouveront d’ailleurs plus jamais par la suite, si l’on excepte les collaborations avec Pixar.

L’autre grande audace du projet aura été de construire la totalité de l’intrigue autour d’un personnage assez détestable : en effet, à travers une géniale scène d’ouverture qui contient d’ailleurs la seule chanson du film, Kuzco est un jeune empereur inca, présenté comme égoïste, mégalomane, capricieux et pourri gâté, dont le quotidien consiste à se la péter sur son trône, à mépriser son peuple, à humilier ses subalternes (ou à les virer sans raison apparente) et à faire tout ce qui lui passe par la tête. Il casse l’un de ses jouets ? On se calme, une douzaine de personnes sont là pour lui offrir le même juste après. Il souhaite avoir plus de pouvoir ? Pas de problème : il lui suffit de renvoyer sa conseillère Yzma, qu’il imagine un peu trop ambitieuse au point de désirer prendre sa place au plus vite. Il lui manque une grande piscine ? Aucun souci : on convoque le chef du village voisin, on lui annonce en trente secondes chrono que son village va être rasé dans une semaine pour laisser place à la résidence secondaire de l’empereur, et on se fiche éperdument du reste. Sauf que le jour où Yzma, irritée par le comportement de cette tête à claques couronnée, le transforme en lama sans le faire exprès lors d’un assassinat déguisé en pot de départ, il n’y a plus que le chef du village voisin, nommé Pacha, pour espérer remettre Kuzco sur le trône (et sur le droit chemin, tant qu’on y est…).

Voilà pour l’intrigue, très simple, et pas si éloignée que cela du schéma évolutif propre aux héros de Disney : il ne fait aucun doute que Kuzco finira par évoluer au fil de son aventure, laissant de côté son égoïsme et son nombril pour se découvrir une âme généreuse et trouver l’amitié auprès de ses congénères. Heureusement, la morale ne bouffe jamais la part laissée à l’humour et au rythme (ce qui la rend obsolète et inexistante), les chansons grandiloquentes sont dégagées au profit d’un seul tube groovy entonné en début de métrage (et par Tom Jones, en plus !) et les personnages sont tellement typés qu’on en oublie tout ce qui les entourent. Et les personnages secondaires, parlons-en : pour servir la soupe à un Kuzco sacrément cynique et déglingué, ici épaulé par un Pacha qui fait autant figure de bonne conscience que de partenaire d’un buddy-movie déjanté, les scénaristes ont frappé très fort, donnant ainsi vie à deux mémorables créatures. D’un côté, Yzma, la conseillère de l’empereur : sorte de mocheté préhistorique à côté de laquelle Médusa et Cruella d’Enfer pourraient concourir au titre de Miss Univers, la méchante du film se caractérise par une voix pas possible (merci à Eartha Kitt, la Catwoman de l’époque !), un maquillage excessif qui devrait effrayer le plus ardent sosie de Lady Gaga, et une silhouette filiforme assez incroyable. De l’autre côté, Kronk, le sympathique associé d’Yzma, sorte de Chippendale lobotomisé qui vole la vedette à tout le monde par sa folie, sa connerie et ses caractéristiques : en plus d’être encore plus con qu’un robinet, il sait parler « écureuil », adore la mode et la corde à sauter, fait des mots croisés en admirant les perroquets, invente des plats pas possibles, doit vivre avec ses deux anges (l’un positif, l’autre diabolique), et plein d’autres trucs si insensés qu’il vaut mieux ne pas trop en dire…

Rythmé à la manière d’un authentique buddy-movie shooté au gaz hilarant, le film fonce à pleine vitesse sans jamais regarder dans le rétroviseur. Pas un seul temps mort ne vient gâcher le visionnage du film, et la moindre seconde de relâchement se voit vite contrebalancée par un nouveau gag. Des gags qui, ici, touchent au sublime, les auteurs n’hésitant pas à convoquer les esprits de Tex Avery, de Chuck Jones, de Blake Edwards ou des Monty Python au détour de chaque scène. Il est important d’indiquer que, tout au long de Kuzco, la science du gag ne se limite pas à surligner celui-ci à la manière d’une sitcom, mais de jouer sur les variations de tempo, sur la position des acteurs dans l’espace, sur le moindre élément du décor qui pourrait intensifier la folie d’une scène. La scène du restaurant, de très loin la plus tordante de tout le film, épouse à merveille ce procédé : deux héros qui se livrent à un jeu de déguisement pour ne pas se faire repérer, deux méchants qui font une pause pendant leur traque, un menu à commander, des quiproquos à la pelle, des interactions malines entre le décor et les personnages, et surtout, un rythme frappadingue qui relance sans arrêt le déroulement de la scène. Très peu de films, si l’on excepte quelques grandes perles du genre (The Party, La cité de la peur, etc…), avaient su développer une mécanique comique aussi forte, aussi maîtrisée, faisant dériver peu à peu le décalage d’une scène vers un gros n’importe quoi jubilatoire.

