Killer Joe

De tous les cinéastes septuagénaires qui continuent de tourner des films ces dernières années, William Friedkin est peut-être le seul à donner l’impression de ne pas avoir besoin de Viagra pour montrer qu’il a encore la niaque. Et surtout, à un âge (77 ans, tout de même !) où la plupart des cinéastes ressentent l’envie de poser un peu leur style pour se mesurer et se calmer un peu, le papa de L’exorciste et de French Connection concrétise sur sa filmographie ce qu’il a toujours fait à travers ses films : donner l’impression de suivre les règles du jeu pour mieux les pervertir de l’intérieur. Ainsi donc, depuis deux films (le nerveux Traqué et le démentiel Bug), Friedkin délaisse les films de studio pour se limiter à raconter simplement des histoires qui le fascinent, dans un cadre plus restreint (peu de moyens, peu d’acteurs, etc…), mais sans perdre la rage de sale gosse qui n’a jamais cessé de l’habiter. Lui qui s’est éclaté pendant des décennies à fouiller la noirceur de l’âme humaine, à torpiller la frontière entre le Bien et le Mal, à porter l’ambiguïté morale à son plus haut degré d’ébullition, à susciter le rejet ou la controverse par des intrigues qui mettaient le spectateur dans l’inconfort, eh bien, il reste le même. Et c’est d’autant plus réjouissant que son nouvel opus, d’ores et déjà auréolé d’une étiquette de polar sec et sadique, marque ses retrouvailles avec le scénariste Tracy Letts, dont la collaboration sur Bug aura donné le chef-d’œuvre que l’on connait. Mais là, les choses ne sont plus réellement les mêmes, et la caisse survitaminée de Friedkin prend une route que l’on n’attendait pas forcément. En effet, dans Killer Joe, il n’est plus vraiment question de fouiller les abîmes d’une Amérique paranoïaque ou de se livrer à une énième parabole schizo-politique. Il n’est encore moins question de poser un jugement précis sur l’être humain en général, puisque tout point de vue rassurant part d’emblée dans la cuvette des toilettes et que chaque personnage ne vaut que l’image répugnante qu’il renvoie à la face des autres. Il n’est pas non plus question de faire preuve de virtuosité gratuite dans la mise en scène : toujours dominé par son indépendance d’artiste, Friedkin élimine tout effet de style (hormis quelques flashs sur des éclairs qui percent la nuit) au profit d’un filmage sec et sans compromis, avec une caméra tellement au plus près des êtres qu’il déploie une viscéralité rarement atteinte. Et surtout, le cinéaste ne prend pour seul objectif que de s’amuser, de quitter le registre du film sérieux pour glisser autant que possible sur la pente de la provocation. Grosso modo, on pourrait résumer Killer Joe à cela : un film d’adolescent, taré et bien dérangeant, rendu virtuose par le regard et la personnalité d’un vieux de la vieille qui n’a rien perdu de son mojo. Donc, ça fait mal ? Oh que oui. Et il vaut mieux être prévenu avant d’entrer dans la salle…

Le cadre du film, à savoir le Texas des bouseux ou l’Amérique des péquenauds, peut prêter à confusion pour tous ceux qui ont pu forger une partie de leur cinéphilie à travers le cinéma des frères Coen. Car, oui, le rapprochement peut sembler facile : un univers cadré sous tous ses angles malgré la retenue d’une mise en scène qui ne cède jamais aux effets faciles, des êtres largués et/ou obsédés par une hypothétique porte de sortie qui aura tôt fait de les envoyer droit contre le mur, un scénario où les rapports de fric ne sont que le catalyseur d’un pourrissement des rapports humains, et surtout, une énième histoire de manipulation qui tourne au fiasco le plus total. Ici, pas de chantage comme dans Fargo ou Sang pour sang, juste une magouille montée par Chris (Emile Hirsch) afin de régler une dette auprès d’un vieux mafieux fier de son Stetson et de ses santiags. L’idée est simple : faire buter son ordure de génitrice par un tueur afin de toucher une assurance-vie de 50 000 dollars. Une somme que se partageront quatre autres personnes à part lui : sa soeur Dottie (Juno Temple), un peu timbrée sur les bords et perturbée pour des raisons laissées en suspens ; son père Ansel (Thomas Haden Church), aussi paresseux dans son quotidien que pathétique dans son je-m’en-foutisme ; la nouvelle femme de celui-ci, Sharla (Gina Gershon), avec laquelle Chris n’en finit pas de s’engueuler violemment ; et le fameux tueur, un certain Joe Cooper (Matthew McConaughey), détective autoproclamé qui se charge des sales besognes en échange d’un gros paquet de cash et qui n’aime rien d’autre que le respect des règles. Bien sûr, tout va partir en sucette, mais chut, il vaut mieux ne pas trop en dévoiler.

