Kaboom

REALISATION : Gregg Araki
PRODUCTION : IFC Films, Wild Bunch
AVEC : Thomas Dekker, Haley Bennett, Juno Temple, Roxane Mesquida, Chris Zylka, James Duval, Andy Fischer-Price, Kelly Lynch
SCENARIO : Gregg Araki
PHOTOGRAPHIE : Sandra Valde-Hansen
MONTAGE : Gregg Araki
BANDE ORIGINALE : Robin Guthrie, Vivek Maddala, Mark Peters, Ulrich Schnauss
ORIGINE : Etats-Unis
GENRE : Comédie, Erotique, Science-fiction
DATE DE SORTIE : 6 octobre 2010
DUREE : 1h26
BANDE-ANNONCE

Synopsis : Smith mène une vie agréable au campus : il passe du temps avec sa copine lesbienne Stella, couche avec la jolie London, tout en étant attiré par le beau Thor, son colocataire surfeur. Une horrible nuit va alors faire basculer sa vie : lors d’une fête, Smith est convaincu d’avoir vu le meurtre d’une fille rousse dont il ne sait quasiment rien mais dont il avait déjà vu le visage dans un rêve récurrent. En cherchant la vérité, il se rend compte que le mystère qui entoure cette histoire est de plus en plus bizarre et qu’il pourrait bien avoir des conséquences définitives sur sa vie mais aussi sur le reste du monde…

Plus explicite que ce titre, tu meurs. Plus parfait que ça, pareil, ça n’existe pas. Et comme en plus, ça annonce la couleur, pas la peine de théoriser : c’est une explosion, au propre comme au figuré. D’abord celle de la Terre, puisqu’il y est question d’une éventuelle fin du monde, mais surtout celle du plaisir au sens large, si l’on en juge par l’hallucinante décontraction qui parcourt la nouvelle création déjantée de Gregg Araki. Résumer le film – ou du moins tenter de le décrire – ne semble possible qu’au travers de ce titre, lequel n’interviendra qu’en toute fin de bobine, achevant alors sur un cataclysme éjaculatoire tout ce que le film – à ce moment-là aussi épuisé que nous – aura pris la peine de malaxer et d’agiter pendant à peine 90 minutes. Dire que Kaboom procure une sensation d’amusement peu commune ne suffirait clairement pas. C’est surtout une mécanique de jouissance pure, un engrenage teenage sans bouton pour ralentir, une comédie sous substance(s) qui aveugle les tabous par un humour bonnet double D (pour « Déjanté » et « Désinhibé ») et qui ne déballe ses attributs qu’au travers d’une terrible mécanique d’accélération narrative. Mais de là à résumer ce film à une petite recréation bien foutraque sans propos réel, on serait tenté de crier à l’injustice, tant il est infiniment plus que cela.

D’abord, bannir le terme de « récréation » s’impose mordicus, tant Araki en avait déjà fait la démonstration avec Smiley face, délire maxi-jouissif où Anna Faris – jamais aussi surdouée qu’en jouant les défoncées – partait en vrille dans un sacré délire parano après une ingurgitation un peu trop excessive de space-cakes. Il est clair qu’après les ténèbres maladives et mélancoliques de Mysterious skin, tant d’humour azimuté faisait un bien fou, nous permettant ainsi de retrouver l’Araki des débuts, celui qui s’en donnait à cœur joie dans la peinture destroy et nihiliste d’une jeunesse américaine éperdue de jouissance (Totally f***ed up, Nowhere et The Doom Generation : la fameuse Teenage Apocalypse Trilogy). D’une certaine manière, Kaboom sonne un peu comme une suite déguisée de Nowhere, en lorgnant à nouveau sur un jeune homme à la libido explosive et à l’orientation sexuelle incertaine (homo, hétéro, bi… who cares ?). Joué par un épatant Thomas Dekker (nouveau venu dans la galaxie arakienne), Smith étudie dans une fac où les coucheries s’enchaînent autant que les bavardages. Il s’envoie en l’air avec l’électrisante London (Juno Temple), fantasme sur un colocataire surfeur aussi débile qu’un lofteur, bronze sur une plage naturiste à deux pas, et se confie de temps en temps à sa meilleure amie Stella (Haley Bennett), laquelle, lesbienne affirmée, se tape une sorcière française du nom de Lorelei (Roxane Mesquida). Et un soir, le meurtre apparent d’une fille rousse dont il avait déjà vu le visage dans l’un de ses rêves va faire basculer Smith dans un complot totalement délirant à la Twin Peaks, à base de kidnappeurs masqués et de société secrète mettant en péril l’avenir de la planète… Euh…

Bon, certes, dit comme ça, tout porte à croire qu’Araki aurait lui aussi avalé du space-cake en quantité trop élevée. Grosse erreur. C’est que le bonhomme, malgré ses cinquante ans au compteur, est de cette tranche de filmeurs affirmés qui restent attachés plus que jamais à la galaxie des teens, et par extension à leur fonctionnement et leurs préoccupations – un sujet de cinéma dont la source ne s’est jamais tarie. Chez Araki, la jouissance existe et prend le pouvoir au point d’effacer – ou plutôt de redessiner façon aquarelle fluo – les contours de la réalité. En cela, il est reste l’antithèse d’un Larry Clark qui, à force de se noyer dans le naturalisme hardcore, a fini par ne plus savoir exhiber autre chose que la misère de sa mise en scène et de son inspiration. Du coup, Araki n’hésite pas à garder les deux doigts bien au fond de la prise électrique et dynamite sans sourciller les pare-feux du teen-movie avec un film quasi orgasmique qui procure moins une subtile envie de légèreté qu’une irrésistible envie de baiser. D’où cette vitesse narrative hallucinante, qui permet au cinéaste de faire évoluer son récit des décors propres à la vie étudiante (couloirs, jardins, cantines, chambres, etc…) vers d’imprévisibles perspectives loufoques qui mettent carrément le sort de l’humanité entière entre les mains d’une poignée d’ados en pleine montée d’hormones.