Pour le reste, aucune surprise, c’est un sans-faute : démontage inventif du processus de voix off (que les scénaristes cassent en plein cœur du récit), ruptures de ton hallucinantes, processus de mise en abyme habilement utilisé (à un moment donné, Kuzco va jusqu’à arrêter le film, afin de rappeler au public que c’est lui le héros !), détails secondaires qui renforcent le côté « portnawak » du truc (que vient faire ici ce foutu écureuil avec sa baudruche rouge ?!?), petits digressions plus ou moins subversives amenées au détour d’un dialogue ou d’un coin de décor, narration sans cesse stoppée et relancée par des audaces jamais vues dans la galaxie disneyenne. Rien qu’avec tout ça, on nage en plein bonheur, et pourtant, ce n’est pas tout. L’incroyable mise en scène du film, jouant à merveille des zooms, des cadres fixes, des plans larges ou des arrière-plans, dynamise le moindre gag avec un tempo démentiel, ce qui laisse le spectateur dans un état d’épuisement progressif. Et même dans leur gestion des ellipses, les scénaristes se sont permis quelques audaces couillues qui passent comme une lettre à la poste, à l’image de ce final improbable où les méchants sont incapables d’expliquer comment ils sont arrivés au palais avant les deux héros (photos à l’appui !). Les détracteurs diront que c’était sans doute pour camoufler les trous initiaux du scénario que certains n’arrivaient pas à combler, mais en guise de défense, on se bornera à rappeler qu’au sein d’une comédie plus ou moins nonsensique, le rythme peut suffire à abattre la vraisemblance d’une scène si la mise en scène fait preuve d’un minimum d’audace. Très conscients de cela, les scénaristes de Kuzco se sont donc lâchés dans le non-sens, et on ne va pas le leur reprocher.

Difficile d’en dire plus sur Kuzco, tant la banane maousse qu’il colle au spectateur se traduit avant tout dans les sensations ressenties lors du visionnage. En guise de conclusion, il sera peut-être utile de considérer ce classique instantané comme une étape-clé de la transition amorcée par Disney vers leur association définitive avec les studios Pixar : handicapé par le semi-échec de quelques opus mémorables (Kuzco donc, mais aussi l’excellente Planète au trésor) ou le peu d’intérêt suscité par des films plus populaires (dont un Atlantide de sinistre mémoire), il semblait évident que la maison de l’oncle Walt devait se livrer à une vraie remise en question. Fallait-il renouveler une recette déjà éprouvée ou tenter l’aventure ailleurs ? Dans un cas comme dans l’autre, la redite devenait un risque, l’émancipation aussi. D’où la volonté de se tourner vers un studio qui, par sa maîtrise virtuose des nouvelles technologies et sa faculté à transcender des concepts infantiles par des scénarios aussi intelligents qu’universels, prenait peu à peu la place que Disney avait trop souvent trustée avec arrogance. La fin d’une époque, le début d’une autre, mais au bout du compte, seuls le souvenir et la nostalgie seront restés intacts malgré les échecs et les embûches : à l’image de certains classiques du cinéma américain qui n’auront connu qu’un destin malheureux à leur sortie en salles, le futur laisse parfois de belles surprises, nous rappelant qu’un film existe aussi bien par ses qualités intrinsèques que par les marques qu’il peut laisser dans l’esprit des cinéphiles. Tout comme les comédies de Blake Edwards continuent encore aujourd’hui de rester le haut du panier de la comédie US après tant d’années, Kuzco, que l’on considèrera sans hésitation comme son digne successeur animé, est vite devenu un film culte qui, encore aujourd’hui, suscite autant le respect que le fou rire incontrôlable. Gageons que ça durera encore un bon moment…

Réalisation : Mark Dindal
Scénario : David Reynolds, Mark Dindal, Chris Williams
Production : Don Hahn, Randy Fullmer, Patricia Hicks
Bande originale : John Debney, Sting
Direction artistique : Colin Stimpson
Montage : Pamela Ziegenhagen-Shefland
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 28 mars 2001

1 Comment

  • Clémence. Says

    Eh oh, je vous adore mais on ne critique pas Pocahontas ! (yeux méchants). Adaptation à l’opposé de la réalité historique certes, mais ca n’empeche pas de faire rêver les petites filles hein (et les plus grandes) ! ;)

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