Ce que l’on peut affirmer, c’est que le parallèle avec la filmographie des frères Coen est une fausse piste : Friedkin ne picore pas sur la prairie du polar existentiel où se déploierait une vraie réflexion sur le cinéma et les mythes de l’Amérique. On le sait, Friedkin déteste les citations, il n’aime pas être cité lui-même, et les références cinématographiques que les Coen aimaient citer au détour d’un cadre ou d’un plan, il s’en fiche royalement. Ici, la façon qu’il a de l’exprimer est hautement jouissive : quelques extraits de vieux films policiers en noir et blanc (captés sur une télévision voisine) sont juste des inserts sans importance, l’immixtion du cinéma de genre dans la réalité est extrapolée sous l’angle d’un quelconque film de kung-fu devant lequel une gamine joue les Bruce Lee de supérette, et même la télévision en elle-même, à force d’être trop présente dans un coin du cadre et de susciter le regard de chacun au point de parasiter les relations humaines, sera réduite en bouillie par Joe peu avant que la situation ne dégénère salement. La grosse farce orchestrée par Friedkin ne se prévaut donc d’aucune influence thématique et métatextuelle, puisque tout est limité au strict minimum : une poignée d’acteurs qui vont se déchirer jusqu’à l’absurde, et basculer dans la monstruosité sans jamais être capable d’en retrouver l’origine dans le rétroviseur. Du coup, le canevas vicieux qu’il met progressivement en place (la minutie avec laquelle le scénario dissémine ses informations est d’une virtuosité rare) s’étoffe d’une sacrée dose de perversité qui fait peu à peu monter le mercure du malaise à son zénith. Sauf que le cinéaste, génial au-delà du possible dès qu’il s’éclate à confronter les forces opposées, mêle un humour dévastateur à chaque situation. De quoi figer le spectateur dans une hésitation permanente, bloqué entre rire et effroi, avec les neurones en plat de spaghettis. Délicieuse incertitude.

Plus vicelard que dans aucun autre de ses films, William Friedkin ose pour la première fois manier l’humour noir à haute dose, à la seule différence que l’on ne voit pas beaucoup de cinéastes à avoir réussi à tenir un récit entier sur la perversité outrancière des dialogues et des situations (peut-être John Dahl avec Last seduction, et encore…). L’outrance est d’ailleurs ce qui caractérise le mieux Killer Joe, les personnages ne se révélant qu’à travers leurs aspects les plus sales et les plus grotesques, et la monstruosité de leurs actes n’est que l’extension de leur personnalités, chaque acteur prenant le soin de jouer comme s’il était dans un état second, pour ne pas dire sous ecstasy. Entre une Gina Gershon dont la première apparition provoque le fou rire (d’abord la touffe pas épilée, ensuite le visage), un Emile Hirsch qui surjoue le stéréotype du white trash avec gourmandise jusqu’à s’en prendre plein la tronche, et une Juno Temple désinhibée qui exploite son look récurrent de poupée innocente sous un angle plus déviant, les personnages ont de quoi susciter mille réactions, d’autant que leurs actions (tantôt paisibles tantôt excessives, jamais entre les deux) et leurs secrets (dont la révélation fait l’effet d’une vilaine suite de domino) sont sans cesse dictées par des sentiments qui échappent à la logique de survie ou à la normalité.

Tous semblent aussi paumés et désolants que le décor qui les entoure. Le seul soupçon de classe et de normalité n’est ici qu’une apparence séduisante : d’abord serein et mesuré, Joe Cooper aura vite fait de révéler sa vraie nature à partir du moment où un accord terriblement malsain aura été mis en place entre lui et Chris. Dans le registre du fou diabolique qui cache bien son jeu sous un look de flic quasi-eastwoodien, Matthew McConaughey offre ici une prestation sidérante dont l’impact, malgré une filmo généralement tournée vers les bluettes ou les comédies lambda, n’est finalement pas si surprenant que ça (souvenez-vous de son rôle ambigu dans Emprise de Bill Paxton). En tout cas, il en impose méchamment dans ce qui est sans doute le rôle de sa carrière, et le dernier tiers du film risque fort de rester dans les annales, ne serait-ce qu’au regard de son interprétation totalement fucked-up.

Au bout du compte, pour toutes ces raisons qui poussent un grand cinéaste à se lâcher dans le mauvais esprit sans jamais chercher à faire son malin, Killer Joe laisse le spectateur dans un sentiment de joie extrême. Dénué de tout happy-end (est-ce une surprise ?), incroyablement violent et horriblement drôle à la fois, jusqu’au-boutiste dans sa quête de l’outrance, il prouve aussi que la fin du monde, auparavant envisagée sous l’angle de la folie collective à travers l’incroyable scène finale de Bug, n’était pas forcément qu’une vue de l’esprit. Logique : à force d’avoir tout vu et tout entendu sur le sujet, il n’y a désormais plus que des sales gosses impolis pour réussir à nous faire croire à une telle idée. En voilà un, et qui n’a pas fini de l’être.

Réalisation : William Friedkin
Scénario : Tracy Letts
Production : Nicolas Chartier, Scott Einbinder, Patrick Newall
Bande originale : Tyler Bates
Photographie : Caleb Deschanel
Montage : Darrin Navarro
Origine : Etats-Unis
Date de sortie : 5 septembre 2012
NOTE : 6/6

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