La bulle instable – et paradoxalement très cohérente – que constitue Kaboom ne se contente pas seulement de servir sur plateau multicolore une incarnation libérée de la jeunesse. Araki en fait surtout une pure question de mise en scène, n’hésitant pas à inonder l’écran de lumière fluo, à permuter ses choix de bande-son avec le degré de maniaquerie d’un DJ sous ecstasy (s’y croisent pêle-mêle les styles électro-rock respectifs d’Explosions in the Sky, Yeah Yeah Yeahs, Ladytron, Placebo ou The Big Pink) et à pulser le rythme de ses séquences verbales en épuisant le manuel des trucs et astuces du découpage cinématographique (split-screen, arrêt sur images, ralenti, fondu enchaîné, flashback, etc…). On notera même que ces éléments de mise en scène servent souvent d’outils transitoires entre une scène de sexe au visuel sans cesse surstylisé (pour ne pas dire d’un flamboyant onirisme) et une scène dialoguée pour le coup utile à l’avancée d’une intrigue totalement imprévisible. Sans doute parce que l’énergie de la première sert de Viagra sensoriel destiné à relancer la vigueur – et donc la crédibilité – de la seconde. Et sans doute aussi parce que les personnages du film, sans cesse sur le fil entre la tentation et la concrétisation du désir, sont comme des boules de flipper destinées à se rentrer dedans pour mieux « se relancer ». En témoigne, au beau milieu d’un Everest de dialogues aussi mémorables qu’hilarants, cette réplique grandiose d’une London flippée qui téléphone à Smith pour lui exposer son problème : « Tu peux venir chez moi ? Je suis stressée pour mon partiel demain et j’aurais besoin d’un énorme orgasme ! ».

Comme dans Nowhere, les angoisses relatives à la vie sexuelle sur un campus se mêlent à d’autres angoisses, ici plus souterraines et déjantées. Mais chez l’une comme chez l’autre, la baise reste le dénominateur commun. Une obsession qui, par son omniprésence, devient le véritable sujet du film. Si Araki semble faire mine de recycler tout un pan de la série télévisée pour teens (citons Hartley cœurs à vif ou Sauvés par le gong) et d’y paralléliser ce qui en constitue la face cachée (le slasher postmoderne façon Scream), il évite cette fois-ci d’user de l’ironie et de la violence pour en découdre avec une jeunesse destroy, à l’image des trois antihéros nihilistes qui faisaient de The Doom Generation une fuite en avant des plus désespérées. Le plaisir au sens large, aussi bien celui créé par l’énergie du récit que celui généré par les activités sexuelles tour à tour concrètes et fantasmatiques qui peuplent ce même récit, devient ici un moteur fictionnel à part entière que le cinéaste prend soin de laisser tourner. Les effets secondaires de la chose, on les devine alors sans peine : une ivresse de l’instant, une parenthèse de jouissance, un état second qui naît d’un réel peu à peu tordu et déréglé. Et au final, une jeunesse flottante qui mue en mythologie autonome, régissant par ses excès de tous types (sexe, drogues, musique, look, films, études, etc…) l’état du monde et peut-être son devenir apocalyptique. Ou comment faire muer la jouissance en stade terminal du chaos, jusqu’à faire en sorte qu’une apocalypse devienne le corollaire d’une libido sans limites.

Pour un postulat de science-fiction à tendance schizoïde que n’aurait pas renié le Richard Kelly de Southland Tales, un tel amas de désinvolture n’est pas non plus sans évoquer en sourdine un certain état de l’Amérique, où la parano agite un microcosme biberonné à Andy Warhol et à la culture MTV jusqu’à laisser planer le spectre de l’Apocalypse. Dans ses quelques moments inquiétants, Kaboom semble même renvoyer à ce détournement de la phrase du poète T.S. Eliot qui hantait le chef-d’œuvre de Kelly : « C’est ainsi que le monde disparaît, non pas sur un gémissement mais sur un boom ». A la différence près qu’en noyant ce peur de la mort sous une couche de sensualité irradiante, Araki vise l’extase pure, celle de l’instant présent qui absorbe tous les maux du monde. Film le plus abouti de sa filmo, Kaboom s’en fait un vecteur d’autant plus cristallin qu’il est à lui seul un rapport sexuel fait film. En effet, le film démarre sur une masturbation (Smith dans son lit) et s’achève sur une Terre qui explose. Avec, entre ces deux pôles, une alternance sexe/dialogue qui laisse vite la place à une fièvre galopante dès que la narration s’accélère. Du début à la fin, le spectateur ne peut donc rien faire d’autre que de suivre le mouvement : au début, il se branle tranquillement, puis la visualisation du sexe qui l’émoustille disparaît au profit d’un inconscient entamé par une quête de jouissance, et au final, il jouit comme un malade lorsque le titre apparaît. Le genre d’extase folle qui nous colle un sourire maousse sur la tronche et dont on ressort épuisé. En l’état, c’est démesuré, ravageur, foudroyant, en un mot explosif. Parfait pour une érection cinématographique.

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